‹ Œuvres de Malebranche (volume 4)Chapitre 54 sur 117 · DE LA NATURE DES IDÉES · texte numérisé non relu

DE LA NATURE DES IDÉES

l Ce qu'on enteod par Idées. Qo'elln existent vértUbiement , et qu'eHes sont néce»uirespoor apercevoir tooa lea objeta matériels. -< II. Division de tontes les manières par lesquelles on peut voir les objets de debors.

I. Je crois que tout le monde tombe d'accord que nous n'apercevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes. Nous voyons le soleil, les étoiles et une infinité d'objets hors de nous ; et il n'est pas vraisemblable que l'âme sorte du corps et qu'elle aille, pour ainsi dire , se promener dans les cieux pour y contempler tous ces objets. Elle- ne les voit donc point par eux-mêmes ; et l'objet imûiédiat de notre esprit , lorsqu'il voit le soleil , par exemple , n'est pas le soleil , mais quelque chose qui t3St intimement unie à notre âme, et c'est ce que j'appelle idée. Ainsi par ce mot, idée , je n'enlonds ici autre chose que ce qui est l'objet immédiat, ou le plus proche de l'esprit quand il aperçoit quelque objet.

U faut bien remarquer qu'afin que l'esprit aperi^oive quelque objet, il est absolument nécessaire que l'idée de cet objet lui soit actuellement présente, il n'est pas possible d'en douter; mais il n'fôt pas nécessaire qu'il y ait au dehors quelque chose de semblable à celte idée , car il arrive très-souvent que l'on aperçoit des rhoses qui ne sont point, cl qui même n'onl jamais été. Ainsi l'on a souvent dans l'esprit des idées réelles de choses qui ne furent jamais. Lorsqu'un homme, par exemple, imagine une montagne ^ï'or, il est absolument^ nécessaire que l'idée de cette montagne soit

ir/

282 LiVBE TB0IS1BIIE.

réellement présente à son esqrit. Lorsqu'un fou ou un homme qui a la fièvre chaude ou qui dort voit devant ses yeux quelque animal , il est constant que Tidée de cet animal existe véritablement ; mais cette montagne d'or et cet animal ne furent jamais.

Cependant les hommes étant comme naturellement portés à croire qu'il n'y a que les objets corporels qui existent, ils jugent de la réalité et de Tcxistence des choses tout autrement qu'ils devraient ; car, qu'ils sentent un objet, ils veulent qu'il soit très-certain que cet objet existe , quoiqu'il arrive souvent qu'il n'y ait rien au dehors. Ils veulent, outre cela, que cet objet soit tout de même comme ils le voient, ce qui n'arrive jamais. Mais pour l'idée qui existe nécessairement et qui ne peut être autre qu'on la voit, ils jugent d'ordinaire sans réflexion que ce n'est rien; comme si les idées n'avaient pas un fort grand nombre de propriétés, comme si l'idée d'un c^rré , par exemple , n'était pas bien différente de celle de quelque nombre et ne représentait pas des choses tout à fait différentes : ce qui ne peut jamais arriver au néant , puisque le néant n'a aucune propriété. Il est donc indubitable que les idées ont une existence très-réelle. Mais examinons quelle est leur nature et leur essence , et voyons ce qui peut être dans l'âme capable de lui représenter toutes choses.

Toutes les choses que l'âme aperçoit sont de deux sortes : ou cites sont dans l'âme , ou elles sont hors de Tâme. Celles qui sont dans l'âme sont ses propres pensées , c'est-à-dire toutes ses différentes modifications; car par ces mots, pensée, manière de penser, ou modification de rame , j'entends généralement toutes les choses qui ne peuvent être dans l'âme sans qu'elle les aperçoive par te sentiment intérieur qu'elle a d'elle-même : comme sont ses propres sensations, ses imaginations, ses pures intellections, ou simplement ses conceptions , ses passions mêmes et ses inclinations naturelles. Or notre âme n'a pas besoin d'idées pour apercevoir toutes ces choses de la manière dont elle les aperçoit , perce qu'elles sont au dedans de l'âme , ou plutôt parce qu'elles ne sont que l'âme même d'une telle ou telle façon ; de même que la rondeur réelle de quelque corps et son mouvement ne sont que ce corps figuré ot transporté d'une telle ou telle façon.

