‹ Œuvres de Malebranche (volume 4)Chapitre 27 sur 117 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. De la Ualaon des tdéet de l'euprlt arec les traces du cerveau. — II. De la llal^oi réciproque qui est entre ces traces. — III. De ta mémoire. — IV. Des habitudes.

De toutes les choses matérielles, il n'y en a point de plus digm de l'application daa hanMaqiie la atnictare de leur oocfia et qw fa correspondance qui est entre toutes les parties qui le composent; et de toutes les choses spirituelles, il n^y en a point dont la con naissance leur soit plus nécessaire que celle de leur âme , et de ton: les rapports qu'elle a indispensablement avec Dieu, et naturelle ment avec le corps. *

Il ne suffit pas de sentir ou de connaître confusément que ki traces du cerveau sont liées les unes avec les autres, et qu'elle: sont suivies du mouvement des esprits animaux ; que les trac»! réveillées dans le cerveau réveillent des idées dans l'esprit, et que des mouvements excités dans les esprits animaux excitent des pa^' sions dans la volonté. Il faut autant qu'on le peut savoir distinct«^ ment la cause de toutes ces liaisons différentes , et princi|^|emeni les effets qu'elles sont capables de produire.

BS L'iMAftlNATlON. — I" PABTIE. 135

Il en £aut coonattre la cause , parce qu*il faut connaître celui qui seul est capable d'agir en nous et de nous rendre heureux ou malheureux; et il en faut connaître les effets, parce qu'il faut nous connalire nous-mêmes autant que nous le pouvons, et les autres hommes avec qui nous devons vivre. Alors nous saurons les moyeDS de nous conduire et de nous conserver nous-mêmes dans rétat le plus heureux et le plus parfait où Ton puisse parvenir , selon Tordre de la nature et selon les règles de TÉvangile; et nous pourrons vivre avec les autres hommes, en connaissant exactement et les moyens de nous en servir dans nos besoins , et ceux de les aider dans leurs misères.

Je ne prétends pas expliquer dans ce chapitre un sujet si vaste et si étendu. Je ne prétends pas même de le faire entièrement dans tout cet ouvrage. II y a beaucoup de choses que je ne connais pas encore , et que je n'espère pas de bien connaître; et il y en a quelques-unes que je crois savoir, et que je ne puis expliquer. Car il n'y a point d'esprit si petit qu'il soit qui ne puisse en méditant découvrir plus de vérités que Thomme du monde le plus éloquent n'en pourrait déduire.

I. Il ne faut pas s'imaginer , comme la plupart des philosophes, que l'esprit devient corps lorsqu'il s'unit au corps , et que le corps devient esprit lorsqu'il s'unit à l'espnt. L'âme n'est point répandue dans toutes les parties du corps afin de lui donner la vie et le mouvement, comme l'imagination se le figure; et le corps ne devient point capable de sentiment par l'union qu'il a avec Tesprit, comme nos sens faux et trompeurs semblent nous en convaincre. Chaque substance demeure ce qu'elle est; et comme l'âme n'est point capable d'étendue et de mouvements , le corps n'est point capable de sentiment et d'inclinations. Toute l'alliance de l'esprit et du corps qui nous est connue consiste dans une correspondance naturelle et mutuelle des pensées de l'âme avec les traces du cerveau , et des émotions de l'âme avec les mouvements des esprits.

Dès que l'âme reçoit quelques nouvelles idées, il s'imprime dans le cerveau de nouvelles traces ; et dès que les objets produisent de nouvelles traces, l'âme reçoit de nouvelles idées. Ce n'est pas qu'elle considère ces traces, puisqu'elle n'en a aucune connaissance ; ni que ces traces renferment ces idées, puisqu'elles n'y ont aucun rapport; ni enfin qu'elle reçoive ses idées de ces traces , car , comme nous

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expliquerons ailleurs , il n'est pas concevable que l'esprit reçoive quelque chose du corps, et qu'il devienne plus éclairé qu'il n*est en se tournant vers lui, ainsi que les philosophes le prétendent, qui veulent que ce soit par conversion aux fantômes ou aux tracfê du cerveau, per conversionem ad phantasmaia ^ que Fesprit aperçoive toutes choses.

