‹ Œuvres de Malebranche (volume 4)Chapitre 66 sur 117 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Siemples de (pielqoes erreurs de morale qal dépendent du même principe.

Cette facilité que l'esprit trouve à imaginer et à supposer des ressemblances partout où il ne reconnaît pas visiblement de différences, jette aussi la plupart des hommes dans des erreurs trèsdangereuses en matière de morale. En voici quelques exemples.

Un Français se rencontre avec un Anglais ou un Italien; cet étranger a ses humeurs particulières : il a de la délicatesse d'esprit , ou si vous voulez il est lier et incommode. Cela portera d*abord ce Français à juger que tous les Anglais ou tous les Italiens ont le même caractère d'esprit que celui qu'il a fréquenté. Il les louera ou les blâmera tous en général ; et , s'il en rencontre quelqu'un , il se

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préoccupera d*abord qu'il est semblable à celui qu'il a déjà vu , et il se laissera aller à quelque affection ou à quelque aversion secrète. En un mot , il jugera de tous les particuliers de ces nations par cette belle preuve qu'il en a vu un ou. plusieurs qui avaient de certaines qualités d'esprit , parce que , ne sachant point d'ailleurs si les autres diffèrent , il les suppose tous semblables.

Un religieux de quelque ordre tombe dans une faute , cela suffit afin que la plupart de ceux qui le savent condamnent indifféremment tous les particuliers du même ordre. Ils portent tous le même habit et le même nom , ils se ressemblent en cela : c'est assez afin que le commun des hommes s'imagine qu'ils se ressemblent en tout. On suppose qu'ils sont semblables, parce que ne pénétrant pas le fond de leurs cœurs on ne peut pas voir positivement s'ils diffèrent.

Les calomniateurs qui s'étudient aux moyens de ternir la réputation de leurs ennemis se servent d'ordinaire de celui-ci , et Teipérienoe nous apprend qu'il réussit presque toujours. En effet il est très-proportionné à la portée du commun des hommes, et il n'est pas difficile de trouver dans des communautés nombreuses, si saintes qu'elles soient , quelques personnes peu réglées ou dans de mauvais sentiments , puisque dans la compagnie des apôtres, dont Jésus-Christ même était le chef, il s'est trouvé un larron , un traître, un hypocrite , en un mot un Judas.

Les Juifs auraient eu sans doute grand tort s'ils eussent porté des jugements désavantageux contre la compagnie la plus sainte qui fut jamais , à cause de l'avarice et du dérèglement de Judas; et s'ils les eussent tous condamnés dans leur cœur, à cause qu'ils souffraient avec eux ce méchant homme , et que Jésus-Christ même ne le punissait pas quoiqu'il connût ses crimes.

Il est donc manifestement contre la raison et contre la charité de prétendre qu une communauté est dans quelque erreur, parce qu'il se trouve quelques particuliers qui y sont tombés, quand même K« chefs la dissimuleraient ou qu'ils en seraient eux-mêmes les partisans. Il est vrai que, lorsque tous les particuliers veulent soutenir Terreur ou la faute de leur frère , on doit juger que toute la communauté est coupable. Mais on peut dire que cela n'arrive presque jamais , car il parait moralement impossible que tous les particuliers d'un ordre soient dans les mômes sentiments.

Le? hommes ne devraient donc jamais ronclui-e de rotCe sorte du

DE L'BSPRIT pur. — II* PARTIE. 335

particalier au général ; mais ils ne sauraient juger simplement de ce qu'ils voient, ils vont toujours dans Texcès. Un religieux d'un tel ordre est un grand homme , un homme de bien : ils en concluent que tout Tordre est rempli de grands hommes et de gens de bien. De même un religieux d'un ordre est dans de mauvais sentiments : donc tout cet ordre est corrompu et dans de mauvais sentiments. Mais ces derniers jugements sont bien plus dangereux que les premiers ^ parce qu'on doit toujours bien juger de son prochain , et que la malignité de l'homme fait que les mauvais jugements et les discours tenus contre la réputation des autres plaisent beaucoup plus et s'impriment plus fortement dans Tesprit que les jugements et les discours avantageux qu'on en fait.

