‹ Œuvres de Malebranche (volume 4)Chapitre 7 sur 117 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DU 8un.

L Dcn maolèm d'ezpUqner conimnit nos sens sont corrompus par le péché. — U. Que ce ne sont pas nos sens, mais notre liberté qui est la véritable cause de vos crrears. — 111. Règle pour ne se point tromper dans l'usage de ses sens.

Quand on considère avec attention les sens et les passions de l'homme, on les trouve si bien proportionnés avec la fin pour la* quelle ils nous sont donnés , qu'on ne peut entrer dans la pensée de ceux qui disent qu'ils sont entièrement corrompus par le péché originel. Mais , afin que Ton reconnaisse si c'est avec raison que l'on ne se rend pas à leur sentiment , il est nécessaire d'expliquer de quelle manière on peut concevoir l'ordre qui se trouvait dans les facultés et dans les passions de notre premier père pendant sa justice originelle , et les changements et les désordres qui y sont arrivés après son péché. Ces choses se peuvent concevoir en deux manières, dont voici la première.

lu 3

38 LIVBË PREMIER.

I. II semble que c'est une notion commune, qu'aiin que les choses soient bien ordonnées, Tâme doit sentir de plus grands plaisirs à proportion de la grandeur des biens dont elle jouit. Le plaisir est un instinct de la nature, ou , pour parler plus clairement, c'est une impression de Dieu même qui nous incline vers quelque bien , laquelle doit être d'autant plus forte que ce bien est plus grand. Selon ce principe , il semble qu'on ne puisse douter que notre premier père, avant son péché et sortant des mains de Dieu, ne trouvât plus de plaisir dans les biens les plus solides que dans les autres. Ainsi, puisque Dieu l'avait créé pour l'aimer, et que Dieu était son vrai bien , on peut dire que Dieu se faisait goûter à lui , qu'il le portait à son amour par un sentiment de plaisir, et qu'il lui donnait des satisfactions intérieures dans son devoir qui contrebalançaient les plus grands plaisirs des sens , lesquelles , depuis le péché, les hommes ne ressentent plus sans une grâce particulière.

Cependant, comme il avait un corps que Dieu voulait qu'il conservât et qu'il regardât comme une partie de lui-même, il lui faisait aussi sentir par les sens des plaisirs semblables à ceux que nous ressentons dans l'usage des choses qui sont propres pour la conservation de la vie.

On n'ose pas décider si le premier homme, avant sa chute, pouvait s'empêcher d'avoir des sensations agréables ou désagréables dans le moment que la partie principale de son cerveau était ébranlée par l'usage actuel des choses sensibles. Peutrêtre avaitil cet empire sur soi-même, à cause de sa soumission à Dieu, quoiqu'il paraisse plus vraisemblable de penser le contraire; car, encore qu'Adam pût arrêter les émotions des esprits et du sang , et les ébranlements du cerveau que les objets excitaient en lui, cà cause qu'étant dans l'ordre il fallait que son corps fût soumis ù son esprit, cependant il n'est pas invraisemblable qu'il eût pu s'empêcher d*avoir des sensations des objets dans le temps qu'il n'eût point arrêté les mouvements qu'ils produisaient daas la partie de son corps à laquelle son âme était immédiatement unie; car l'union de l'âme et du corps consistant principalement dans un rapport mutuel des sentiments avec les mouvements des organes , il semble qu'elle eût été plutôt arbitraire que naturelle si Adam eût pu no rien sentir loi^ue la principale partie de son corps recevait quel-

que impresuon de ceux qui reovironnaient. Je ne prends toutefois aucun parti sur ces deux opinions.