De même, dès que Tâme veut que le bras soit mû, le bras est mû , quoiqu'elle ne sache pas seulement ce qu'il faut faire pour le remuer ; et dès que les esprits animaux sont agités l'âme se trouve émue , quoiqu'elle ne sache pas seulement s'il y a dans son corps des esprits animaux.

Lorsque je traiterai des passions, je parlerai de la liaison qu'il y a entre les traces du cerveau et les mouvements des esprits , et de celle qui est entre les idées et les émotions de l'âme, car toutes les passions en dépendent. Je dois seulement parler ici de la liaison des idées avec les traces , et de la liaison des traces les unes avec les autres.

Il y a trois causes fort considérables de la liaison des idées avec les traces. La première et la plus générale, c'est V identité du temps. Car il suffit souvent que nous ayons eu certaines pensées dans le temps qu'il y avait dans notre cerveau quelques nouvelles traces, afin que ces traces ne puissent plus se produire sans que nous ayons de nouveau ces mêmfô pensées. Si l'idée de Dieu s'est présentée à mon esprit dans le même temps que mon cerveau a été frappé de la vue de ces trois caractères lah ou du son de ce même mot , il suffira que les traces que ces caractères ou leur son auront produites se réveillent , afin que je pense à Dieu , et je ne pourrai penser à Dieu qu'il ne se produise dans mon cerveau quelques traces confuses des caractères ou des sons qui auront accompagné les pensées que j'aurai eues de Dieu ; car, le cerveau n'étant jamais sans traces, il a toujours celles qui ont quelque rapport à ce que nous pensons , quoique souvent ces traces soient fort imparfaites et fort confuses.

La seconde cause de la liaison des idées avec les traces , et qui suppose toujours la première, c'est la volonté des hommes. Cetle volonté est nécessaire, afin que cetle liaison des idées avec K^ traces soit réglée et accommodée à l'usage. Car si les honun<^ n'avaient pas naturellement do l'inclination à convenir entre ouï

DB l'imagination. — l'* PAIITIE. 137

pour attacher leurs idées à des signes sensibles, non-seulement celte liaison des idées serait entièrement inutile pour la société, mais elle serait encore fort déréglée et fort imparfaite.

Premièrement , parce que les idées ne se lient fortement avec les traces que lorsque les esprits étant agités, ils rendent ces traces profondes et durables. De sorte que les esprits n'étant agités que par les passions, si les hommes n'en avaient aucune pour commu- DÎquer leurs sentiments et pour entrer dans ceux des autres , il est évident que la liaison exacte de leurs idées à certaines traces serait bien faible, puisqu'ils ne s'assujettissent à ces liaisons exactes et régulières que pour se communiquer leurs pensées.

Secondement , la répétition de la rencontre des mêmes idées av<Kï \cs mêmes traces étant nécessaire pour former une liaison qui se puisse conserver longtemps , puisqu'une première rencontre, si elle n'est accompagnée d'un mouvement violent d'esprits animaux, ne peut faire de fortes liaisons , il est clair que si les hommes ne voulaient pas convenir , ce serait le plus grand hasard du monde i^'il arrivait de ces rencontres des mêmes idées et des mêmes traces. Ainsi la volonté des hommes est nécessaire pour régler la liaison (les mêmes idées avec les mêmes traces , quoique cette volonté de convenir ne soit pas tant un effet de leur choix et de leur raison qu'une impression de Tauteur de la nature qui nous a tous faits les uns pour les autres, et avec une inclination très-forte à nous unir par Fesprit autant que nous le sommes par le corps.