Quand un homme du monde et qui suit ses passions s'attache fortement à son opinion, et qu'il prétend dans les mouvements de sa passion qu'il a raison de la suivre , on juge avec sujet que c'est un opiniâtre , et il le reconnaît lui-même dès que sa passion est passée. De même, quand une personne de piété, qui est pénétré de ce qu'il dit , et qui a reconnu la vérité de la religion et la vanité des choses du monde , veut sur ses lumières résister aux dérégie* ments des autres, et qu'il les reprend avec quelque zèle, les gens du monde jugent aussi que c'est un opiniâtre ,. et ainsi ils concluent que les dévots sont opiniâtres. Ils jugent même que les gens de bien sont beaucoup plus opiniâtres que les déréglés et les méchants , parce que ces derniers ne défendant leurs opinions que selon les différentes agitations du sang et des passions , ils ne peuvent pas demeurer longtemps dans leurs sentiments : ils en reviennent. Au lieu que les personnes de piété y demeurent fermes , parce qu'ils ne s'appuient que sur des fondements immobiles qui ne dépendent pas d'une chose aussi inconstante qu'est la circulation des humeurs et du sang.

Voici donc pourquoi le commun des hommes juge que les personnes de piété sont opiniâtres aussi bien que les personnes vicieuses. C'est que les gens de bien sont passionnés pour la vérité et pour la vertu, comme les méchants le sont pour le vice et pour le mensonge. Les uns et les autres parlent presque de la même manière pour soutenir leurs sentiments *, ils sont semblables en cela quoiqu'ils diffèrent dans le fond. En voilà assez afin que le monde , qui ne pénètre pas la différence des raisons, juge qu'ils sont sem-

386 UYBB TROISIÈME.

blables en tout , à cause qu'ils sont semblables en la manière dont tout le monde est capable de juger.

Les dévots ne sont donc pas opiniâtres, ils sont seulement fermes comme ils le doivent être; et les videux et les fibertins sont toujours opiniâtres, quand ils ne demeureraient qu'une heure dans leur sentiment : parce qu'on est seulement opiniâtre lorsqu'on défend une fausse opinion , quand même on ne la défendrait que peu de temps.

Il en est de même de certains philosophes qui ont soutenu des opinions chimériques dont ils reviennent. Ils veulent que les autres qui défendent des vérités constantes et dont ils voient la certitude avec évidence les quittent comme de simples opinions, ainsi qu'ils ont fait de celles dont ils s'étaient entêtés mal à propos. £t parce qu'il n'est pas facile d'avoir de la déférence pour eux au préjudice de la vérité, et que l'amour qu'on a naturellement pour elle porte à la défendre avec ardeur, ils jugent que l'on est opiniâtre.

Ces personnes avaient tort de défendre avec obstination leurs chimères , mais les autres ont raison de soutenir la vérité avec force et fermeté d'esprit. La manière des uns et des autres est la même, mais les sentiments sont dififérents; et c'est cette différence de sentiments qui fait que les uns sont fermes et que les autres étaient des opiniâtres.

CONCLUSION DES TBOIS PEBMIEBS LITBBS.

