‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 56 sur 154 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Idée générale de l'imagination. — II. Qu’elle renferme deui facultés, l’uoe active et l’autre passive. — III. Cause générale des changements qui arrivent h 1Tmagtnatlon des hommes, et le fondement de ce second livre.

Dans le livre précédent nous avons traité des sens. Nous avons tâché d’en expliquer la nature, et de marquer précisément l’usage que l’on en doit faire ; nous avons découvert les principales et les plus générales erreurs dans lesquelles ils nous jettent, et nous avons lâché de limiter de telle sorte leur puissance, qu’on doit beaucoup espérer d’eux, et n’en rien craindre si on les retient toujours dans les bornes que nous leur avons prescrites. Dans ce deuxième livre nous traiterons del’imagination : l’ordre naturel nous y oblige, car il y a un si grand rapport entre les sens et l’imagina-

1*1 V RK DEUXIÈME.

lion , qu on ne doit pas les séparer. On verra même dans la suite que ces deux facultés ne diffèrent entre elles que du plus et du moins.

Voici l’ordre que nous gardons dans ce traité. Il est divisé en trois parties. Dans la première nous expliquons les causes physiques du déréglement et dis erreurs de l’imagination ; dans" la deuxième nous faisons quelques applications de ces causes aux erreurs les plus générales de 1 imagination , et nous parlons aussi des causes que l’on peut appeler morales de ces erreurs ; dans la troisième nous parlons de la communication contagieuse des imaginations fortes.

Si la plupart des choses que ce traité contient ne sont pas si nouvelles que celles que l’on a déjà dites en expliquant les erreurs des sens, elles ne seront pas toutefois moins utiles. Les personnes éclairées reconnaissent assez les erreurs et les causes même des erreurs dont je traite , mais il y a très-peu de personnes qui y fassent assez de réflexion. Je ne prétends pas instruire tout le monde ; j’instruis les ignorants, et j’avertis seulement les autres, ou plutôt je tâche ici de m’instruire et de m’avertir moi-même.

I. Nous avons dit dans le premier livre que les organes de nos sens étaient composés de petits filets qui d’un côté se terminent aux parties extérieures du corps et à la peau , et de l’autre aboutissent vers le milieu du cerveau. Or ces petits filets peuvent être remués en deux manières , ou en commençant par les bouts qui se lerminent dans le cerveau , ou par ceux qui se terminent au dehors. L’agitation de ces petits filets ne pouvant se communiquer jusqu’au cerveau que l’âme n’aperçoive quelque chose , si l’agitation commence par l’impression que les objets font sur la surface extérieure des filets de nos nerfs, et qu’elle se communique jusqu’au cerveau , alors l’âme sent et juge que ce quelle sent est au dehors , c’est-à-dire qu’elle aperçoit un objet comme présent. Mais s’il n’y a que les filets intérieurs qui soient agités par le cours des esprits animaux , ou de quelque autre manière , l’âme imagine et juge que ce qu’elle imagine n’est point au dehors, mais au dedans du cerveau, c’est-à-dire qu’elle aperçoit un objet comme absent. Voilà la différence qu’il y a entre sentir et imaginer.

Mais il faut remarquer que les fibres du cerveau sont beaucoup plus agitées par l’impression des objets que par le cours des esprits,

DE L’ IM AGI NATION. — Ir* PARTIE. 12f

et que c’est pour cela que l’âme est beaucoup plus touchée par les objets extérieurs, qu’elle juge comme présents et comme capables de lui faire sentir du plaisir ou de la douleur , que par le cours des esprits animaux. Cependant il arrive quelquefois dans les personnes qui ont les esprits animaux fort agités par des jeûnes , par des veilles , par quelque fièvre chaude ou par quelque passion violente , que ces esprits remuent les fibres intérieures de leur cerveau avec autant de force que les objets extérieurs; de sorte que ces personnes sentent ce qu’ils ne devraient qu’imaginer , et croient voir devant leurs yeux des objets qui ne sont que dans leur imagination. Cela montre bien qu’à l’égard de ce qui se passe dans le corps, les sens et l’imagination ne diffèrent que du plus et du moins , ainsi que je viens de l’avancer.

Mais, afin de donner une idée plus distincte et plus particulière de l’imagination , il faut savoir que toutes les fois qu’il y a du changement dans la partie du cerveau ‘a laquelle les nerfs aboutissent , il arrive aussi du changement dans l‘âme; c’est-à-dire, comme nous avons déjà expliqué , que s’il arrive dans cette partie quelque mouvement qui change l’ordre de ses fibres , il arrive aussi quelque perception nouvelle dans l’âme; elle sent nécessairement, ou elle imagine quelque chose de nouveau ; et l’âme ne lient jamais rien sentir ni rien imaginer de nouveau , qu’il n’y ait du changement dans les fibres de cette même partie du cerveau.

De sorte que la faculté d’imaginer , ou l’imagination , ne consiste que dans la puissance qu’a l’âme de se former des images des objets, en produisant du changement dans les fibres de cette partie du cerveau que l’on peut appeler partie principale, parce qu’elle répond à toutes les parties de notre corps , et que c’est le lieu où notre âme réside immédiatement, s’il est permis de parler ainsi.

