‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 99 sur 154 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Exemples de quelques erreurs de physique dans lesquelles on tombe, parce qu'on suppose que des êires qui diffèrent dans leur nature , leurs qualités . leur étendue , leur durée et leur proportion , sont semblables en toutes ces choses.

Nous avons vu dans le chapitre précédent que les hommes font un jugement précipité quand ils jugent que tous les êtres ne sont que de deux sortes, esprits ou corps. Nous montrerons dans ceux qui suivent qu’ils ne font pas seulement des jugements précipités , mais qu’ils en font de très-faux et qui sont les principes d’un nombre infini d’erreurs , lorsqu’ils jugent que les êtres ne sont pas différents dans leurs rapports- ni dans leurs manières, à cause qu’ils n’ont point l’idée de ces différences.

Ll VUE TIIOISIKME.

Il est constant que l’esprit de l’homme ne cherche que les rapports des choses, premièrement ceux que les objets qu’il considère peuvent avoir avec lui, et ensuite ceux qu’ils ont les uns avec les autres , car l'esprit de l’homme ne cherche que son bien et la vérité. , Pour trouver son bien, il considère avec soin par la raison et par le goût ou le sentiment si les objets ont un rapport de convenance avec lui. Pour trouver la vérité , il considère si les objets ont rapport d'égalité ou de ressemblance les uns avec les autres, ou quelle est précisément la grandeur qui est égale à leur inégalité. Car de même quo le, bien n’est le bien de l’esprit que parce qu’il lui est convenable, ainsi la vérité n’est vérité que par le rapport d’égalité ou de ressemblance qui se trouve entre deux ou plusieurs choses; soit entre deux ou plusieurs objets, comme entre une aune et de la toile , car il est vrai que cette toile a une aune parce qu’il y a égalité entre l’aune et la toile; soit entre deux ou plusieurs idées , comme entre les deux idées de trois et trois et celle de six; car il est vrai que trois et trois font six , à cause qu’il y a égalité entre les deux idées de trois et trois et celle de six ; soit enfin entre les idées et les choses, quand les idées représentent ce que les choses sont; car, lorsque je dis qu’il y a un soleil, ma proposition est vraie, parce (jue les idées que j’ai d’existence et de soleil représentent que le soleil existe et que le soleil existe véritablement. Toute l’action et toute l'attention de l’esprit aux objets n’est donc que pour tâcher d’en découvrir les rapports , puisqu’on ne s’applique aux choses que pour en reconnaître la vérité ou la bonté.

Mais , comme nous avons déjà dit dans le chapitre précédent , l’attention fatigue beaucoup l’esprit. Il se lasse bientôt de résister à l’impression des sens qui le détourne de son objet et qui l’emporte vers d’autres que l’amour qu’il a pour son corps lui rend agréables.

Il est extrêmement borné , et ainsi les différences qui sont entre les sujets qu’il examine étant infinies ou presque infinies, il n’est pas capable de les distinguer. L’esprit suppose donc des ressemblances imaginaires où il ne remarque pas de différences positives et réelles , les idées de ressemblance lui étant plus présentes, plus familières et plus simples que les aubes. Car il est visible que la ressemblance ne renferme qu’un rapport, et qu’il ne faut qu’une seule idée pour juger quo mille choses sont semblables; au lieu que pour juger sans crainte de se tromper que mille objets sont différents entre eux , il

DE L’ESPRIT PlIR. — II* PARTIE. 327

est absolument nécessaire d’avoir présentes à l’esprit mille idées différentes.

Les hommes s’imaginent donc que les choses de différente nature sont de même nature, et que les choses de même espèce ne diffèrent presque point les unes des autres. Ils jugent que les choses inégales sont égales , que celles qui sont inconstantes sont constantes , et que celles qui sont sans ordre et sans proportion sont très-ordonnées et très-proportionnées. En un mot , ils croient souvent que des choses différentes en nature, en qualité, en étendue, en durée et en proportion , sont semblables en ^utes ces choses. Mais cela mérite d’être expliqué plus au long par quelques exemples , parce que c’est la cause d’un nombre infini d’erreurs.