La troisième cause de la liaison des idées avec les traces , c'est la nature ou la volonté constante et immuable du Créateur. Il y a, par exemple , une liaison naturelle, et qui ne dépend point de notre volonté, entre les traces que produisent un arbre ou une montagne que nous voyons , et les idées d'arbres ou de montagnes; entre les I races que produisent dans notre cerveau le cri d'un homme ou d'nn animal qui souffre et que nous entendons se plaindre , l'air dti visage d'un homme qui nous menace ou qui nous craint , et les idées de douleur, de force, de fôiblesse , et même entre les senti> ments de compassion , de crainte et de courage qui se produisent en nous.

Ces liaisons naturelles sont les plus fortes de toutes ; elles sont semblable généralement dans tous les hommes , et elles sont abso-

1S8 LIYBB DEUXIÈME.

lument nécessaires à la conservation de la vie. Cest pourquoi elles ne dépendent point de notre volonté : car si la liaison des idées avec les sons et certains caractères est faible et fort différente dans différents pays , c'est qu'elle dépend de la volonté faible et changeante des hommes; et la raison pour laquelle elle en dépend, c'est parce que cette liaison n'est point absolument nécessaire pour vivre, mais seulement pour vivre comme des hommes qui doivent former entre eux une société raisonnable.

Il faut bien remarquer ici que la liaison des idées qui nous représentent des choses spirituelles distinguées de nous, avec les traces de notre cerveau, n'est point naturelle et ne le peut être ; et, par conséquent, qu^elIe est ou qu'elle peut être différente dans tous les hommes, puisqu'elle n'a point d'autre cause que leur volonté et l'identité du temps dont j'ai parlé auparavant. Au contraire , la liaison des idées de toutes les choses matérielles avec certaines traces particulières est naturelle ; et par conséquent il y a certaines traces qui réveillent la même idée dans tous les hommes. On ne peut douter , par exemple , que tous les hommes n'aient l'idée d*nn carré à la vue d'un carré , parce que cette liaison est naturelle; mais on peut douter qu'ils aient tous l'idée d'un carré lorsqu'ils entendent prononcer ce mot carré, parce que cette liaison est entièrement volontaire. Il faut penser la même chose de toutes les traces qui sont liées avec les idées des choses spirituelles.

Mais , parce que les traces qui ont une liaisou naturelle avec les idées touchent et appliquent l'esprit , et le rendent par conséquent attentif, la plupart des hommes ont assez de fticilité pour codaprendre et retenir les vérités sensibles et palpables, c'est-à-dire les rapports qui sont entre les corps; et au contraire, parce que les traces qui n'ont point d'autre liaison avec les idées que celles que la volonté y a mises ne frappent point vivement l'écrit, tous les hommes ont assez de peine à comprendre et encore plus à retenir les vérités abstraites, c'est-à-dire les rapports qui sont entre les choses qui ne tombent point sous l'imagination. Mais lorsque ces rapports sont un peu composés, ils paraissent absolument incompréhensibles, principalement à ceux qui n'y sont point accoutumés, parce qu'ils n'ont point fortifié la liaison de ces idées abstraites .avec leurs traces par une méditation continuelle; et quoique les

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autres les aient parfaitement comprises, ils les oublient en peu de temps, parce que cette liaison n'est presque jamais aussi forte que les naturelles.

II est si vrai que toute la difficulté que Ton a à comprendre et à retenir les choses spirituelles et abstraites vient de la difficulté que Ton a à fortifier la liaison de leurs idées avec les traces du cerveau , qw lorsqu'on trouve moyen d'expliquer par les rapports des choses matérielles ceux qui se trouvent entre les choses spirituelles , on les fût aisément comprendre , et on les imprime de telle sorte dans req)rit, que non^seolement on en est fortement persuadé, mais encore qu'on les retient avec beaucoup de facilité. L'idée générale que Ton a donnée de l'esprit dans le premier chapitre de cet ouvrage, est peut-être une assez bonne preuve de ceci.

Au contraire, lorsqu'on exprime les rapports qui se trouvent entre les choses matérielles, de telle manière qu'il n'y a point de liaison nécessaire entre les idées de ces choses et les trsfûes de leurs expressions, on a beaucoup de peine à les comprendre et on les oublie facilement.

