‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 27 sur 154 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

une espece de géométrie naturelle, juger à peu près de la distance de quelque corps en le louchant du bout de ces deux bâtons , à cause de la disposition et de l’éloignement où ses mains se trouveraient ; ainsi on peut dire que l’àme juge de la distance d’un objet par la disposition de ses yeux, qui n’est pas la même quand l’angle par lequel elle le voit est grand que quand il est petit , c’est-à-dire quand l’objet est proche que quand il est éloigné '.

On se persuadera facilement de ce que je dis , si l’on prend la jicine de faire celte expérience qui est fort facile. Que l’on suspende au bout d’un filet une bague dont l’ouverture ne nous regarde pas , ou bien qu’on enfonce un bâton dans la terre , et qu’on en prenne un autre à la main qui soit courbé par le bout ; que l’on se retire à trois ou quatre pas de la bague ou du bâton ; que l’on ferme un œil d’une main et que de l’autre on tâche d’enfiler la bague, ou de toucher de travers et à la hauteur environ de ses yeux le bâton avec celui que l’on tient à sa main ; et on sera surpris de ne pouvoir peutêtre faire en cent fois ce que l’on croyait très-facile. Si l'on quitte même le bâton et qu’on veuille encore enfiler de travers la bague avec quelqu’un de ses doigts, on y trouvera quelque difficulté, quoique l’on en soit tout proche.

Mais il faut bien remarquer que j’ai dit qu’on tâchât d’enfiler la bague ou de toucher le bâton de travers, et non point par une ligne droite de notre œil à la bague ; car alors il n’y aurait aucune difficulté, et même il serait encore plus facile d’en venir à bout avec un œil fermé quo les deux yeux ouverts, parce que cela nous réglerait.

Or, l’on peut dire que la difficulté qu’on trouve à enfiler une bague de travers n’ayant qu’un œil ouvert, vient de ce que l’autre étant fermé, l’angle dont je viens de parler n’est point connu. Car il ne suffit pas pour connaître la grandeur d’un angle, de savoir celle de la base et celle d’un angle que fait un do ses côtés sur cette base; ce qui est connu par l’expérience précédente. Mais il est encore nécessaire de connaître l’autre angle que fait l’autre côté sur la base, ou la longueur d’un des côtés, ce qui ne se peut exactement

1 l.'ilaie ne fait point tou» le» jugement» que je lui attribue, ees jugements naturels ne sont que des sensations; et je ne parle ainsi qn'afin de mieux expliquer te» elioses. Voy. l'art, s du cli. 7.

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savoir qu’en ouvrant l’autre œil. Ainsi l’âme ne se peut servir de sa géométrie naturelle pour juger de la distance de la bague.

La disposition des yeux qui accompagne l’angle formé des rayons visuels qui se coupent et se rencontrent dans l’objet, est donc un des meilleurs et des plus universels moyens dont l’âme se serve pour juger de la distance des choses. Si donc cet angle ne change point sensiblement, quand l’objet est un peu éloigné, soit qu’il s’approche ou qu’il se recule de nous, il s’ensuivra que ce moyen sera faux, et que l'âme ne s’en pourra servir pour juger de la distance de cet objet.

Or il est très-facile de reconnaître que cet angle change notablement, quand un objet qui est à un pied de notre vue est transporté à quatre : mais s’il est seulement transporté de quatre à huit, le changement est beaucoup moins sensible ; si de huit à douze, encore moins; si de mille à cent mille, presque plus; enfin ce changement ne sera plus sensible, quand même on le porterait jusque dans les espaces imaginaires. De sorte que s’il y a un espace assez considérable entre A et C , l'âme ne pourra point par ce moyen connaître si l’objet est proche de B ou de D.

C’est pour cette raison que nous voyons le soleil et la lune comme s’ils étaient enveloppés dans les nues, quoiqu’ils en soient étrangement éloignés; que nous croyons naturellement que tous les astres sont dans une égale distance , et que les comètes sont stables et presque sans aucun mouvement sur la fin do leur coure. Nous nous imaginons même que les comètes se dissipent entièrement au bout de quelques mois, à cause qu’elles s’éloignent de nous par une ligne presque droite ou directe à nos yeux , et qu’elles vont ainsi se perdre dans ces grands espaces , d’où elles ne retournent qu’après plusieurs années , ou même après plusieurs siècles ; car il y a bien de l’apparence qu’elles 11e se dissipent pas dès qu’on cesse de les voir.

Pour expliquer le second moyen dont l'âme se sert pour juger de la distance des objets, il faut savoir qu’il est absolument nécessaire que la figure de l’œil soit différente , selon la différente dislance des objets que nous voyons ; car lorsqu’un homme voit un objet proche de soi , il est nécessaire que ses yeux soient plus longs quo si l’objet était plus éloigné : parce qu’alin que les rayons de cet objet se rassemblent sur le nerf optique, ce qui esl nécessaire

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afin qu’on le voie distinctement, principalement parce que l'objet est peu éclairé, il faut que la distance d’entre ce nerf et le cristallin soit plus grande.

Il est vrai que si le cristallin devenait plus convexe quand l’objet est proche , cela ferait le même effet que si l’œil s’allongeait ; mais il n’est pas croyable que le cristallin puisse facilement changer de convexité; et l’on a, d’un autre côté, une preuve assez vraisemblable que l’œil s’allonge ; car l’anatomie apprend qu’il y a des muscles qui environnent l’œil par le milieu , et l’on sent l’effort do ces muscles qui le pressent, et qui l’allongent apparemment quand on veut voir quelque chose de fort près.

Mais il n’est pas nécessaire de savoir ici de quelle manière cela se fait; il suffit qu’il arrive du changement dans l’œil, soit parce que les muscles qui l’environnent le pressent , soit parce que les petits nerfs qui répondent aux ligaments ciliaires , lesquels tiennent le cristallin suspendu entre les autres humeurs de l’œil , se lâchent pour augmenter la convexité du cristallin , ou se raidissent pour la diminuer; soit enfin parce que la prunelle se dilate ou se resserre , car il y a bien des gens dont les yeux ne reçoivent point d’autre changement.

Car enfin le changement qui arrive, quel qu’il soit, n’est que pour faire que les rayons des objets se rassemblent tout juste sur le nerf optique. Or il est constant que , quand l’objet est a cinq cents pas ou à dix mille lieues , on le regarde avec la même disposition des yeux , sans qu’il y ait aucun changement sensible dans les muscles qui environnent l’œil , ni dans les nerfs qui répondent aux ligaments ciliaires du cristallin , ni enfin dans l’ouverture de la prunelle , et les rayons des objets se rassemblent fort exactement sur la rétine ou nerf optique. Ainsi l’âme jugerait que des objets éloignés de dix mille ou de cent mille lieues ne sont qu’à cinq ou six cents pas, si elle ne jugeait de leur éloignement que par la disposition des yeux dont je viens de parler.

Cependant il est certain que ce moyen pourrait servir à l’âme quand l’objet est proche. Si par exemple un objet n’est qu’à demipied de nous , nous pouvons distinguer assez bien sa distance par la disposition des muscles qui pressent nos yeux, afin de les faire un peu plus longs, et même cette disposition est pénible. Si cet objet est à deux pieds, nous le distinguons encore, parce que la

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