II. Cela fait voir clairement que cette puissance qu’a l’àme de former des images renferme deux choses : l’une qui dépend de l’âme même, et l’autre qui dépend du corps. La première est l'action et le commandement de la volonté ; la seconde est l’obéissance que lui rendent les esprits animaux qui tracent ces images , et les fibres du cerveau sur lesquelles elles doivent être gravées. Dans cet ouvrage, on appelle indifféremment du nom d'imagination

l’une et l’autre de ces tleux choses; et on ne les distingue point par les mots à' active et de passive qu’on leur pourrait donner , parce que le sens de la chose dont on parle marque assez de laquelle des deux on entend parler , si c’est de Y imagination active de l’âme , ou de l’imagination passive du corps.

On ne détermine point encore en particulier quelle est cette partie principale dont on vient de parler; premièrement, parce qu’on le croit assez inutile; secondement, parce que cela est fort incertain ; et enfin parce que n’en pouvant convaincre les autres, à cause que c’est un fait qui ne se peut prouver ici , quand on serait très-assuré quelle est cette partie principale , on croit qu’il serait mieux de n’en rien dire.

Que ce soit donc, selon le sentiment d’Uvilis, dans les deux petits corps qu’il appelle corpora striata que réside le sens commun ; que les sinuosités du cerveau conservent les espèces de la mémoire , et que le corps calleux soit le siège de l’imagination : que ce soit, suivant le sentimeut de Fernel , dans la pie-mère , qui enveloppe la substance du cerveau ; que ce soit la glande pinéale de M. Descartes , ou enfin dans quelque autre partie inconnue jusques ici , que notre âme exerce ses principales fonctions , on ne s’en met pas fort en peine. Il suffit qu’il y ait uno partie principale; et cela est même absolument nécessaire, comme aussi qwo le fond du système do M. Descartes subsiste. Car il faut remarquer que quand il se serait trompé, comme il y a bien de l’apparence, lorsqu’il a assuré que c’est à la glande pinéale que l’âme est immédiatement unie, cela toutefois ne pourrait faire de tort au fond de son système, duquel on tirera toujours toute l’utilité qu’on peut attendre du véritable , pour avancer dans la connaissance de l’homme.

III. Puis donc que l’imagination ne consiste que dans la force qu’a l’âme de se former des images des objets , en les imprimant pour ainsi dire dans son cerveau , plus les vestiges des esprits animaux, qui sont les traits de ces images, seront grands et distincts, plus l’àme imaginera fortement et distinctement ces objets. Or de même que la largeur , la profondeur et la netteté de quelque gravure dépend de la force dont le burin agit et de l’obéissance que rend le cuivre , ainsi la profondeur et la netteté des vestiges de l'imagination dépend de la force des esprits animaux et de la con-

stitution des fibres du cerveau ; et c’est la variété qui sc trouve dans ces deux choses qui fait presque toute cette grande différence que nous remarquons entre les esprits.

Car il est assez facile de rendre raison de tous les différents caractères qui se rencontrent dans les esprits des hommes : d’un côté, par l’abondance et la disette, par l’agitation et la lenteur, par la grosseur et la petitesse des esprits animaux ; et de l’autre , par la délicatesse et la grossièreté, par l’humidité et la sécheresse , par la facilité et la difficulté de se ployer des fibres du cerveau , et enfin par le rapport que les esprits animaux peuvent avoir avec ces fibres. Et il serait fort à propos que d’abord chacun tâchât d’imaginer toutes les différentes combinaisons de ces choses, et qu’on les appliquât soi-même à toutes les différences qu’on a remarquées entre les esprits ; parce qu’il est toujours plus utile et même plus agréable de faire usage de son esprit, et de l’accoutumer ainsi à découvrir par lui-même la vérité, que de le laisser corrompre dans l’oisiveté , en ne l’appliquant qu’à des choses toutes digérées et toutes développées. Outre qu’il y a des choses si délicates et si fines dans la différence des esprits, qu’on peut bien quelquefois les découvrir et les sentir soi-même , mais on ne peut pas les représenter ni les faire sentir aux autres.

Mais afin d’expliquer autant qu’on le peut toutes ces différences qui se trouvent entre les esprits, et afin qu’un chacun remarque plus aisément dans le sien même la cause de tous les changements qu’il y sent en différents temps, il semble à propos d’examiner en général les causes des changements qui arrivent dans les esprits animaux et dans les fibres du cerveau, parce qu’ainsi on découvrira tous ceux qui se trouvent dans l’imagination.

L’homme ne demeure guère longtemps semblable à lui-même ; tout le inonde a assez de preuves intérieures de son inconstance; on juge tantôt d’une façon et tantôt d’une autre sur le même sujet ; en un mot , la vie de l’homme ne consiste que dans la circulation du sang et dans une autre circulation de pensées et de désirs , et il semble qu’on ne puisse guère mieux employer son temps qu'à rechercher les causes de ces changements qui nous arrivent , et apprendre ainsi à nous connaître nous-mêmes.

Page 1