CHAPITRE VI
De la préoccupation des commentateurs.
Cet excès de préoccupation parait bien plus étrange dans ceux qui commentent quelque auteur, parce que ceux qui entreprennent ce travail , qui semble de soi peu digne d’un homme d’esprit, s’imaginent que leurs auteurs méritent l’admiration de tous les hommes. Ils se regardent aussi comme ne faisant avec eux qu’une même personne; et dans cette vue l’amour-propre joue admirablement bien son jeu. Ils donnent adroitement des louanges avec profusion à leurs auteurs , ils les environnent de clartés et do lumière , ils les comblent de gloire, sachant bien que cette gloire rejaillira sur eux-
mêmes. Cette idée de grandeur n’élève pas seulement Aristote ou Platon dans l’esprit de beaucoup de gens, elle imprime aussi du respect pour tous ceux qui les ont commentés ; et tel n’aurait pas fait l’apothéose de son auteur, s’il ne s’était imaginé comme enveloppé dans la même gloire.
Je ne prétends pas toutefois que tous les commentateurs donnent des louanges à leurs auteurs dans l’espérance du retour; plusieurs en auraient quelque horreur s’ils y faisaient réflexion : ils les louent de bonne foi , et sans y entendre finesse ; ils n’y pensent pas , mais l’amour-propre y pense pour eux et sans qu’ils s’en aperçoivent. Les hommes ne sentent pas la chaleur qui est dans leur cœur, quoiqu’elle donne la vie et le mouvement à toutes les autres parties de leur corps; il faut qu’ils se touchent et qu’ils se manient pour s’en convaincre , parce que cette chaleur est naturelle. 11 en est de même de la vanité, elle est si naturelle à l’homme qu’il ne la sent pas ; et quoique ce soit elle qui jdonne pour ainsi dire la vie et le mouvement à la plupart de ses pensées et de ses desseins, elle le fait souvent d’une manière qui lui est imperceptible. Il faut se téter , se manier, se sonder, pour savoir qu’on est vain. On ne connaît point assez que c’est la vanité qui donne le branle à la plupart des actions ; et quoique l’amour-propre le sache , il ne le sait que pour le déguiser au reste de l’homme.
Un commentateur ayant donc quelque rapport et quelque liaison avec l’auteur qu’il commente , son amour-propre ne manque pas de lui découvrir de grands sujets de louange en cet auteur, afin d'en profiler lui-même. Et cela se fait d’une manière si adroite, si line et si délicate, qu’on ne s’en aperçoit point. Mais ce n’est pas ici le lieu de découvrir les souplesses de l’amour-propre.
Les commentateurs ne louent pas seulement leurs auteurs parce qu’ils sont prévenus d’estime pour eux et qu’iis se font honneur k eux-mémes en les louant , mais encore parce que c’est la coutume et qu’il semble qu’il en faille ainsi user. Il se trouve des personnes qui , n’ayant pas beaucoup d’estime pour certaines sciences ni pour certains auteurs, no laissent pas de commenter ces auteurs et de s’appliquer à ces sciences, parce que leur emploi , le hasard ou même leur caprice les a engagés à ce travail ; et ceux-ci se croient obligés de louer d une manière hyperbolique les sciences et les auteurs sur lesquels ils travaillent, quand même ce seraient
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des auteurs impertinents , et des sciences très-basses et très-inutiles. . s
En effet il serait assez ridicule qu’un homme entreprit de commenter un auteur qu’il croirait être impertinent, et qu’il s’appliquât sérieusement à écrire d’une matière qu'il penserait être inutile.
Il faut donc, pour conserver sa réputation , louer son auteur et le sujet de son livre, quand l’un et l’autre seraient méprisables, et que la faute qu’on a faite d’entreprendre un méchant ouvrage soit réparée par une autre faute. C’est ce qui fait que des personnes doctes, qui commentent différents auteurs, disent souvent des choses qui se contredisent.
C’est aussi pour cela que presque toutes les préfaces ne sont point conformes à la vérité ni au bon sens. Si l’on commente Aristote, c’est le génie de la nature. Si l’on écrit sur Platon , c’est le divin Platon. On ne commente guère les ouvrages des hommes tout court; ce sont toujours les ouvrages d’hommes tout divins, d’hommes qui ont été l’admiration de leur siècle, et qui ont reçu de Dieu des lumières toutes particulières. Il en est de même de la matière que l’on traite : c’est toujours la plus belle, la plus relevée, celle qu’il est le plus nécessaire de savoir.
