CHAPITRE XVIII
I. Que nos sens nous portent h l'erreur en des choses même qui ne sont point sensibles- — II. Exemple tiré de la conversation des hommes. — III. Qu'il ne faut point s'arrêter aux manières sensibles.
Nos sens ne nous trompent pas seulement h l’égard de leurs objets , comme de la lumière, des couleurs, et des autres qualités sensibles ; ils nous séduisent même touchant les objets qui ne sont point de leur ressort , en nous empêchant de les considérer avec assez d’attention pour en porter un jugement solide. C’est ce qui mérite bien d’ètro expliqué.
I. L’attention et l’application de l’esprit aux idées claires et distinctes que nous avons des objets est la chose du monde la plus nécessaire pour découvrir ce qu’ils sont véritablement. Car de même qu’il n’est pas possible de voir la beauté de quelque ouvrage sans ouvrir les yeux et sans le regarder fixement, ainsi l’esprit ne peut pas voir évidemment la plupart des choses avec les rapports qu’elles ont les unes aux autres, s’il ne les considère avec attention. Or il est certain que rien no nous détourne davantage de l’attention aux idées claires et distinctes que nos propres sens , et par conséquent rien ne nous éloigne davantage de la vérité , et no nous jette sitôt dans l'erreur.
Pour bien concevoir cette vérité, il est absolument nécessaire de savoir que les trois manières dont l’âme aperçoit, savoir, par leé sens, par l’imagination et par l’esprit, ne la touchent pas toutes également, et que par conséquent elle n’apporte pas une pareille attention A tout ce qu’elle aperçoit par leur moyen; car elle s’applique beaucoup à ce qui la touche beaucoup, et elle est peu attentive à ce qui la touche peu.
Or ce qu’elle aperçoit par les sens la touche et l’applique extrêmement, ce qu’elle connaît par l’imagination la toucho beaucoup moins; mais ce que l’entendement lui représente, je veux dire' ce qu’elle aperçoit par elle-même ou indépendamment des sens et de l’imagination , no la réveille presque pas. Personne ne peut douter que la plus petite douleur des sens ne soit plus présente à l’esprit et ne le rende plus attentif que la méditation d’une chose de beaucoup plus grande conséquence.