Dès le commencement de cet ouvrage j'ai distingué comme deux parties dans l'être simple et indivisible de l'âme, l'une purement passive , et l'autre passive et active tout ensemble. La première est Pesprit ou l'entendement; la seconde est la volonté. J'ai attribué à l'esprit trois facultés, parce qu'il reçoit ses modifications et ses idées de Fauteur de la nature en trois manières. Je l'ai appelé sens lorsqu'il reçoit de Dieu des idées confondues avec des sensations , c'est-k-Klire des idées sensibles à l'occasion de certains mouvements qui se passent dans les organes de ses sens à la présence des objets. Je l'ai appelé imagination et mémoire lorsqu'il reçoit de Dieu des idées confondues avec des images , lesquelles font une espèce de sensations faibles et languissantes que l'esprit ne reçoit qu'à cause de quelques traces qui se produisent ou qui se révâl-

DB l'ESPBIT pub. — II* PÀBTIE. 33T

lent dans le cerveau par le cours des esprits. EnGn je l'ai appelé esprit pur ou entendement pur lorsqu'il reçoit de Dieu les idées toutes pures de la vérité sans mélange de sensations et d'images : non par Tunion qu'il a avec le corps, mais par celle qu'il a avec le Verbe ou la sagesse de Dieu ; non parce qu'il est dans le monde matériel et sensible , mais parce qu'il subsiste dans le monde immatériel et intelligible; non pour connaître des choses muables, propres à la conservation de la vie du corps, mais pour pénétrer des vérités immuables , lesquelles conservent en nous la vie de l'esprit.

rai fait voir dans le premier et le second livre que nos sens et notre imagination nous sont fort utiles pour connaître les rapports que les corps de dehors ont avec le nôtre ; que toutes les idées que l'esprit reçoit par le corps sont toutes pour le corps; quil est im« possible de découvrir quelque vérité que ce soit avec évidence par les idées des sens et de l'imagination ; que ces idées confuses ne servent qu'à nous attacher à notre corps , et par notre corps à toutes les choses sensibles, et qu'enfin si nous voulons éviter Terreur nous ne devons point nous y fier. Je conclus de même qu'il est moralement impossible de connaître par les idées pures de Tesprit les rapports que les corps ont avec le nôtre , qu'il ne faut point raisonner selon ces idées pour savoir si une pomme ou une pierre sont bonnes à manger , qu'il en faut goûter , et qu'encore que Ton puisse se servir de son esprit pour connaître confusément les rapports des corps étrangers avec le nôtre , c'est toujours le plus BÙr de se servir de ses sens. Je donne encore un exemple; car on ne peut trop imprimer dans l'esprit des vérités si essentielles et si

Je veux examiner , par exemple , ce qui m'est le plus avantageux d'être juste ou d'ôtre riche. Si j'ouvre les yeux du corps, la justice me paraît une chimère , je n'y vois point d'attraits. Je vois des justes misérables, abandonnés, persécutés, sans défense et sans consolation , car celui qui les console et qui les soutient ne paraît point à mes yeux. En un mot , je ne vois pas de quel usage peut être la justice et la vertu. Mais si je considère les richesses les yeux ouverts, j'en vois d'abord l'éclat et j'en suis ébloui. La puissance , la grandeur, les plaisirs et tous les biens sensibles accompagnent les richesses , et je ne puis douter qu'il ne faille être riche pour être

heureux. De même, si je me sers de mes oreilles , j'entends que tous les hommes estiment les richesses, qu'on ne parle que des moyens d'en avoir, que Ton loue et que Ton honore sans cesse ceux qui les possèdent. Ce sens et tous les autres me disent donc qu'il faut être riche pour être heureux. Que si je me ferme les yeux et les oreilles , et que j'interroge mon imagination , elle me représentera sans cesse ce que mes yeux auront vu, ce qu'ils auront lu et ce que mes oreilles auront entendu à l'avantage des richesses. Mais elle me représentera encore ces choses tout d'une autre manière que mes sens , car l'imagination augmente toujours les idées des choses qui ont rapport au corps et que Ton aime. Si je la laisse donc faire, elle me conduira bientôt dans un palais enchanté semblable à ceux dont les poètes et les faiseurs de romans font des descriptions si magnifiques , et là je verrai des beautés qu'il est inutile que je décrive , lesquelles me convaincront que le dieu des richesses qui l'habite est le seul capable de me rendre heureux. Voilà ce que mon corps est capable de me persuader, car il ne parle que pour lui , et il est néc^saire pour son bien que l'imagination s'abatte devant la grandeur et l'éclat des richesses.