Mais, afin qu’on ne me croie pas sur ma parole, voici la manière dont un commentateur fameux entre les savants parle de l’auteur qu’il commente. C’est Averroès qui parle d’Aristote. Il dit dans sa préface sur la physique de ce philosophe qu’il a été l’inventeur de la logique, de la morale et de la métaphysique, et qu’il les a mises dans leur perfection. Complevit, dit-il , quia nullus eorum , qui secutisunt eumusque ad hoc tempus, qiiod est mille et quingentorum annorum, quidqnam addidit, nec inventes in ejus ver bis errorem alicujus quanlitatis , et talem esse virtutem in ind'widuo uno miraculosum et extraneum existit ; et hæc dispositio cum in uno homine repertiur , dignus est esse divinus magis quant humanus. En d’autres endroits il lui donne des louanges bien plus pompeuses et bien plus magnifiques , comme 1 de generatione animal ium : Laudemus Deum qui separavit hune virum ab aliis in perfections , appropriavitque ei ultimatn dignitatem hupianant , quant non onmis homo potest in j quacumque ætate attingere. Le même dit aussi , /. 1 , destruct. disp. 3 : Aristotelis doctrina est summa veritas, quoniatn
1!)fl
ejiis intellect us fuit finis liumani Intellectus ; quare bene dicitur (le illo, quod ipse fuit creatus, et datus nobis divina providentiel, ut non ignoremus possibilia sciri.
En vérité, ne faut-il pas être fou pour parler ainsi; et ne faut-ii pas que l’entêtement de cet auteur soit dégénéré en extravagance et en folie? La doctrine d’Aristote est la souveraine vérité. Personne ne peut avoir de science qui égale , ni même qui approche de la sienne. C’est lui qui nous est donné de Dieu pour apprendre tout ce qui peut être connu. C’est lui qui rend tous les hommes sages ; et ils sont d’autant plus savants qu’ils entrent mieux dans sa pensée , comme il le dit en un autre endroit. Aristoteles fuit pr inceps , per quetn perficiuntur omnes sapientes qui fuerunt post eum : licet différant inter se intelligendo verba ejus , et in eo quod sequitur ex eis. Cependant les ouvrages de ce commentateur se sont répandus dans toute l’Europe et même en d’autres pays plus éloignés. Ils ont été traduits d’arabe en hébreu et d’hébreu en latin , et peut-être encore en bien d’autres langues, ce qui montre assez l’estime que les savants en ont faite; de sorte qu’on n’a pu donner d’exemple plus sensible que celui-ci de la préoccupation des personnes d’étude. Car il fait assez voir que non-seulement ils s’entêtent souvent de quelque auteur , mais aussi que leur entêtement se communique à d’autres à proportion de l’estime qu’ils ont dans le monde , et qu’ai nsi les fausses louanges que les commentateurs lui donnent sont souvent cause que des personnes peu éclairées, qui s’adonnent à la lecture, se préoccupent et tombent dans une infinité d’erreurs. Voici un autre exemple.
