LIVRE PREMIER
soit exacte; je ne la fais que pour rendre sensible la notion de ce mot entendement , j’expliquerai dans le troisième livre la nature des idées.
II. L’autre faculté de la matière, c’est qu’elle est capable de recevoir plusieurs mouvements ; et l’autre faculté de l’âme , c’est qu’elle est capable de recevoir plusieurs inclinations. Comparons ensemble ces facultés.
De même que l’auteur de la nature est la cause universelle de tous les mouvements qui se trouvent dans la matière, c’est aussi lui qui est la cause générale de toutes les inclinations naturelles qui se trouvent dans les esprits ; et de même que tous les mouvements se font en ligne droite, s’ils ne trouvent quelques causes étrangères et particulières qui les déterminent et qui les changent en des lignes courbes par leurs oppositions , ainsi toutes les inclinations que nous avons de Dieu sont droites , et elles ne pourraient avoir d’autre fin que la possession du bien et de la vérité s’il n’y avait une cause étrangère qui déterminât l’impression de la nature vers do mauvaises fins. Or , c’est celte cause étrangère qui est la cause de tous nos maux et qui corrompt toutes nos inclinations.
Pour la bien comprendre, il faut savoir qu’il y a uno différence fort considérable entre l’impression ou le mouvement que l’auteur de la nature produit dans la matière , et l’impression ou le mouvement vers le bien en général que le même auteur de la nature imprime sans cesse dans l’esprit. Car la matière est toute sans action ; elle n’a aucune force pour arrêter son mouvement , ni pour le déterminer et le détourner d’un côté plutôt que d un autre. Son mouvement, comme l’on vient de dire, se fait toujours en ligne droite, et lorsqu’il est empêché de se continuer en cette manière , il décrit une ligne circulaire la plus grande qu’il est possible, et par conséquent la plus approchante de la ligne droite , parce que c’est Dieu qui lui imprime son mouvement et qui règle sa détermination. Mais il n’en est pas de même de la volonté*; on peut dire en un sens quelle est agissante et quelle a en elle-même la force de déterminer diversement l’inclination ou l’impression que Dieu lui donne ; car, quoiqu’elle ne puisse pas arrêter cette impres-
1 Voy. le» Éclair cisscmr Alt .
DES SENS
sion, clic peut en un sens la détourner du côté qu’il lui plait, et causer ainsi tout le dérèglement qui se rencontre dans ses inclinations, et toutes les misères qui sont des suites nécessaires et certaines du péché.
De sorte que par ce mot de volonté , je prétends ici désigner l'impression ou le mouvement naturel qui nous porte vers le bien indéterminé et en général ; et par celui de liberté, je n’entends autre chose que la Jorce qu’a l’esprit de détourner cette % impression vers les objets qui nous plaisent, et faire ainsi que nos inclinations naturelles soient terminées à quelque objet • particulier , lesquelles étaient auparavant vagues et indéterminées vers le bien en général ou universel, c’est-à-dire vers Dieu qui est seul le bien général, parce qu’il est le seul qui renferme en soi tous les biens.
D’où il est facile de reconnaître que, quoique les inclinations naturelles soient volontaires, elles ne sont toutefois pas libres de la liberté d’indifférence dont je parle, qui renferme la puissance de vouloir ou de ne pas vouloir , ou bien de vouloir le contraire de ce à quoi nos inclinations naturelles nous portent. Car quoique ce soit volontairement et librement que l’on aime le bien en général , puisqu’on ne peut aimer que par sa volonté et qu’il y a contradiction que la volonté puisse jamais être contrainte, on no l’aime pourtant pas librement, dans le sens que je viens d’expliquer, puisqu’il n’est pas au pouvoir de notre volonté de ne pas souhaiter d’ètre heureux.
Mais il faut bien remarquer que l’esprit, considéré comme poussé vers le bien en général , ne peut déterminer son mouvement vers un bien particulier, si le mémo esprit , considéré comme capable d’idées, n’a la connaissance de ce bien particulier. Je veux dire, pour me servir des termes ordinaires, que la volonté est une puissance aveugle, qui ne peut se porter qu’aux choses que l’entendement lui représente. De sorte que la volonté ne peut déterminer diversement l’impression qu’elle a pour le bien, et toutes ses inclinations naturelles, qu’en commandant à l’entendement de lui représenter quelque objet particulier'. La force qu’a la volonté de déterminer ses inclinations renferme donc nécessairement celle de pouvoir porter l’entendement vers les objets qui lui plaisenl.
1 Vor. le* éclairrlfsrmtuls.
Je rends sensible par un exemple ce que je viens de dire de la volonté et de la liberté. Une personne se représente une dignité comme un bien qu’elle peut espérer; aussitôt sa volonté veut ce bien, c’est-à-dire que l'impression que l’esprit reçoit sans cesse vers le bien indéterminé et universel le porte vers cette dignité. Mais comme cette dignité n’est pas le bien universel , et qu’elle n’est point considérée, par une vue claire et distincte de l’esprit, comme le bien universel (car l’esprit ne voit jamais clairement ce qui n’est pas ) , l’ impression que nous avons vers le bien universel n’est point entièrement arrêtée par ce bien particulier. L’esprit a du mouvement pour aller plus loin; il n’aime point nécessairement ni invinciblement cette dignité, et il est libre à son égard. Or sa liberté consiste en ce que n’étant point pleinement convaincu que cette dignité renferme tout le bien qu’il est capable d’aimer, il peut suspendre son jugement et son amour; et ensuite, comme nous expliquerons dans le troisième livre, il peut, par l’union qu’il a avec l’être universel ou celui qui renferme tout bien , penser à d'autres choses et par conséquent aimer d’autres biens. Enfin il peut comparer tous les biens , les aimer selon l'ordre , à proportion qu’ils sont aimables , et les rapporter tous à celui qui les renferme tous et qui est seul digne de borner notre amour , comme étant seul capable de remplir toute la capacité que nous avons d’aimer.
C’est à peu près la même chose de la connaissance de la vérité que de l’amour du bien. Nous aimons la connaissance de la vérité, comme la jouissance du bien , par une impression naturelle; et cette impression , aussi bien que celle qui nous porte vers le bien , n’est point invincible; elle n’est telle que par l’évidence ou par une connaissance parfaite et entière de l’objet; et nous sommes aussi libres dans nos faux jugements que dans nos amours déréglés, comme nous l’allons faire voir dans le chapitre suivant.