L’esprit et le corps , la substance qui pense et celle qui est étendue, sont deux genres d’êtres tout à fait différents et entièrement opposés : ce qui convient à l’un ne peut convenir à l’autre. Cependant la plupart des hommes, faisant peu d’attention aux propriétés de la pensée et étant continuellement touchés par les corps , ont regardé l’âme et le corps comme une seule et même chose : ils ont imaginé de la ressemblance entre deux choses si différentes. Ils ont voulu que l’âme fût matérielle , c’est-à-dire étendue dans tout le corps et figurée comme le corps. Ils ont attribué à l’esprit ce qui ne peut convenir qu’au corps.

De plus, les hommes sentant du plaisir, de la douleur, des odeurs, des saveurs , etc., et leur corps leur étant plus présent que leur âme même; c’est-à-dire s’imaginant facilement leur corps, et ne pouvant imaginer leur âme, ils lui ont attribué les qualités de sentir, d’imaginer, et quelquefois même celle de concevoir, qui ne peuvent appartenir qu’à l’âme. Mais les exemples suivants seront plus sensibles.

Il est certain que tous les corps naturels , ceux-là même que l’on appelle de même espèce , diffèrent les uns des autres ; que de l’or n’est pas tout à fait semblable à de l’or, et qu’une goutte d'eau est différente d’une autre goutte d’eau. Il en est de tous les corps do même espèce comme des visages. Tous les visages ont deux yeux , un nez, une bouche, etc.; ce sont tous des visages et des visages d’hommes, et cependant on peut dire qu’il n’y on eut jamais deux tout à fait semblables. De même un morceau d’or a des parties fort semblables à un autre morceau d’or, et une goutte d’eau a assuié-

LIVBE TROISIÈME.

ment beaucoup de ressemblance avec une autre goutte d’eau; néanmoins on peut assurer que l’on n’en peut pas donner deux gouttes, fussent-elles prises de la même rivière , qui se ressemblent entièrement. Toutefois les philosophes supposent sans réflexion des ressemblances essentielles entre les corps de môme espèce , ou des ressemblances qui consistent dans l’indivisible; car les essences des choses consistent dans un indivisible selon leur fausse opinion.

La raison pour laquelle ils tombent dans une erreur si grossière, c’est qu’ils ne veulent pas considérer avec quelque soin les choses, sur lesquelles cependant ils compoÿht de gros volumes. Car de môme qu’on ne met pas une parfaite ressemblance entre les visages, parce que l’on a soin de les regarder de près, et que l’habitude qu’on a prise de les distinguer fait que l’on en remarque les plus petites différences ; ainsi , si les philosophes considéraient la nature avec quelque attention , ils reconnaîtraient assez de causes de diversités dans les choses mêmes qui nous causent les mômes sensations et que nous appelons pour cela de même espèce, et ils n’y supposeraient pas si facilement des ressemblances essentielles. Des aveugles auraient tort s’ils supposaient une ressemblance essentielle entre les visages qui consistât dans l’indivisible, à cause qu’ils n’en aperçoivent pas sensiblement les différences. I es philosophes ne doivent donc pas supposer de telles ressemblances dans les corps de même espèce , à cause qu’ils n’y remarquent point de différences.

L’inclination que nous avons à supposer de la ressemblance dans les choses nous porte encore à croire qu’il y a un nombre déterminé de différences et de formes , et que ces formes ne sont point capables de plus et de moins. Nous pensons que tous les corps diffèrent les uns des autres comme par degrés , que ces degrés même gardent de certaines proportions entre eux. En un mot, nous jugeons des choses matérielles comme des nombres.

Il est clair que cela vient de ce que l’esprit se perd dans les rapports des choses incommensurables, comme sont les différences infinies qui se trouvent dans les corps naturels; et qu’il se soulage quand il imagine quelque ressemblance ou quelque proportion entre elles , parce qu’alors il se représente plusieurs choses avec une trèsgrande facilité. Car, comme je l’ai déjà dit, il ne faut qu’une idée pour juger que plusieurs choses se ressemblent , et il en faut plusieurs

Page 1