Mais si je considère que le corps est inGniment au-dessous de l'esprit , qu'il ne peut en être le maître , qu'il ne peut l'instruire do la vérité ni produire en lui la lumière; et que dans cette vue je rentre en moi-même, et que je me demande, ou plutôt ( puisque je ne suis pas à moi-même, ni m«n maître, ni ma lumière) si je m'approche de Dieu , et que, dans le silence de mes sens et de mes passions , je lui demande si je dois préférer les richesses à la vertu , ou la vertu aux richesses, j'entendrai une réponse claire et distincte de ce que je dois faire ; réponse éternelle qui a toujours été dite, qui se dit et qui se dira toujours ; réponse qu'il n'est pas nécessaire que j'explique, parce que tout le monde la sait, ceux qui lisent ceci et ceux qui ne le lisent pas ; qui n'est ni grecque ni latine, ni française , ni allemande, et que toutes les nations conçoivent : réponse enfin qui console les justes dans leur pauvreté et qui console les pécheurs au milieu de leurs richesses. J'entendrai cette réponse et j'en demeurerai convaincu. Je me rirai des visions de mon imagination et des illusions de mes sens. L'homme intérieur qui est en moi se moquera de l'homme animal et terrestre que je porte. Enfin l'homme nouveau croîtra et le vieil homme sera dé-

DE L*ESPBIT PUB. — 11* PABTIE. 339

truit, pourvu néanmoins que j'obéisse toujours à la voix de celui qui me parie si clairement dans le plus secret de ma raison, et qui, s étant rendu sensible pour s'accommoder à ma faibleâse et à ma corruption, et pour me donner la vie parce qui me donnait la mort, me parle encore d'une manière très-forte , très-vive et très-familiére par mes sens, je veux dire par la prédication de son Évangile. Que si je l'interroge dans toutes les questions métaphysiques, naturelles et de pure philosophie, aussi bien que dans celles qui regardent le règlement des mœurs, j'aurai toujours un maitre fidèle qui ne me trompera jamais : non-seulement je serai chrétien , mais je serai philosophe ; je penserai bien et j'aimerai de bonnes choses ; ea un mot, je suivrai le chemin qui conduit à toute la perfection dont je suis capable et par la grâce et par la nature.

Il faut donc conclure de tout ce que j'ai dit que , pour faire le meilleur usage qui se puisse des facultés de notre âme , de nos sens , de notre imagination et de notre esprit , nous ne devons les appliquer qu'aux choses pour lesquelles elles nous sont données. Il faut distinguer avec soin nos sensations et nos imaginations d'avec DOS idées pures, et juger selon nos sensasions et nos imaginations des rapports que les corps de dehors ont avec le nôtre, sans nous en servir pour découvrir les vérités qu'elles confondent toujours, et il faut nous servir des idées pures de Tcsprit pour découvrir les vérités, sans nous en servir pour juger des rapports que les corps de dehors ont avec le nôtre , parce que ces idées n'ont jamais assez d'étendue pour nous les représenter parfaitement.

Il est impossible que les hommes connaissent assez toutes les figures et tous les mouvements des petites parties de leur corps et de leur sang , et de celles d'un certain fruit dans un certain temps do leur maladie , pour connaître qu'il y a un rapport de convenance entre ce fruit et leur corps , et que s'ils en mangent ils seront guéris. Ainsi nos sens seuls sont plus utiles à la conservation de notre santé que les règles de la médecine expérimentale , et la médecine expérimentale que la médecine raisonnée. Mais la médecine raisonnée , qui défère beaucoup à l'expérience et encore plus aux sens, est la meilleure, parce qu'il faut joindre toutes ces choses ensemble.