Ceux, par exemple, qui commencent l'étude de l'algèbre ou de l'analyse ne peuvent comprendre les démonstrations algébriques qn'avec beaucoup de peine, et, lorsqu'ils les ont une fois comprises, ils ne s'en souviennent pas longtemps , parce que les carrés , par exemple, lesparallélogranunes, les cubes, les solides, etc., étant exprimés par aa,ab,aZ, abc, etc., dont les traces n'ont point de liaison naturelle avec leurs idées, l'esprit ne trouve point de prise pour s'en fixer les idées et pour en examiner les rapports.

Mais ceux qui commencent la géométrie commune conçoivent trè&<ïlairement et très-promptement les petites démonstrations qu'on leur explique , pourvu qu'ils entendent très-distinctement les termes dont on se sert, parce que les idées de carré, de cercle, etc., sont liées naturellement avec les traces des figures qu'ils voient (ievant leurs yeux. Il arrive même souvent que la seule exposition ^ la figure qui sert à la démonstration la leur fait plutôt comprendre que les discours qui l'expliquent, parce que les mots n'étant liés aux idées que par une institution arbitraire, ils ne réveillent pss ces idées avec assez de promptitude et de netteté pour en reconnaître facilement les rapports , car c'est principalement à cause de cela qu'il y a de la difficulté à apprendre les sciencets.

On peut en passant reconnaître par ce que je viens de dire , que ces écrivains qui fabriquent un grand nombre de mots nouveaux et de nouvelles figures pour expliquer leurs sentiments font souvent des ouvrages assez inutiles. Ils croient se rendre intelligibles, lorsqu^en effet ils se rendent incompréhensibles. Nous définissons tous nos termes et tous nos caractères, disent-ils, et les autres en doivent convenir. Il est vrai, les autres en conviennent de volonté, mais leur nature y répugne. Leurs idées ne sont point attachées à ces termes nouveaux , parce qu'il faut pour cela de Fusage et un grand usage. Les auteurs ont peutr^tre cet usage, mais les lecteurs ne l'ont pas. Lorsqu'on prétend instruire l'esprit, il est nécessaire de le connaître ; parce qu'il faut suivre la nature et ne pas Tirriter ni la choquer.

On ne doit pas cependant condamner le soin que prennent les mathématiciens de définir leurs termes, car il est évident qu'il les faut définir pour ôter les équivoques; mais , autant qu'on le peut, il faut se servir de termes qui soient reçus ou dont la signification ordinaire ne soit pas fort éloignée de celle qu'on prétend introduire, et c'est ce qu'on n'observe pas toujours dans les mathématiques.

On ne prétend pas aussi , par ce'qu'on vient de dire , condamner l'algèbre , telle principalement que M. Descartos l'a rétablie ; car encore que la nouveauté de quelques expressions de cette science fasse d'abord quelque peine à l'esprit , il y a si peu de variété et de confusion dans ces expressions , et le secours que l'esprit en reçoit surpasse si fort la difficulté qu'il y a trouvée, qu'on ne croit pas qu'il se puisse inventer une manière de raisonner et d'exprimer ses raisonnements qui s'accommode mieux avec la nature de l'esprit et qui puisse le porter plus avant dans la découverte des vérités inconnues. Les expressions de cette science ne partagent point la capacité de l'esprit; elles ne chargent point la mémoire; elles abrègent d'une manière merveilleuse toutes nos idées et tous nos raisonnements , et elles les rendent même en quelque manière sensibles par l'usage. Enfin leur utilité est beaucoup plus grande que celle des expressions , quoique naturelles , des figures dessinées de triangles, de carrés et autres semblables qui ne i)euvent servir à la recherche et à l'exposition des vérités un peu cachées. Mais c'est assez parler de la liaison des idées avec les traces du cerveau ; il est à propos de dire quelque chose de la liaison des traces les une>

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avec les autres , et par conséquent de celle qui est entre les idées >:m répondent à ces traces.