Un illustre entre les savants, qui a fondé des chaires de géométrie et d’astronomie dans l’université d’Oxford, commence un livre qu’il s’est avisé de faire sur les huit premières propositions d’Euclido par ces paroles : Consilium meum, auditores , si vires et valetudo suffecerint , explicare definitiones , petitiones, communes sententias et o cto priores propositiones primi libri Elementorum , cætera post me venientibus relinquere; et il le finit parcelles-ci : Exsolni per Dei gratiam, domini auditores , promissum, liberavi fidem meam , expl\avi pro modulo mro definitiones , petitiones, communes sententias et octo priores propositiones Elementorum Euclidis. « Hic annis fessas cgclos
artemque repono. » Succèdent in hoc rnunus alii fartasse mugis regeto corpore, vivido ingenio , etc. Il ne faut pas une heure à un esprit médiocre pour apprendre par lui-même , ou par le secours du plus petit géomètre qu’il y ait, les définitions , les demandes, les axiomes et les huit premières propositions d’Euclide : à peine ont-elles besoin de quelque explication ; et cependant voici un auteur qui parle de cette entreprise comme si elle était fort grande et fort difficile. Il a peur que les forces lui manquent , si vires et valetudo suffecerint... Il laisse à ses successeurs à pousser ces choses, cætera post me v enientibus • relinquere ... Il remercie Dieu de ce que, par une grâce particulière, il a exécuté ce qu’il avait promis : Exsolvi per Dei gratiam promissum , liberavi fidem meam, explicavi pro modulo meo * , quoi ? la quadrature du cercle? la duplication du cube? Ce grand homme a expliqué pro modulo suo les définitions , les demandes , les axiomes et les huit premières propositions du premier livre des Éléments d’Euclide. Peut-être qu’entre ceux qui lui succéderont, il s’en trouvera qui auront plus de santé et plus de force que lui pour continuer ce bel ouvrage : Succèdent in hoc rnunus alii fortasse magis regeto corpore , vivido ingenio • mais pour lui il est temps qu’il se repose, Hic annis fessus cyclos artemque repono.
Euclide ne pensait pas être si obscur , ou dire des choses si extraordinaires en composant ses Éléments, qu’il fût nécessaire de faire un livre de près de trois cents pages pour expliquer ses définitions 2 , ses axiomes , ses demandes et ses huit premières propositions. Mais ce savant Anglais sait bien relever la science d’Euclide ; et si l’âge le lui eût permis, et qu’il eût continué de la même force, nous aurions présentement douze ou quinze gros volumes sur les seuls éléments de géométrie , qui seraient fort utiles à tous ceux qui veulent apprendre cette science , et qui feront bien de l’honneur à Euclide.
Voilà les desseins bizarres dont la fausse érudition nous rend capables. Cet homme savait du grec , car nous lui avons l’obligation de nous avoir donné en grec les ouvrages de saint Chrysostome. Il avait peut-être lu les anciens géomètres; il savait histori-
1 Prwk'ctlonM is, in principtum Ëlemcntoruiu Euclidis.
3 In-qunrto.
quement leurs propositions , aussi bien que leur généalogie; il avait pour l’antiquité tout le respect que l’on doit avoir pour la vérité, lit que produit cette disposition d’esprit? un commentaire des débilitions de nom , des demandes , des axiomes et des huit premières propositions d’Euclide, beaucoup plus difficile à entendre et à retenir, je ne dis pas que ces propositions qu’il commente, mais que tout ce qu’Euclide a écrit de géométrie.
Il y a bien des gens que la vanité fait parler grec et môme quelquefois d’une langue qu’ils n’entendent pas , car les dictionnaires , aussi bien que les tables et les lieux communs, sont d’uu grand secours à bien des auteurs ; mais il y a peu de gens qui s’avisent d’entasser leur grec sur un sujet où il est si mal à propos de s’en servir , et c’est ce qui me fait croire que c’est la préoccupation et une estime déréglée pour Euclide qui a formé le dessein de ce livre dans l’imagination de son auteur.
Si cet homme eût fait autant d’usage de sa raison que de sa mémoire, dans une matière où la seule raison doit être employée, ou s'il eût eu autant de respect et d’amour pour la vérité que de vénération pour l’auteur qu’il a commenté, il y a grande apparenco qu'avant employé tant de temps sur un sujet si petit , il serait tombé d’accord que les définitions que, donne Euclide de l’angle pian et des lignes parallèles sont défectueuses, et qu’elles n’en expliquent point assez la nature, et que la seconde proposition est impertinente, puisqu’elle ne se peut prouver que par la troisième demande, laquelle on ne devrait pas accorder sitôt que celte seconde proposition, puisqu’en accordant la troisième demande, qui est que l’on puisse décrire de chaque point un cercle de l’intervalle qu’on voudra , on n’accorde pas seulement que l’on tire d’un point une ligne égale à une autre, ce qu’Euclide exécute par de grands détours dans celle seconde proposition , mais on accorde que l'on tire de chaque point un nombre infini de lignes de la longueur que l'on veut.