On se peut donc servir de sa raison en toutes choses , et c'est le privilège qu'elle a sur les sens et sur l'imagination , qui sont limi-

$40 L1VBE QUATBIÈME.

tés aux choses sensibles; mais il faut s*en servir avec règle. Car, quoique ce soit la principale partie de nousr-mêmes, il arrive souvent qu'on se trompe en la laissant trop agir, parce qu'elle ne peut assez agir sans se lasser : je veux dire qu'elle ne peut assez connaître pour bien juger, et que cependant on veut juger.

DES INCLINATIONS, OU DES MOUVEMENTS NATU- RELS DE l'esprit.

I. ïj» esprits doivent avoir des Inclinations , comme les corps ont des moaTcnents. — II. Dieu ne donne aux esprits du mouvement que pour lui. — III. I^es esprits ne se portent aux biens particnUers que par le mouvement qu'Us ont pour le bien en général. — IV. Origine des principales inclinations natareUes, qui feront la division de ce quatrième livre.

Il ne serait pas nécessaire de traiter des inclinations naturelles , comme nous allons le faire dans ce quatrième livre, ni des passions, comme nous ferons dans le suivant, pour découvrir les causes des erreurs des hommes, si l'entendement ne dépendait point de la volonté dans la perception des objets; mais parce qu'il reçoit d'elle sa direction , que c'est elle qui le détermine et qui l'applique à quelques objets plutôt qu'à d'autres , il est absolument nécessaire de bien comprendre ses inclinations , afin de pénétrer les causes des erreurs auxquelles nous sommes sujets.

I. Si Dieu , en créant ce monde , eût produit une matière infiniment étendue sans lui imprimer aucun mouvement , tous les corps n'auraient point été différents les uns des autres ; tout ce monde visible ne serait encore à présent qu'une masse de matière ou d'étendue qui pourrait bien servir à faire connaître la grandeur et la puissance de son auteur ; mais il n'y aurait pas cette succession de formes et cette variété de corps qui fait toute la beauté de l'uni-

DES INCLinATIONS , elC. 34 f

vers, et qui porte tous les esprits à admirer la sagesse infinie de celui qui le gouverne.

Or il me semble que les inclinations des esprits sont au monde spirituel ce que le mouvement est au monde matériel , et que si tous les esprits étaient sans inclinations, ou s^ils ne voulaient jamais rien , il ne se trouverait pas dans Tordre des choses spirituelles cette variété qui ne fait pas seulement admirer la profondeur de la sagesse de Dieu , comme fait la diversité qui se rencontre dans les choses matérielles, mais aussi sa miséricorde, sa justice, sa bonté, et généralement tous ses autres attributs. La différence des inclinations fait donc dans les esprits un effet assez semblable à celui que la diffi^rence des mouvements produit dans les corps ; et les iDcJinations des esprits et le mouvement des corps font ensemble toute la beauté des êtres créés. Ainsi tous les esprits doivent avoir quelques inclinations , de même que les corps ont différents mouvements. Mais tâchons de découvrir quelles inclinations ils doivent avoir.

Si notre nature n'était point corrompue , il ne serait pas nécessaire de chercher par la raison , ainsi que nous allons faire, quelles doivent être les inclinations naturelles des esprits créés ; nous n'aurions pour cela qu'à nous consulter nous-mêmes , et nous reconnaîtrions, par le sentiment intérieur que nous avons de ce qui se passe en nous , toutes les inclinations que nous devons avoir naturellement Mais parce que nous savons par la foi que le péché a renversé l'ordre de la nature, et que la raison même nous apprend que nos inclinations sont déréglées, comme on le verra mieux dans la suite, nous sommes obligés de prendre un autre tour. TSe pouvant nous fier à ce que nous sentons, nous sommes obligés d'expliquer les choses d'une manière plus relevée, mais qui semblera sans doute peu solide à ceux qui n'estiment que ce qui se fait sentir.

