‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 32 sur 154 · VUE 1*11 EM I EU · texte numérisé non relu

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que nous formons sur le rapport de nos yeux touchant l’étendue , la ligure et le mouvement, ne sont jamais exactement vrais : cependant il faut tomber d’accord qu’ils ne sont pas entièrement faux ; ils renferment au moins cette vérité , qu’il y a hors de nous du l’étendue , des figures et des mouvements quels qu’ils soient.

Il est vrai que nous voyons souvent des choses qui ne sont point et qui ne furent jamais , et que nous ne devons pas conclure qu'une chose soit hors de nous de cela seul que nous la voyons hors de nous. Il n’y a point de liaison nécessaire entre la présence d’une idée à l’esprit d’un homme et l’existence de la chose que cette idée représente, et ce qui arrive à ceux qui dorment ou qui sont en délire le prouve suffisamment. Mais cependant on peut assurer qu’il y a ordinairement hors de nous de l’étendue , des figures et des mouvements, lorsque nous en voyons. Ces choses ne sont point seulement imaginaires, elles sont réelles, et nous no nous trompons point de croire qu’elles ont une existence réelle et indépendante de notre esprit, quoiqu’il soit très-difficile de le prouver démonstrativement *.

Il est donc constant que les jugements que nous faisons touchant l'étendue , les figures et les mouvements des corps , renferment quelque vérité; mais il n’en est pas de même de ceux que nous faisons touchant la lumière , les couleurs, les saveurs, les odeurs et toutes les autres qualités sensibles : car la vérité ne s’y rencontre jamais, comme nous l’allons faire voir dans le reste de ce premier livre.

On ne sépare point ici la lumière d’avec les couleurs, parce qu’on ne les croit pas fort différentes et qu’on ne les peut expliquer séparément. L’on sera même obligé de parler des autres qualités sensibles en général en même temps que l’on traitera de ces deux-ci , parce qu’elles s’expliqueront par les mêmes principes. Il faut apporter beaucoup d’attention aux choses qui suivent; car elles sont de la dernière conséquence, et bien différentes pour leur utilité de celles qui ont précédé.

I. Je suppose d’abord qu’on sache bien distinguer l’ûme du corps par les attributs positifs et par les propriétés qui conviennent à ces deux substances. I-e corps n’est que l’étendue en longueur, lar-

1 Vny. les Eclaire. — Entr. sur la Mélaph. — Entr. n. i, *.

DES SENS

geur et profondeur, et toutes ses propriétés no consistent que dans le repos et le mouvement, et dans une infinité de figures différentes; car il est clair : 1° que l’idée de l’étendue représente une substance, puisqu’on peut penser à l’étendue sans penser à autre chose; 2° et cette idée ne peut représenter que des rapports de distance ou successifs ou permanents, c’est-à-dire des mouvements et des figures. Comme on ne se trompe point quand on ne croit que ce qu’on conçoit , il ne faut attribuer au corps que les propriétés que je viens de dire. L’âme , au contraire , c’est ce moi qui pense, qui sent, qui veut : c’est la substance où se trouvent toutes les modifications dont j’ai sentiment intérieur, et qui ne peuvent subsister que dans l’âme qui les sent. Ainsi il ne faut attribuer à l’âme aucune propriété différente de ses diverses pensées. Je suppose donc que l’on sache bien distinguer l’âme du corps ; que si ce que je viens de dire ne suffit pas pour faire sentir la différence de ces deux substances , on peut lire et méditer quelques endroits de saint Augustin , comme le chapitre 10 du livre de la Trinité , les chapitres 4 et 14 du livre de la Quantité de l'âme, ou les Méditations de M. Descartes , principalement ce qui regarde la distinction de l’âme et du corps , ou enfin le sixième discours du Discernement de l'âme et du corps , de M. de Cordemov.

II. Je suppose aussi qu’on sache l’anatomie des organes des sens, et qu’ils sont compo-és do petits filets qui ont leur origine dans le milieu du cerveau ; qu’ils se répandent dans tous nos membres où il y a du sentiment , et qu’ils viennent enfin aboutir , sans aucune interruption, jusqu’aux parties extérieures du corps; que, pendant que l’on veille et qu’on est en santé, on ne peut en remuer un bout que l’autre ne se remue en même temps, à cause qu’ils sont toujours un peu bandés ; de même qu’il arrive à une corde bandée , de laquelle on ne peut remuer une partie sans que l’autre soit ébranlée.

Il faut aussi savoir que ces filets peuvent être remués en deux manières , ou bien par le bout qui est hors du cerveau , ou par le bout qui est dans le cerveau. Si ces filets sont agités au dehors par l’action des objets , et que leur agitation ne se communique point jusqu’au cerveau , comme il arrive dans le sommeil, l’âme n’en reçoit pour lors aucune sensation nouvelle. Mais si ces petits filets sont remués dans le cerveau par le cours des esprits animaux ou

Qigitizac

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