DE L^ESPHIT PUB. — II* PARTIE. S
La seconde , de les connaitre par leurs idées , c'est-à-dire , comme je Tenteads ici , par quelque chose qui soit différent d'elles;
La troisième, de les connaitre par conscience, ou par sentiment iotérieur ;
La quatrième , de les connaître par conjecture.
On connaît les choses par elles-mêmes et sans idées, lorsqu'elles sont intelligibles par elles-mêmes, c'est-à-dire lorsqu'elles peuvent agir sur l'esprit, et par là se découvrir à lui. Car l'entendement est une faculté de l'âme purement passive , et Tactivité ne se trouve que dans la volonté. Ses désirs mêmes ne sont point les causes véritables des idées, elles ne sont que les causes occasionnelles ou naturelles de leur présence , en conséquence des lois générales de Tunion de notre âme avec la raison universelle, ainsi que je l'expliquerai ailleurs. On connaît les choses par leurs idées lorsqu 'elles ne sont point intelligibles par elles-mêmes , soit parce qu'elles sont corpordies, soit parce qu'elles ne peuvent affecter l'esprit ou se dérâuYrir à lui. (hi connaît par conscience toutes les choses qui ne sont point distinguées de soi. Enfin on connaît par conjecture les choses qui sont différentes de soi et de celles que l'on connaît en elles-mêmes et par des idées, conmie lorsqu'on pense que certaines choses sont semblables à quelques autres que l'on connaît.
II. Il n'y a que Dieu que l'on connaisse par lui-même , car, encore qu'il y ait d'autres êtres spirituels que lui et qui semblent être intelligibles par leur nature , il n'y a que lui seul qui puisse agir dans l'esprit et se découvrir à lui. Il n'y a que Dieu que nous voyions d'une vue immédiate et directe ; il n'y a que lui qui puisse éclairer l'esprit par sa propre substance. Enfin , dans cette vie , ce n'est que par l'union que nous avons avec lui que nous sommes capables de connaitre ce que nous connaissons , ainsi que nous Tavons expliqué dans le chapitre précédent ; car c'est notre seul maître qui préside à notre esprit , selon saint Augustin , sans l'entremise d'aucune créature *.
On ne peut concevoir que quelque chose de créé puisse représenter l'infini; que l'être sans restriction, l'être immense, l'être universel puisse être aperçu par une idée, c'est-4-dire par un être particulier , par un être différent de l'être universel et infini : mais,
' Husaolt menUbas imUa loterposdta nalnra pramldet. Ang. Ub. De vera reliç..
pour les êtres particuliers, il n'est pas difficile de concevoir qu*ils puissent ôtre représentés par l'être infini qui les renferme dans sa substance très-efficace et par conséquent très-intelligible. Ainsi il est nécessaire de dire que l'on connaît Dieu par lui-même, quoique la connaissance que Ton en a en cette vie soit très-imparfaite ; et que Ton connaît les choses corporelles par leurs idées , c'estrà-dire en Dieu , puisqu'il n'y a que Dieu qui renferme le monde intelligible , où se trouvent les idées de toutes choses.
Mais encore que Ton puisse voir toutes choses en Dieu , il ne s'ensuit pas qu'on les y voie toutes : on ne voit en Dieu que les choses dont on a des idées, et il y a des choses que Ton voit sans idées.
m. Toutes les choses qui sont en ce monde, dont nous ayons quelque connaissance, sont des corps ou des esprits : propriétés de corps, propriétés d'esprits. On ne peut douter que l'on ne voie les corps avec leurs propriétés par leurs idées , parce que n'étant pas intelligibles par eux-mêmes , nous ne les pouvons voir que dans l'être qui les renferme d'une manière intelligible. Ainsi c'est en Dieu et par leurs idées que nous voyons les corps avec leurs propriétés , et c'est pour cela que la connaissance que nous en avons est très-parfaite : je veux dire que l'idée que nous avons de l'étendue suffit pour nous faire connaître toutes les propriétés dont rétendue est capable, et que nous ne pouvons désirer d'avoir une idée plus distincte et plus féconde de l'étendue, des figures et des mouvements que celle que Dieu nous en donne.