II. Cette liaison consiste en ce que les traces du cerveau se lient H bien les unes avec les autres, qu'elles ne peuvent plus se réveiller ï^ns toutes celles qui ont été imprimées dans le même temps. Ni un homme , par exemple , se trouve dans quelque cérémonie publique, s'il en remarque toutes les circonstances et toutes les prin- • ipdles personnes qui y assistent, le temps , le lieu , le jour et toutes iës autres particularités , il suffira qu'il se souvienne du lieu , ou mùme d'une autre circonstance moins remarquable de la cérémonie, \'jur se représenter toutes les autres. C'est pour cela que quand Dous ne nous souvenons pas du nom principal d'une chose , nous le ilësi gnons suffisamment en nous servant d'un nom qui signiûe quelque circonstance de cette chose. Comme ne pouvant pas nous souvenir du nom propre d'une église, nous pouvons nous servir d'un litre nom qui signifie une chose qui y a quelque rapport. Nous prouvons dire : C'est cette église où il y avait tant de presse, où ir.onsieur... prêchait, où nous allâmes dimanche ; et ne pouvant trouver le nom propre d'une personne, ou étant plus à propos de le disîgner d'une autre manière , on le peut marquer par ce visage picoté de vérole, ce grand homme bien fait, ce petit bossu, selon les inclinations qu'on a pour lui, quoiqu'on ait tort de se servir do paroles de mépris.

Or la liaison mutuelle des traces, et par conséquent des idées les unes avec les autres, n'est pas seulement le fondement de toutes !« ûgures de la rhétorique, mais encore d'une infinité d'autres choses de plus grande coaséquence dans la morale , dans ta politique, et généralement dans toutes les sciences qui ont quelque rapport à l'homme , et par conséquent de beaucoup de choses dont nous parlerons dans la suite.

La cause de cette liaison de plusieurs traces est V identité du temps auquel elles ont été imprimées dans le cerveau ; car il suffit que plusieurs traces aient été produites dans le mémo temps, afin qu'elles ne puissent plus se réveiller que toutes ensemble, parce que les esprits animaux trouvant le chemin de toutes les traces qui se sont faites dans le môme temps , entr'ouvcrt, ils y continuent leur chemin à cause qu'ils y passent plus facilement que par les autres

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endroits du cerveau : c'est Jà la cause de la mémoire ei des habitudes corporelles qui nous sont communes avec lesbètes.

Ces liaisons des traces ne sont pas toujours jointes avec les émotions des esprits , parce que toutes les choses que nous voyons no nous paraissent pas toujours ou bonnes ou mauvaises. Ces liaisons peuvent aussi changer et se rompre , parce que n*étant pas toujours nécessaires à la conservation de la vie, elles ne doivent pas toujours être les mêmes.

Mais il y a dans notre cerveau des traces qui sont liées naturellement les unes avec les autres , et encore avec certaines émotions des esprits , parce que cela est nécessaire à la conservation de la vie; et leur liaison ne peut se rompre , ou ne peut se rompre facilement , parce qu'il est bon qu'elle soit toujours la même. Par exemple, la trace d'une grande hauteur que l'on voit au^essous de soi , et de laquelle on est en danger de tomber , ou la trace de quelque grand corps qui est prêt à tomber sur nous et à nous écraser, est naturellement liée avec celle qui nous représente la mort, et avec une émotion des esprits qui nous dispose à la fuite et au désir de fuir. Cette liaison ne change jamais , parce qu'il est nécessaire qu'elle soit toujours la même , et elle consiste dans une disposition des fibres du cerveau que nous avons dès notre naissance.

Toutes les liaisons qui ne sont point naturelles se peuvent et se doivent rompre , parce que les différentes circonstances des temps et des lieux les doivent changer , afin qu'elles soient utiles à la conservation de la vie. Il est bon que les perdrix , par exemple , fuient les hommes qui ont des fusils, dans les lieux ou dans les temps où l'on leur fait la chasse; mais il n'est pas nécessaire qu'elles les fuient en d'autres lieux et en d'autres temps. Ainsi , pour la consenatioi^ de tous les animaux , il est nécessaire qu'il y ait de certaines liaisons de traces qui se puissent former et détruire facilement; qu'il y en ait d'autres qui ne se puissent rompre que difficilement, et d'autres enfin qui ne se puissent jamais rompre.

