CHAPITRE XIV
I. Des faux jugements qui accompagnent nos sensations, et que nous confondons avec elles. — 11. liaisons de ces faux Jugements. — III. Que l’erreur ne se trouve point dans nos sensations , mais seulement dans ces jugements.
I. On prévoit bien d’abord qu’il se trouvera très-peu de personnes qui ne soient choquées de cette proposition générale que l’on avance, savoir : que nous n’avons aucune sensation des objets de dehors qui ne renferme un ou plusieurs faux jugements. On sait bien que la plupart ne croient pas même qu’il se trouve aucun jugement ou vrai ou faux dans nos sensations. De sorte que ces personnes, surprises de la nouveauté de cette proposition , diront sans doute en eux-mêmes : Mais comment cela se peut-il faire ? Je ne juge pas que cette muraille soit blanche, je vois bien qu’elle l’est ; je ne juge point que la douleur soit dans ma main , je l’y sens très-certainement ; et qui peut douter de choses si certaines , s’il ne sent les objets autrement que je ne fais? Enfin leurs inclinations pour les préjugés de l’enfance les porteront bien plus avant ; et s’ils ne passent aux injures et au mépris de ceux qu’ils croiront persuadés des sentiments contraires aux leurs , ils mériteront sans doute d’être mis au nombre des personnes modérées.
Mais il ne faut pas nous arrêter à prophétiser les mauvais succès de nos pensées ; il est plus à propos de tâcher de les produire avec des preuves si fortes, et de les mettre dans un si grand jour, qu’on ne puisse les attaquer les yeux ouverts , ni les regarder avec attention sans s’y soumettre. On doit prouver que nous n’avons aucune sensation des objets do dehors qui ne renferme quelque faux jugement;„en voici la preuve.