Comme les idées des choses qui sont en Dieu renferment toutes leurs propriétés , qui en voit les idées en peut voir successivement toutes les propriétés; car, lorsqu'on voit les choses comme elles sont en Dieu , on les voit toujours d^une manière très-parfaite , et elle serait infiniment parfaite si l'esprit qui les y voit était infini. Ce qui manque à la connaissance que nous avons de l'étendue , des figures et des mouvements , n'est point un défaut de l'idée qui la représente , mais de notre esprit qui la considère.
IV. Il n'en est pas de même de l'âme : nous ne la connaissons que par conscience , et c'est pour cela que la connaissance que nous en avons est imparfaite ; nous ne savons de notre âme que ce que nous sentons se passer en nous. Si nous n'avions jamais senti de douleur, de chaleur, de lumière, etc. , nous no
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pourrions savoir si notre âme en serait capable , parce que nous ne la connaisBons point par son idée*. Mais si nous voyions en Dieu ridée qui répond à notre âme, nous connaîtrions en même temps ou nous pourrions connaître toutes les propriétés dont elle est capable ; conune nous connaissons ou nous pouvons connaître toutes les propriétés dont l'étendue est capable , parce que nous connaissons l'étendue par son idée.
II est vrai que nous connaissons assez par notre conscience ou par le sentiment intérieur que nous avons de nous-mêmes que notre âme est qudque chose de grand , mais il se peut faire que ce que nous en connaissons ne soit presque rien de ce qu'elle est en elle-même. Si on ne connaissait de la matière que vingt ou trente figures dont elle aurait été modifiée , certainement on n'en connaîtrait presque rien, en comparaison de ce que l'on en connaît par ridée qui la représente. Il ne suffit donc pas pour connaître parfaitement l'âme de savoir ce que nous en savons par le seul sentiment intérieur , puisque la conscience que nous avons de nous* mêmes ne nous montre peut-être que la moindre partie de notre être.
On peut conclure de ce que nous venons de dire qu*encore que nous connaissions plus distinctement l'existence de notre âme que lexistence de notre corps et de ceux qui nous environnent, cependant nous n'avons pas une connaissance aussi parfaite de la nature de l'âme que de la nature des corps ; et cela peut servir à accorder les différents sentiments de ceux qui disent qu'il n'y a rien qu'on connaisse mieux que l'âme , et de ceux qui assurent qu'il n'y a rien qu'ils connaissent moins.
Cela peut aussi servir â prouver que les idées qui nous représentent quelque chose hors de nous ne sont point des modifications de notre âme; car si l'âme voyait toutes choses en considérant ses propres modifications , elle devrait connaître plus clairement son essence ou sa nature que celle des corps, et toutes les sensations ou modifications dont elle est capable que les figures ou modifications dont les corps sont capables. Cependant elle ne connaît point qu'elle soit capable d'une telle sensation par la vue qu'elle a d'ellemême, mais seulement par expérience; au lieu qu'elle connaît que
* Voy. les BciaircisumentM,
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retendue est capable d'un nombre infini de figures par Tidée qu'elle a de l'étendue. Il y a même de certaines sensations , comme lr« couleurs et les sons, que la plupart des hommes ne peuvent reconnaître si elles sont ou ne sont pas des modifications de Tâme , et il n y a point de figures que tous les hommes, par Tidée qu'ils ont de rétendue , ne reconnaissent être des modifications des corps.