Mais le dessein de la plupart des commentateurs n’est pas d’éclaircir leurs auteurs et de chercher la vérité ; c’est de faire montre de leur érudition et de défendre aveuglément les défauts mêmes de ceux qu’ils commentent. Ils no parlent pas tant pour se faire entendre ni pour faire entendre leur auteur , que pour le faire admirer et pour se faire admirer eux-mêmes avec lui. Si celui
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dont nous parlons n’avait rempli son livre de passagos grecs , de plusieurs noms d’auteurs peu connus, et de semblables remarques, assez inutiles pour entendre des notions communes, des définitions de nom et des demandes de géométrie, qui aurait lu son livre? qui l'aurait admiré? et qui aurait donné à son auteur la qualité de savant homme et d'homme d’esprit?
Je no crois pas que l’on puisse douter , après ce que l’on a dit , que la lecture indiscrète des auteurs ne préoccupe souvent l’esprit. Or, aussitôt qu’un esprit est préoccupé, il n’a plus tout à fait ce qu’on appelle le sens commun ; il ne peut plus juger sainement do tout ce qui a quelque rapport au sujet do sa préoccupation ; il en infecte tout ce qu’il pense ; il ne peut même guère s’appliquer à des sujets entièrement éloignés de ceux dont il est préoccupé. Ainsi un homme entêté d’Aristote no peut goûter qu’ Aristote; il veut juger de tout par rapport à Aristote; ce qui est contraire à ce philosophe lui paraîtra faux ; il aura toujours quelque passage d’Aristote à la bouche ; il le citera en toutes sortes d’occasions et pour toutes sortes de sujets : pour prouver des choses obscures et que personne ne conçoit; pour prouver aussi des choses très-évidentes et desquelles des enfants mêmes ne pourraient pas douter ; parce qu’ Aristote lui est ce que la raison et l’évidence sont aux autres.
De même, si un homme est entêté d’Euclide et do géométrie, il voudra rapporter à des lignes et à des propositions de son auteur tout ce que vous lui direz. 11 ne vous parlera que par rapport à sa science : le tout ne sera plus grand que sa partie que parce qu’Eudide l’a dit; et il n’aura point de honte de le citer pour le prouver, comme je l’ai remarqué quelquefois. Mais cela est encore bien plus ordinaire à ceux qui suivent d’autres auteurs que ceux de géométrie, et on trouve très-fréquemment dans leurs livres de grands passages grecs, hébreux , arabes, pour prouver des choses qui sont dans la dernière évidence.
Tout cela leur arrive à cause que les traces que les objets de leur préoccupation ont imprimées dans les fibres de leur cerveau sont si profondes qu’elles demeurent toujours entr’ouvertes , et que les aqirits animaux, y passant continuellement, les entretiennent toujours sans leur permettre de se fermer ; de sorte que , l’ûme étant contrainte d’avoir toujours les pensées qui sont liées avec ces traces, elle en devient comme esclave, et elle est toujours troubléo
LIVKK DIU'XIUMK.
et inquiétée, lors même que, connaissant son égarement, elle veut tâcher d’y remédier. Ainsi elle est continuellement en danger de tomber dans un très-grand nombre d’erreurs, si elle ne demeure toujours en garde et dans une résolution inébranlable d’observer la règle dont on a parlé au commencement de cet ouvrage , c’est-àdire de ne donner un consentement entier qu’à des choses entièrement évidentes.
Je ne parle point ici du mauvais choix que font la plupart du genre d’étude auquel ils s’appliquent. Cela se doit traiter dans la morale, quoique cela se puisse aussi rapporter à ce qu’on vient de diro de la préoccupation. Car, lorsqu’un homme se jette à corps perdu dans la lecture des rabbins et des livres de toutes sortes de langues les plus inconnues et par conséquent les plus inutiles, et qu’il y consume toute sa vie, il le fait sans doute par préoccupation et sur une espérance imaginaire de devenir savant, quoiqu’il ne puisse jamais acquérir par cette voie aucune véritable science. Mais comme cette application à une étude inutile ne nous jette pas tant dans l’erreur qu’elle nous fait perdre notre temps pour nous remplir d’une sotte vanité, on ne parlera point ici de ceux qui so mettent en tète de devenir savants dans toutes ces sortes do sciences basses ou inutiles, desquelles le nombre est fort grand et que l’on étudie d’ordinaire avec trop de passion.