Il est très-utile de rechercher avec soin les différents effets que ces différentes liaisons sont capables de produire ; car ces effets sont en très-grand nombre et de très-grande conséquence pour la connaissance de l'homme. I

III. Pour l'explication de la mémoire , il suffit de bien corn-

DE l'imagination. — 1? PABTIB. 143

prendre cette vérité : que toutes nos différentes perceptions sont attachées aux changements qui arrivent aux fibres de la partie principale du cerveau dans laquelle l'âme réside plus particulièrement, parce que ce seul principe supposé , la nature de la mémoire est expliquée. Car de même que les branches d*un arbre , qui ont demeuré quelque temps ployées d'une certaine feçon , conservent quelque facilité pour être ployées de nouveau de la même manière^ ainsi les Hbres du cerveau , ayant une fois reçu certaines impressions par le cours des esprits animaux et par l'action des objets , gardent assez longtemps quelque facilité pour recevoir ces mêmes dispositions. Or la mémoire ne consiste que dans cette facilité, puisque Ton pense aux mêmes choses lorsque le cerveau leçoit les mêmes impressions.

Comme les esprits animaux agissent tantôt plus et tantôt moins fort sur la substance du cerveau , et que les objets sensibles font des impressions bien plus grandes que l'imagination toute seule , il est facile de là de reconnaître pourquoi on ne se souvient pas également de toutes les choses que Ton a aperçues; pourquoi , par temple, ce que Ton a aperçu plusieurs fois se représente d'ordinaire à rame plus nettement que ce que l'on n*a aperçu qu'une ou deux fois; pourquoi on se souvient plus distinctement des choses qu'on a vues que de celles qu'on a seulement imaginées; et ainsi pourquoi on saura mieux, par exemple, la distribution des veines dans le foie après l'avoir vue une seule fois dans la dissection de cette partie qu^après l'avoir lue plusieurs fois dans un livre d'analomie , et d'autres choses semblables.

Que si on veut faire réflexion sur ce qu'on a dit auparavant de l'imagination et sur le peu que Ton vient de dire de la mémoire, et si l'on est délivré de ce préjugé, que notre cerveau est (rep petit pour conserver des vestiges et des impressions en fort grand nombre, on aura le plaisir de découvrir la cause de tous ces effets surprenants de la mémoire , dont parle saint Augustin avec tant d'admiration , dans le dixième livre de ses Confessions. Et l'on no ^eutpas expliquer ces choses plus au long, parce que l'on croit qu'il est plus à propos que chacun se les explique à soi-même par quelque effort d'esprit ; à cause que les choses qu'on découvre par cette voie sont toujours plus agréables , et font davantage d'impression sur nous que celles qu'on apprend des autres.

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IV. Pour rexpUcation des habitudes , il est nécessaire de savoir la manière dont on a sujet de penser que l'âme remue les parties du corps auquel elle est unie. La voici. Selon toutes les apparences du monde, il y a toujours dans quelques endroits du cerveau, quels qu'ils soient , un assez grand nombre d'esprits animaux trèsagités par la chaleur du cœur d'où ils sont sortis , et tous prêts de couler dans les lieux où ils ti:ouvent le passage ouvert. Tous les neris aboutissent au réservoir de ces esprits , et Tâme a le pouvoir de détenniner leur mouvement et de les conduire par ces neris dans tous les muscles du cœur. Ces esprits y étant entrés, ils les enflent, et par conséquent ils les raccourcissent ; ainsi ils remuent les parties auxquelles ces muscles sont attachés.