II. C'est une vérité incontestable que Dieu ne peut avoir d'autre fin principale de ses opérations que lui-même , et qu'il peut avoir plusieurs fins moins principales , qui tendent toutes à la conservation des êtres qu'il a créés. Il ne peut avoir d'autre fin principale que lui-même, parce qu'il ne peut pas ferrer ou mettre sa dernière fin dans les êtres qui ne renferment pas toute sorte de biens. Mais il peut avoir pour fin moins principale la conservation des êtres créés , parce que , participant tous de sa bonté , ils sont nécessaire-

343 LIVBE QUÀTBIÈME.

ment bons » et même très-bons, selon TEcriture , valde bona. Ainsi Dieu les aime , et c'est même son amour qui les conserve, car tous les êtres ne subsistent que parce que Dieu les aime. Diligis omnia qux sunt, dit le Sage , et nihil odisti eorum quœfecisti : nec enim odiens aliquid constituisti etfecistL Quomodo auteni posset aliquid pennanere , nisi tu voluisses; aut quod a te vocatum non esset conservareturf En efifet, il n'est pas possible de concevoir que des choses qui ne plaisent pas à un être infinimenl parfait et tout-puissant subsistent , puisque toutes choses ne subsistent que par sa volonté. Dieu veut donc sa gloire comme sa fin principale et la conservation de ses créatures, mais pour sa gloire.

Les inclinations naturelles des esprits étant certainement des impressions continuelles de la volonté de celui qui les a créés et qui les conserve, il est, ce me semble, nécessaire que ces inclinations soient entièrement semblables à celles de leur créateur et de leur conservateur. Elles ne peuvent donc avoir naturellement d'autre fin principale que sa gloire , ni d'autre fin seconde que leur propre conservation et celle des autres, mais toujours par rapport à celui qui leur donne l'être. Car enfin il me parait incontestable que Dieu ne pouvant vouloir que les volontés qu'il crée aiment davantage un moindre bien qu'un plus grand bien, c'estrà-dire qu'elles aiment davantage ce qui est moins aimable que ce qui est plus aimable , il ne peut créer aucune créature sans la tourner vers lui-même et lui commander de l'aimer plus que toutes choses, quoiqu'il puisse la créer libre et avec la puissance de se détacher et de se détourner de lui.

III. Comme il n'y a proprement qu'un amour en Dieu, qui est l'amour de lui-même , et que Dieu ne peut rien aimer que par cet amour , puisque Dieu ne peut rien aimer que par rapport à lui , aussi Dieu n'imprime qu'un amour en nous, qui est l'amour du bien en général ; et nous ne pouvons rien aimer que par cet amour, puisque nous ne pouvons rien aimer qui ne soit ou qui ne paraisse un bien. C'est l'amour du bien en général qui est le principe de tous nos amours particuliers, parce qu'en effet cet amour n'est que notre volonté; car, comme j'ai déjà dit ailleurs, la volonté n'est autre chose que l'impression continuelle de l'auteur de la nature , qui porte l'esprit de l'homme vers le bien en général. Certainement il ne faut pas s'imaginer que cette puissance que nous avons d'ai-

DBS INCLINATIONS, OlC. 843

mer vienne ou dépende de nom : il n'y a que la puissance do mal aimer, ou plutôt de bien aimer ce que nous ne devons point aimer, qui dépende de nous, parce qu'étant libres, nous pouvons déterminer, et nous déterminons en effet, à des biens particuliers, et par conséquent à de faux biens, le bon amour que Dieu ne cesse point d'imprimer en nous tant qu'il ne cosse point de nous conserver.

