VUE PREH I KH
I. Il semble que c’est une notion commune, qu'alin que les choses soient bien ordonnées, l’âme doit sentir de plus grauds plaisirs à proportion de la grandeur des biens dont elle jouit. Le plaisir est un instinct de la nature, ou , pour parler plus clairement, c’est une impression de Dieu même qui nous incline vers quelque bien , laquelle doit être d’autant plus forte que ce bien est plus grand. Selon ce principe, il semble qu’on ne puisse douter que notre premier père, avant son péché et sortant des mains de Dieu, ne trouvât qdus de plaisir dans les biens les plus solides que dans les autres. Ainsi, puisque Dieu l’avait, créé pour l’aimer, et que Dieu était son vrai bien , on peut dire que Dieu se faisait goûter à lui , qu'il le portait à son amour par un sentiment de plaisir, et qu’il lui donnait des satisfactions intérieures dans son devoir qui contrebalançaient les plus grands plaisirs des sens, lesquelles, depuis le péché, les hommes ne ressentent plus sans une grâce particulière.
Cependant, comme il avait un corps que Dieu voulait qu’il conservât et qu’il regardât comme une partie de lui-mème, il lui faisait aussi sentir par les sens des plaisirs semblables à ceux que nous ressentons dans l’usage des choses qui sont propres pour la conservation de la vie.
On n’ose pas décider si le premier homme, avant sa chute, pouvait s’empêcher d’avoir des sensations agréables ou désagréables dans le moment que la partie principale de son cerveau était ébranlée par l’usage actuel des choses sensibles. Peut-être avaitil cet empire sur soi-même, à cause de sa soumission à Dieu, quoiqu’il paraisse plus vraisemblable de penser le contraire; car, encore qu’Adam pût arrêter les émotions des esprits et du sang , et les ébranlements du cerveau que les objets excitaient en lui, à cause qu’étant dans l’ordre il fallait que son corps fût soumis à son esprit, cependant il n’est pas invraisemblable qu’il eût pu s’empêcher d’avoir des sensations des objets dans lo temps qu’il n’eût point arrêté les mouvements qu’ils produisaient dans la partie de son corps à laquelle son âme était immédiatement unie; car l’union de l’àmc et du corps consistant principalement dans un rapport mutuel des sentiments avec les mouvements des organes , il semble qu’elle eût été plutôt arbitraire que naturelle si Adam eût pu np rien sentir lorsque la principale partie de son corps recevait qucl-
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que impression do ceux qui l’environnaient. Je ne prends toutefois aucun parti sur ces deux opinions.
Le premier homme ressentait donc du plaisir dans ce qui perfectionnait son corps comme il en sentait dans ce qui perfectionnait son âme; et, parce qu’il était dans un état parfait , il éprouvait celui de l’âme beaucoup plus grand que celui du corps. Ainsi il lui était infiniment plus facile de conserver sa justice qu’à nous sans la grâce de Jésus-Christ , puisque sans elle nous ne trouvons plus du plaisir dans notre devoir. Il s’est toutefois laissé malheureusement séduire; il a perdu cette justice par sa désobéissance*. Ainsi le principal changement qui lui est arrivé, et qui cause tout le désordre des sens et des passions, c’est que, par une juste punition, Dieu s’est retiré de lui et qu’il n’a plus voulu être son bien, ou plutôt qu'il ne lui a plus fait sentir ce plaisir qui lui marquait qu’il était son bien; de sorte que les plaisirs sensibles qui ne portent qu’aux biens du corps étant demeurés seuls, et n’étant plus contre-balancés par ceux qui le portaient auparavant à son véritable bien , l’union étroite qu’il avait avec Dieu 6’est étrangement affaiblie, et cello qu’il avait avec son corps s’est beaucoup augmentée. Le plaisir sensible , étant le maître , a corrompu son cœur en l’attachant à tous les objets sensibles, et la corruption de son cœur a obscurci son esprit en le détournant de la lumière qui l’éclaire et le portant à no juger de toutes choses que selon le rapport qu’elles peuvent avoir avec le corps.
Mais , dans le fond , on ne peut pas dire que le changement soit fort grand du côté des sens; car , de même que si deux poids étant en équilibre dans une balance, je venais à en ôter quelqu’un, l’autre la ferait trébucher de son côté sans aucun changement de la part du premier poids, puisqu’il demeure toujours le même , ainsi , depuis le péché , les plaisirs des sens ont abaissé l’àme vers les choses sensibles par le défaut de ces délectations intérieures qui contre-balançaient avant le péché l’inclination que nous avons pour les biens du corps , mais sans un changement aussi considérable de la part des sens qu’on se l’imagine ordinairement.
Voilà la seconde manière d’expliquer les désordres du péché, laquelle est certainement plus raisonnable que celle que nous venons
1 S. Grégoire, liom. 3» sur les Kvangiie*.
LIVtlE PREMIER.
de dire. Elle en est beaucoup différente, parce que le principe en est différent; mais cependant ces deux manières s’accordent parfaitement pour ce qui regarde les sens.
