‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 66 sur 154 · V RK DEL XI KM E · texte numérisé non relu

V RK DEL XI KM E

Pour éclaircir ces choses, il faut savoir que nous ne pouvons apprendre quoi que ce soit si nous n'y apportons de l’attention , et que nous ne saurions guère être attentifs à quelque chose si nous ne l’imaginons, et si nous no nous la représentons vivement dans notre cerveau. Or, afin que nous puissions imaginer quelques objets, il est nécessaire que nous fassions plier quelque partie de notre cerveau , ou que nous lui imprimions quelque autre mouvement pour pouvoir former les traces auxquelles sont attachées les idées qui nous représentent ors objets. De sorte que si les fibres du cerveau se sont un peu durcies, elles ne seront capables que de l’inclination et des mouvements qu'elles auront eus autrefois; et ainsi l’âme ne pourra imaginer, ni par conséquent être attentive à ce qu’elle voulait, mais seulement aux choses qui lui sont familières.

De là il faut conclure qu’il est très-avantageux de s’exercer à méditer sur touteé sortes de sujets, afin d’acquérir une certaine facilité de penser à ce qu’on veut. Car de même que nous acquérons une grande facilité de remuer les doigts de nos mains en toute manière et avec une très-grande vitesse par le fréquent usage que nous en faisons en jouant des instruments, ainsi les parties de notre cerveau , dont le mouvement est nécessaire pour imaginer ce que nous voulons , acquièrent par l’usage une certaine facilité à se plier qui fait que l'on imagine les choses que l’on veut avec beaucoup de facilité, de promptitude et même de netteté.

Or le meilleur moyen d’acquérir cette habitude qui fait la principale différence d’un homme d’esprit d’avec un autre, c’est de s’accoutumer dès sa jeunesse à chercher la vérité des choses même fort difficiles , parce qu’en cet âge les fibres du cerveau sont capables de toutes sortes d’inflexions.

Je ne prétends pas néanmoins que cette facilité se puisse acquérir par ceux qu’on appelle gens d’étude, qui ne s’appliquent qu’à lire sans méditer et sans rechercher par eux-mêmes la résolution des questions avant que de la lire dans les auteurs. 11 est assez visible que par cette voie l’on n’acquiert que la facilité de se souvenir des choses qu’on a lues. On remarque tous les jours que ceux qui ont beaucoup do lecture ne peuvent apporter d’attention aux choses nouvelles dont on leur parle , et que la vanité de leur érudition , les portant à en vouloir juger avant que do les concevoir , les fait

tomber dans des erreurs grossières dont les autres hommes ne sont pas capables.

Mais, quoique le défaut d’attention soit la principale cause de leurs erreurs, il y en a encore une qui leur est particulière : c’est que trouvant toujours dans leur mémoire une infinité d’espèoes confuses , ils en prennent d’abord quelqu’une qu’ils considèrent comme celle dont il est question ; et parce que les choses qu’on dit ne lui conviennent pas, ils jugent ridiculement qu’on se trompe. Quand on veut leur représenter qu’ils se trompent eux-mémes et qu’ils ne savent pas seulement l’état de la question, ils s’irritent; et, ne pouvant concevoir ce qu’on leur dit , ils continuent de s’attacher à cette fausse espèce que leur mémoire leur a présentée. Si on leur en montre trop manifestement la fausseté, ils en substituent une seconde et une troisième qu’ils défendent quelquefois contre toute apparence de vérité et même contre leur propre conscience , parce qu’ils n’ont guère de respect ni d’amour pour la vérité, et qu’ils ont beaucoup de confusion et de honte à reconnaître qu’il y a des choses qu’on sait mieux qu’eux.

IN. Tout ce qu’on a dit des personnes de quarante et de cinquante ans se doit encore entendre avec plus de raison des vieillards ; parce que les fibres de leur cerveau sont encore plus inflexibles, et que, manquant d’esprits animaux pour y tracer de nouveaux vestiges , leur imagination est toute languissante. Et comme d’ordinaire les fibres de leur cerveau sont mêlées avec beaucoup d’humeurs superflues, ils perdent peu à peu la mémoire des choses passées, et tombent dans les faiblesses ordinaires aux enfants. Ainsi, dans l'âge décrépit, ils ont les défauts qui dépendent de la constitution des fibres du cerveau , lesquels se rencontrent dans les enfants et dans les hommes faits ; quoique l’on puisse dire qu ils sont plus sages que les uns et les autres, à cause qu'ils ne sont plus si sujets à leurs passions, qui viennent de l’émotion des esprits animaux.

On n’expliquera pas ces choses davantage , parce qu’il est facile de juger de cet âge par les autres dont on a parlé auparavant, et de conclure que les vieillards ont encore plus de difficulté que tous les autres â concevoir ce qu’on leur dit; qu’ils sont plus attachés à leurs préjugés et à leurs anciennes opinions, et par conséquent qu’ils sont encore plus confirmés dans leurs erreurs et dans leurs

mauvaises habitudes, et autres choses semblables. On avertit seulement que l’état du vieillard n’arrive pas précisément à soixante ou soixante-dix ans; que tous les vieillards ne radotent pas; que tous ceux qui ont passé soixante ans ne sont pas toujours délivrés des passions des jeunes gens, et qu’il ne faut pas tirer des conséquences trop générales des principes que l’on a établis.

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