On n*aura pas de peine à se persuader que Tâme remue le corps de la manière qu'on vient d'expliquer, si on prend garde que, lorsqu'on a été longtemps sans manger, on a beau vouloir donner de certains mouvements à son corps, on n'en peut venir à bout, et même l'on a quelque peine à se soutenir sur ses pieds. Mais si on trouve moyen de faire couler dans son cœur quelque chose de fort spiritueux, comme du vin ou quelque autre pareille nourriture, on sent aussitôt que le corps obéit avec beaucoup plus de facilité, et l'on se remue en toutes les manières qu'on souhaite. Car cette seule expérience fait, ce me semble, assez voir que l'âme ne pouvait donner de mouvement à son corps faute d'esprits animaux, et que c*est par leur moyen qu'elle a recouvré son empire sur lui.

Or, les enflures des muscles sont si visibles et si sensibles dans les agitations de nos bras et de toutes les parti es de notre corps , et il est si raisonnable de croire que ces muscles ne se peuvent enfler que parce qu'il y entre quelque corps , de même qu'un ballon ne peut se grossir ni s'enfler que parce qu'il y entre de l'air ou autre chose, qu*il semble qu'on ne puisse douter que les esprits animaux ne soient poussés du cerveau , par les nerfs , jusque dans les muscles , pour les enfler et pour y produire tous les mouvements que nous souhaitons ; car, un muscle étant plein , il est nécessairement plus court que s'il était vide. Ainsi il tire et remue la partie à laquelle il est attaché , comme on le peut voir expliqué plus au long dans les livres des Passions et de l'Homme de M. Descartos. On ne donne pas cependant cette explication comme parfaitement démontrée dans toutes ses parties. Pour la rendre entièrement é\h

DB l'imagination. — I'* PARTIE. 145

deate , il y a encore plusieurs choses à désirer , desquelles il est presque impossible de s'éclaircir. Mais il est aussi assez inutile de les savoir pour notre sujet ; car , que cette explication soit vraie ou fausse, elle ne laisse pas d'être également utile pour faire connaître la nature des habitudes, parce que si rame ne remue point le corps de cette manière , elle le remue nécessairement de quelque autre qui lui est assez semblable, pour en tirer les conséquences que nous en tirons.

liais, aûn de suivre notre explication , il faut remarquer que les esprits ne trouvent pas toujours les c|;iemin8 par où ils doivent passer assez ouverts et assez libres , et que cela fait que nous avons, par exemple, de la difficulté à remuer les doigts avec la vitesse qui est nécessaire pour jouer des instruments de musique , oa les muscles qui servent à la prononciation pour prononcer les mots d'une langue étrangère ; mais que peu à peu les esprits animaux , par leur cours continud , ouvrent et aplanissent ces chemins, en sorte qu'avec le temps ils n'y trouvent plus de résistance. Or c'est dans cette facilité que les esprits animaux ont de passer dans les membres de notre corps que consistent les habitudes.

Il est trèfrlacile, sekîn cette explication, de résoudre une infinité de questions qui regardent les habitudes, comme, par exemple, jXHirquoi les enfants sont plus capables d'acquérir de nouvelles habitudes que les personnes plus âgées; pourquoi il est très^iffi. cile de perdre de vidlles habitudes; pourquoi les hommes , à force de parler, ont acquis une si grande facilité à cela , qu'ils pronon- ^t leurs paroles avec une vitesse incroyable, et même sans y pnser, comme il n'arrive que trop souvent à ceux qui disent des pHères qu'ils ont accoutumé de faire depuis plusieurs années. Cependant, pour prononcer un seul mot , il faut remuer dans un ^^ertain temps et dans un certain ordre plusieurs muscles à la fois, comme ceux de la langue , des lèvres , du gosier et du diaphragme. Mais on pourra, avec un peu de méditation, se satisfaire sur ces qoestions et sur plusieurs autres très-curieuses et assez utiles, et il n'est pas nécessaire de s'y arrêter.

11 est visible, par ce que l'on vient de dire, qu'il y a beaucoup de rapport entre la mémoire et les habitudes , et qu'en un sens la mémoire peut passer pour une espèce d'habitude. Car , de même q«e les habitudes corporelles consistent dans la facilité que les

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