Mais pour les chost*s qui sont hors de l'âme , nous no pouvons les apercevoir qiu» par le moyen des irlôes. supposé que ers choses

DE l'eSPHIT pub. — II* PARTIR. 283

ne puissent pas lui être intimement unies. II y en a de deux sortes : de spirituelles et de matérielles. Pour les spirituelles , il y a quelque apparence qu'elles peuvent se découvrir à notre âme sans idées et par elles-mêmes : car, encore que Texpérience nous apprenne que nous ne pouvons pas immédiatement et par nous-mêmes- déclarer nos pensées les uns aux autres, mais seulement par des paroles ou par d'autres signes sensibles auxquels nous avons attaché nos idées, on pourrait dire que Dieu Ta ordonné ainsi pour le temps de cette vie seulement , afin d'empêcher les désordres qui arriveraient présentement si les hommes pouvaient se faire entendre comme il leur plairait. Mais lorsque la justice et Tordre régneront , et que nous serons délivrés de la captivité de notre corps, nous pourrons peut-être nous faire entendre par l'union intime de nous-mêmes , ainsi qu'il y a quelque apparence que les anges peuvent faire dans ie ciel. De sorte qu'il ne semble pas absolument nécessaire d'admettre des idées pour représenter à l'âme des choses spirituelles , parce qu'il se peut faire qu'on les voie par elles-mêmes, quoique d'une manière fort imparfaite.

Je n'examine pas ici comment deux esprits peuvent s'unir l'un à l'autre j et s'ils peuvent de cette manière se découvrir mutuellement leurs pensées. Je crois ce2)enda7it qu'il n'y a point de substance purement intelligible que celle de Dieu; qu'on ne peut rien découvrir avec évidence que dans sa lumière, ^t que l'union des esprits ne peut les rendre mutuellement visibles. Car, quoique nous soyons très-unis avec nous-mêmes^ nous sommes et nous serons inintelligibles à nous-mêmes jusqu'à ce que nous voyions en Dieu et qu'il nous présente à nous-mêmes l'idée parfaitement intelligible qu'il a de notre être renfermé dans le sien. Ainsi, quoiqu'il semble que J'accorde ici que les onges puissent par eux-mêmes manifester les uns omx autres ^t ce qu'ils sont et ce qu'ils pensent, ce que dans le fond je ne (^rois pas véritable , j'avertis que ce n'est que parce que je n'en ^eux pas disputer; pourvu que l'on m'abandonne ce qui est incontestable, savoir, qu'on ne peut voir les choses matérielles par elles-mêmes et sans idées *.

J'expliquerai dans le chapitre septième le sentiment que j'ai sur

' Cet arliclc est en italiques , parce qu'où le peut passer, et qu'il est dirûcilc de ^'Pntcndrc si l'on ue s.-*!* rr q.nr je pense de l'Ame et de la nature des idées.

S84 LIVRE TROISiÈttB.

la manière dont nous connaissons les esprits , et je ferai voir qu'à présent nous ne pouvons les connaître entièrement par eux-mêmes quoiqu'ils puissent peut-être s'unir à nous. Mais je parle principaloment ici des choses matérielles, qui certainement ne pavent s'unir à notre âme de la façon qui lui est nécessaire alin qu^elle les aperçoive ; parce qu'étant étendues , et l'âme ne Tétant pas , il n'y a point de rapports entre elles. Outre que nos âmes ne sortent point du corps pour mesurer la grandeur des cieux , et par conséquent elles ne peuvent voir les corps de dehors que par des idées qui les représentent. C'est de quoi tout le monde doit tomber d*aceord.

II. Nous assurons donc qu'il est absolument nécessaire que te^ idées que nous avons des corps et de tous les autres objets que nous n'apercevons point par oux-mêmes viennent de ces mêmes corps ou de ces objets; ou bien que notre âme ait la puissance de produire ces idées , ou que Dieu les ait produites avec elle en la créant , ou qu'il \es produise toutes les fois qu'on pense à quelque objet , ou que l'âme ait en elle-même toutes les perfections qu'elle voit dans ces corps , ou enfin qu'elle soit unie avec un être tout parfait , et qui renferme généralement toutes les perfections intelligibles ou toutes les idées des êtres créés.

Nous ne saurions voir les objets que de l'une de ces manières. Examinons quelle est celle qui paraît la plus vraisemblable de toutes sans préoccupation, et sans nous effrayer de la difficulté de cette question. Peut-être que nous la résoudrons assez clairement , quoique nous ne prétendions pas donner ici des démonstrations incontestables pour toutes sortes de personnes , mais seulement des preuves très-convaincantes pour ceux au moins qui les méditeront avec une attention sérieuse; car on passerait peut-être pour téméraire si l'on parlait autrement.

Page 1