Étant composés d’un esprit et d’un corps, nous avons deux sortes de biens à rechercher, ceux de l’esprit et ceux du corps. Nous avons aussi deux moyens de reconnaître qu’une chose nous est bonne ou mauvaise : nous pouvons le reconnaître par l’usage de l’esprit seul et par l’usage de l’esprit joint au corps; nous pouvons reconnaître notre bien par une connaissance claire et évidente; nous le pouvons aussi reconnaître par un sentiment confus. Je reconnais par la raison que la justice est aimable ; je sais aussi par le goût qu’un tel fruit est bon. La beauté de la justice ne se sent pas; la bonté d’un fruit ne se connaît pas. Les biens du corps ne méritent pas l’application d’un esprit que Dieu n’a fait que pour lui. Il faut donc que l’esprit reconnaisse de tels biens sans examen et par la preuve courte et incontestable du sentiment. Les pierres ne sont pas propres à la nourriture : la preuve en est convaincante, et le seul goût en a fait tomber d’accord tous les hommes.
Le plaisir et la douleur sont donc les caractères naturels et incontestables du bien et du mal , je l’avoue ; mais ce n’est que pour ces choses-là seulement , qui , ne pouvant être par elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises, ne peuvent aussi être reconnues pour telles par une connaissance claire et évidente; ce n’est que pour ces choses-là seulement , qui , étant au-dessous de l’esprit, ne peuvent ni le récompenser ni le punir. Enfin ce n’est que pour ces choses-là seulement, qui ne méritent pas que l’esprit s’occupe d’elles, et desquelles Dieu ne voulant pas que l’on s’occupe, il ne nous porte à elles que par instinct , c’est-à-dire par des sentiments agréables ou désagréables.
Mais pour Dieu , qui seul est le vrai bien de l’esprit , qui seul est au-dessus de lui, qui seul peut le récompenser en mille façons différentes, qui seul est digne de son application, et qui ne craint point que ceux qui le connaissent ne le trouvent point aimable, il ne se contente pas d’être aimé d’un amour aveugle et d’un amour d 'instinct i il veut être aimé d’un amour éclairé et d’un amour de choix.
Si l’esprit ne voyait dans les corps que ce qui y est véritablement, sans y sentir ce qui n’y est pas, il ne pourrait les aimer ni
DES SENS
s’en servir qu’avec beaucoup de peine. Ainsi il est comme nécessaire qu’ils paraissent agréables en causant des sentiments qu’ils n’ont pas. Mais il n’en est pas de même de Dieu : il suffit qu’on le voie tel qu’il est afin qu’on se porte â l’aimer , et il n’est point nécessaire qu’il se serve de cet instinct de plaisir comme d’une espèce d’artifice pour s’attirer de l’amour sans le mériter.
Les choses étant ainsi , on doit dire qu’Adam n’était point porté à l’amour de Dieu et aux choses de son devoir par un plaisir prévenant1 , parce que la connaissance qu’il avait de Dieu comme de son bien , et la joie qu’il ressentait sans cesse comme une suite nécessaire de la vue de son bonheur en s’unissant à Dieu , pouvait suffire pour l’attacher à son devoir et pour le faire agir avec plus de mérite que s’il eût été comme déterminé par un plaisir prévenant. Il était de cette sorte en une pleine liberté ; et c’est peut-être dans cet état que l’Écriture sainte nous le veut représenter par ces paroles : Dieu a fait l’homme dès le commencement , et , après lui avoir proposé ses commandements , il l’a laissé à lui-même 8 , c’est-àdire sans le déterminer par le goût de quelque plaisir prévenant, le tenant seulement attaché à lui par la vue claire de son bien et do son devoir. Mais l’expérience a fait voir, à la honte du libre arbitre et à la gloire de Dieu seul , la fragilité dont Adam était capable dans un état aussi réglé et aussi heureux que celui où il était avant son péché.
Mais on ne peut pas dire qu’Adam se portât à la recherche et à l’usage des choses sensibles par une connaissance exacte du rapport qu’elles pouvaient avoir avec son corps. Car enfin , s’il avait fallu qu’il eût examiné les configurations des parties de quelque fruit, celles de toutes les parties de son corps et le rapport qui résultait des unes avec les autres pour juger si dans la chaleur présente de son sang et dans mille autres dispositions de son corps ce fruit eût été bon pour sa nourriture, il est visible que des choses qui étaient indignes de l’application do son esprit en eussent entièrement rempli la capacité, et cela même assez inutilement, parce qu’il ne se fût pas conservé longtemps par cette seule voie.
Si l’on considère donc que l’esprit d’Adam n’était pas infini ,
1 Voy. le* Eclaircissementt.
’ Dcus üb inltio constitua homincm et rcUquit ilium in manu ronsilü sui, adjeelt mandata et pracccpta sua , etc. fc'cef. ta, ta.