Mais non-seulement notre volonté ou notre amour pour le bien on général vient de Dieu , nos inclinations pour des biens particuliers , lesquelles sont communes à tous les hommes , quoiqu'inégalement fortes dans tous les hommes , comme notre inclination pour la conservation de notre être et de ceux avec lesquels nous sommes unis par la nature , sont encore des impressions de la volonté de Dieu sur nous; car j'appelle ici indifféremment du nom d'inclination naturelle toutes les impressions de l'auteur de la nature qui sont communes à tous les esprits.

IV. Je viens de dire que Dieu aimait ses créatures, et que c'était même son amour qui leur donnait et leur conservait l'être. Ainsi , Dieu imprimant sans cesse en nous un amour pareil au sien, puisque c'est sa volonté qui fait et qui règle la nôtre, il donne aussi toutes ces inclinations naturelles qui ne dépendent point de notre choix, et qui nous portent nécessairement à la conservation de notre être et de ceux avec lesquels nous vivons.

Car, quoique le péché ait corrompu toutes choses, il ne les a pas détruites. Quoique nos inclinations naturelles n'aient pas toujours Dieu pour fin par le choix libre de notre volonté , elles ont toujours Dieu pour fin dans l'institution de la nature ; car Dieu, qui les produit et qui les conserve en nous, ne les produit et ne les conserve que pour lui. Tous les pécheurs tendent à Dieu par l'impression qu'ils reçoivent de Dieu , quoiqu'ils s'en éloignent par l'erreur et l'égarement de leur esprit. Us aiment bien , car on ne peut jamais mal aimer, puisque c'est Dieu qui fait aimer; mais ils aiment de mauvaises choses ; mauvaises seulement parce que Dieu, qui donne même aux pécheurs le pouvoir d'aimer, leur défend de les aimer , à cause que depuis le péché elles les détournent de son amour ; car les hommes, s'imaginant que les créatures causent en eux le plaisir qu'ils sentent à leur occasion , se portent avec fureur vers les corps,

344 LIVRE QUÀTBIÈUE.

et tombent dans un entier oubli de Dieu qui ne paraît point à leurs yeux.

Nous avons donc encore aujourd'hui les mêmes inclinations naturelles ou les mêmes impressions de Tauteur de la nature qu'avait Adam avant son péché. Nous avons même les inclinations qu'ont les bienheureux dans le ciel , car Dieu ne fait et ne conserve point des créatures qu'il ne leur donne un amour pareil au sien. 11 s*aime , il nous aime , il aime toutes ses créatures. Il ne fait donc point d'esprits qu'il ne les porte à l'aimer, à s^aimer, à aimer toutes les créatures.

Mais comme toutes nos inclinations ne sont que des impressions de l'auteur de la nature , lesquelles nous portent à l'aimer et toutes choses pour lui , elles ne peuvent être réglées que lorsque nous aimons Dieu de toutes nos forces , et toutes choses pour Dieu , par le choix libre de notre volonté ; car nous ne pouvons sans injustice abuser de l'amour que Dieu nous donne pour lui, en aimant par cet amour autre chose que lui et sans rapport à lui. Ainsi nous connaissons présentement non-seulement quelles sont nos inclinations naturelles, mais encore quelles elles doivent être , afin qu'elles soient bien réglées et selon l'institution de leur auteur.

Nous avons donc , premièrement , une inclinatisn pour le bien en général , laquelle est le principe de toutes nos inclinations naturelles , de toutes nos passions et de tous les amours libres de notre volonté.

En second lieu , nous avons de l'inclination pour la conservation de notre être ou de notre bonheur.

En troisième lieu, nous avons tous de l'inclination pour les autres créatures , lesquelles sont utiles ou à nous-mêmes ou à ceux quft nous aimons. Nous avons encore beaucoup d'autres inclinations particulières qui dépendent de celles-ci , mais nous en parlerons peut-être ailleurs. Nous prétendons seulement rapporter dans ce quatrième livre les erreurs de nos inclinations à ces trois chefs : à l'inclination que nous avons pour le bien en général , à l'amour de nous-même et à l'amour du prochain.

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