Ce que je viens de dire fait aussi voir la raison pour laquelle on ne peut pas donner de définition qui fasse connaître les modifications de rame; car, puisqu'on ne connaît ni Fàme ni ses modifications par des idées , mais seulement par des sentira^ts , et que : tels sentiments de plaisir, par exemple, de douleur, de chaleur, etc.. ne sont point.attachés aux mots , il est clair que si quelqu'un n'avait jamais vu de couleur ni senti de chaleur, on ne pooriidt lui faire connaître ces sensations par toutfô les définitions qu'on lui en donnerait. Or, les hommes n'ayant leurs sentiments qu'à cause du corps, et leur corps n'étant pas disposé en tous de la même manière , il arrive souvent que les mots sont équivoques, que ceux dont on sel sert pour exprimer les modifications de son Ame signifient tout le contraire de ce qu'on prétend , et que souvent on fait penser àl l'amertume , par exemple , lorsqu'on croit faire penser à la douceur. i Encore que nous n'ayons pas une entière connaissance de notrei âme , celle que nous en avons par conscience ou sentiment iatérieuri suffit pour en démontrer l'immortalité , la spiritualité , la liberté eti quelques autres attributs qu'il est nécessaire que nous sachions , etI c'est pour cela que Dieu ne nous la fait point connaître par sonl idée comme il nous fait connaître les corps. La connaissance quei nous avons de notre âme par conscience est imparfaite , il est vrai . mais elle n'est point fausse; la connaissance, au contraire, quel nous avons des corps par sentiment ou par conscience, si on peut! appeler conscience le sentiment de ce qui se passe dans notre corp$, n'est pas seulement imparfaite , mais elle est fausse. Il nous fallaiti donc une idée des coi*ps pour corriger les sentiments que nous eni avons; mais nous n'avons point besoin de l'idée de notre âme; puisque la conscience que nous en avons ne nous engage point! dans l'erreur, et que pour ne nous point tromper dans sa connaissance il suffit de ne la point confondre avec le corps, ce que hou< pouvons faire par la raison. Enfin si nous avions une idée de Vàmv aussi claire que celle que nous avons du corps ,'''tette idée nous
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leût trop fiiH considérer comme séparée de lui. Ainsi elle eût diminué Tunion de notre âme avec notre corps, en nous empêchant de la regarder comme répandue dans tous nos membres, ce que je n'explique pas davantage.
V. De tous les objets de notre connaissance^ il ne nous reste plus que les âmes des autres hommes et que les pures intelligences , et il est manifeste que nous ne les connaissons que par conjecture. Noos ne les connaissons présentement ni en elles-mêmes ni par leurs idées; et, comme elles sont différenles de nous, il n*est pas possible que nous les connaissions par conscience. Nous conjecturons que les âmes des autres hommes sont de même espèce que la nôtre. Ce que nous sentons en nous-mêmes , nous prétendons qu'ils le sentent; et même, lorsque ces sentiments n'ont point de rapport au corps, nous sommes assurés que nous ne nous trompons point , parce que nous voyons en Dieu certaines idées et certaines lois immuables selon lesquelles nous savons avec certitude que Dieu agit également dans tous les esprits.
Je sais que deux fois deux font quatre , qu'il vaut mieux être juste que d'être riche , et je ne me trompe point de croire que les autres connaissent ces vérités aussi bien que moi ; j'aime le bien et le plaisir, je hais le mal et la douleur , je veux être heureux , et je ne me trompe point de croire que les hommes , les anges et les démons même ont ces inclinations. Je sais même que Dieu ne fera jamais d'esprits qui ne désirent d'être heureux, ou qui puissent désirer d'être malheureux; mais je le sais avec évidence et certitude, parce que c'est Dieu qui me l'apprend ; car quel autre que Dieu pourrait me faire connaître les desseins et les volontés de Dieu? Mais lorsque le corps a quelque part à ce qui se passe en moi , je me trompe presque toujours si je juge des autres par moi-même. Je sens de la chaleur, je vois une telle grandeur, une telle couleur ; je goûte une telle ou telle saveur à l'approche de certains corps ; je me trompe si je juge des autres par moi-même; je suis sujet à certaines passions ; j'ai de l'amitié ou de l'aversion pour telle ou telle chose, et je juge que les autres me ressemblent; ma conjecture est souvent fausse. Ainsi la connaissance que nous avons des autres hommes est fort sujette à l'erreur, si nous n'en jugeons que par les sentiments que nous avons de nous-mêmes.
S'il y a quelques êtres différents de Dieu , de nous-mêmes , des
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corps et des purs esprits, cela nous est inconnu. Nous avons de h peine à nous persuader qu'il y en ait : et après avoir examiné le;! raisons de certains philosophes qui prétendent le contraire , nous les avons trouvées fausses; ce qui nous a confirmé dans le sentiment que nous avions qu'étant tous hommes de même nature , nous avions tous les mêmes idées , parce que nous avons tous besoin de connaître les mêmes.