‹ Œuvres de Malebranche (volume 4)Chapitre 24 sur 117 · III. Qoe le vin en fait aatant · texte numérisé non relu

III. Qoe le vin en fait aatant

I. Tout le monde convient assez que les esprits animaux ne sont que les parties les plus subtiles et les plus agitées du sang, qui se subtilise et s'agite principalement par la fermentation , et par lo mouvement violent des muscles dont le cœur est composé ; que ces esprits sont conduits avec le reste du sang par les artères jusque dans le cerveau , et que là ils en sont séparés par quelques parties destinées à cet usage, desquelles on ne convient pas encore.

Il faut conclure de là que si le sang est fort subtil , il y aura beaucoup d'esprits animaux , et que s'il est grossier, il y en aura peu ; que si le sang est composé de parties fort faciles à s'embraser dans le cœur et ailleurs, ou fort propres au mouvement , les esprits qui seront dans le cerveau seront extrêmement échauffés ou agités; que si au contraire le sang ne se fermente pas assez , les espriL^ animaux seront languissants , sans action et sans force ; enfin que, selon la solidité qui se trouvera dans les parties du sang, les esprits animaux auront plus ou moins de solidité , et par conséquent plus ou moins de force dans leur mouvement. Mais il faut expliquer plus au long toutes ces choses , et apporter des exemples et des e.xpériences incontestables , pour en faire reconnaître plus sensiblement la vérité.

II. L'autorité des anciens n'a pas seulement aveuglé l'esprit do quelques gens , on peut même dire qu'elle leur a fermé les yeux. Car il y a encore quelques personnes si respectueuses à l'égard des anciennes opinions, ou peut-être si opiniâtres, qu'ils ne veulent pas voir des choses qu'ils ne pourraient plus contredire s'il leur plaisait seulement d'ouvrir les yeux. On voit tous les jours des personnes assez estimées par leur lecture et par leurs études, qui font des livres et des conférences publiques contre des expériences visibles et sensibles de la circulation du sang , contre celle du poids et de la force élastique de l'air , et d'autres semblables. La

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découverte que M. Pecquet a faite en nos jours , de laquelle on a besoin ici , est du nombre de celles qui ne sont malheureuses que parce qu'elles ne naissent pas toutes vieilles , et pour ainsi dire avec une barbe vénérable. On ne laissera pas cependant de s'en servir, et on ne craint pas que les personnes judicieuses y trouvent à redire.

Selon cette découverte , il est constant que le chyle ne va pas d'abord des viscères au foie par les veines mésaralques, comme le croient les anciens; mais qu'il passe des boyaux dans les veines lactées, et ensuite dans certains réservoirs où elles aboutissent toutes ; que de là il monte par le canal thoracique le long des vertèbres du dos, et se va mêler avec le sang dans la veine axillalre, laquelle entre dans le tronc supérieur de la veine cave ; et qu'ainsi , étant mêlé avec le sang, il se va rendre dans le cœur.

n faut conclure de cette expérience que le sang mêlé avec le chyle étant fort différent d'un autre sang qui aurait déjà circulé plusieurs fois par le coeur, les esprits animaux, qui n'en sont que les plus subtiles parties, doivent être aussi fort différents dans les personnes qui sont à jeun , et dans d'autres qui viendraient de manger. De plus, parce que entre les viandes et les breuvages dont on se sert il y en a d*une infinité de sortes , et même ceux qui s'en servent oat des corps diversement disposés , deux personnes qui viennent de dîner, et qui sortent d'une même table, doivent sentir dans leur faculté d'imaginer une si grande variété de changements qu'il n'est pas possible de la décrire.

Il est vrai que ceux qui jouissent d'une santé parfaite font une digestion si achevée , que le chyle entrant dans le cœur n'en augmente ou n'en diminue presque point la chaleur, et n'empêche pas que le sang ne s'y fermente presque de la même façon que s'il y entrait seul : de sorte que leurs esprits animaux , et par conséquent leur faculté d'imaginer, n'en reçoivent presque pas de changement. Mais pour les vieillards et les infirmes , ils remarquent en euxmêmes des changements fort sensibles après leur repas. Ils s'assoupissent presque tous , ou pour le moins leur imagination devient toute languissante et n'a plus de vivacité ni de promptitude; ils ne conçoivent plus rien distinctement ; ils ne peuvent s'appliquer à quoi que ce soit ; en un mot , ils sont tout autres qu'ils n'étaient auparavant.

136 XIVBB DEUXIÈME.

IIL Mais afin que les plus sains et les plus robustes aient auss des preuves sensibles de ce que Ton virat de dire , ils n*ont qu^i faire réflexion sur ce qui leur est arrivé quand ils ont bu du vii bien plus qu'à l'ordinaire, ou bien sur ce qui leur arrivera quaD< ils ne boiront que du vin dans un repas , et que de Teau dans ui autre. Car on est assuré que s'ils ne sont entièrement stupides , oi si leur corps n'est composé d'une façon tout extraordinaire, il sentiront aussitôt de la gaité, ou quelque petit assoupissement , oi quelque autre accident semblable.

Le vin est si spiritueux, que ce sont des esprits animaux presqu< tout formés ; mais des esprits libertins , qui ne se soumettent pa£ volontiers aux ordres de la volonté à cause de leur solidité et d< leur agitation excessive. Ainsi , dans les hommes mêmes les pluj forts et les plus vigoureux , il produit de plus grands changements dans l'imagination et dans toutes les parties du corps que les viandes et les autres breuvages. Il donne du croc-en^amhe^ pour parlei comme Plaute *; et il produit dans l'esprit bien des effets qui ne sont pas si avantageux que ceux qu'Horace décrit en ces vers :

Quld Don ebrietâs désignât? operU recludlt : Spes Jabet esw ratas : la pnelU trudlt Inennem : SoUlcltls animls oniu ciimlt : addoc«t artet. Fecondl calices qaero non fecere dtsertum? Contracta quem non In paupeitate solutum?

Il serait assez facile de rendre raison des principaux effets que le mélange du chyle avec le sang produit dans les esprits animaux, et ensuite dans le cerveau et dans l'âme même ; comme pourquoi le vin réjouit, pourquoi il donne une certaine vivacité à l'esprit quand on en prend avec modération , pourquoi il l'abrutit avec le temps quand on en fait excès , pourquoi on est assoupi après le repas, et de plusieurs autres choses, desquelles on donne ordinairement des raisons fort ridicules. Mais, outre qu'on ne fait pas ici une physique; il faudrait donner quelque idée de l'anatomie du cerveau, ou faire quelques suppositions, comme M. Descartes en fait dans le traité qu'il a fait de Yhomme^ sans lesquelles il n'est pas possible de s'expliquer. Mais enfin, si on lit avec attention ce traité de M. Descartes , on pourra peut-être se satisfaire sur toutes ces questions :

' Vinam Inctator dolosos est.

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[laroe que cet auteur explique toutes oas choses , ou du moins il en donne assez de connaissance pour les découvrir après de soi-même par la méditation, pourvu qu'on ait quelque connaissance de ses principes.

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