Le premier homme ressentait donc du plaisir dans ce qui perfectionnait son corps comme il en sentait dans ce qui perfectionnait son âme; et, parce qu'il était dans un état parfait , il éprouvait rdui de Tâme beaucoup plus grand que celui du corps. Ainsi il lui était inâniment plus focile de conserver sa justice qu'à nous sans la zràœ de Jésus-Christ , puisque sans elle nous ne trouvons plus du plaisir dans notre devoir. Il s'est toutefois laissé malheureusement âéduire; il a perdu cette justice par sa désobéissance*. Ainsi le principal changement qui lui est arrivé, et qui cause tout le désordre Jessens et des passions, c'est que, par une juste punition , Dieu ï'est retiré de lui et qu'il n'a plus voulu être son bien , ou plutôt 7u*il ne lui a plus fait sentir ce plaisir qui lui marquait qu'il était son bien ; de sorte que les plaisirs sensibles qui ne portent qu'aux iftens da corps étant demeurés seuls, et n'étant plus contre-balancés par ceux qui le portaient auparavant à son véritable bien , l'union étroite qu'il avait avec Dieu s'est étrangement affaiblie, et celle qu'il avait avec son corps s'est beaucoup augmentée. Le plaisir sensible , étant le maître , a corrompu son cœur en l'attachant à tous .Vs objets sensibles, et la corruption de son cœur a obscurci son esprit en le détournant de la lumière qui l'éclairé et le portant à ne u^er de toutes choses que selon le rapport qu'elles peuvent avoir avec le corps.

Mais , dans le fond , on ne peut pas dire que le changement soit k)rt grand du côté des sens ; car , de même que si deux poids étant n équilibre dans une balance, je venais à en ôter quelqu'un, lautre la ferait trébucher de son côté sans aucun changement de la part du premier poids , puisqu'il demeure toujours le même , «insi , depuis le péché , les plaisirs dés sens ont abaissé l'âme vers les choses sensibles par le défaut de ces délectations intérieures qui oontre-balançaient avant le péché l'inclination que nous avons pour les biens du corps, mais sans un changement aussi considérable de Il part des sens qu'on se l'imagine ordinairement.

Voilà la seconde manière d'expliquer les désordres du péché , lamelle est certainement plus raisonnable que colle que nous venons

' T. Grégoire , bom. s» Mir \tA Kvang{lc!<.

40 LivBE pbehieh.

de dire. Elle en est beaucoup différente, parce que le principe en < différent; mais cependant ces deux manières s'accordent parfait ment pour ce qui regarde les sens.

Étant composés d'un esprit et d'un corps, nous avons dei sortes de biens à rechercher, ceux de l'esprit et ceux du corp Nous avons aussi deux moyens de reconnaître qu'une chose nous e bonne ou mauvaise : nous pouvons le reconnaître par l'usage c l'esprit seul et par l'usage de l'esprit joint au corps; nous pouvoi reconnaître notre bien par une connaissance claire et évidente; noi le pouvons aussi reconnaître par un sentiment confus. Je reconna par la raison que la justice est aimable ; je sais aussi par le goi qu'un tel fruit est bon. La beauté de la justice ne se sent pas ; j bonté d'un fruit ne se connaît pas. Les biens du corps ne méritei pas l'application d'un esprit que Dieu n'a fait que pour lui. II fai donc que l'esprit reconnaisse de tels biens sans examen et par ] preuve courte et incontestable du sentiment. Les pierres ne sont p£ propres à la nourriture : la preuve en est convaincante, et le sei goût en a fait tomber d'accord tous les hommes.

Le plaisir et la douleur sont donc les caractères naturels et ir contestables du bien et du mal , je l'avoue ; mais ce n'est que pou ces choses-là seulement , qui , ne pouvant être par elles-mèmc ni bonnes ni mauvaises, ne peuvent aussi être reconnues pou telles par une connaissance claire et évidente; ce n'est que pou ces choses-là seulement , qui , étant au-dessous de l'esprit , n peuvent ni le récompenser ni le punir. Enfin ce n'est que pour ce choses-là seulement, qui ne méritent pas que l'esprit s'occup d'elles, et desquelles Dieu ne voulant pas que l'on s'occupe, îl n nous porte à elles que par instinct , c'est-à-dire par des sentiment agréables ou désagréables.

Mais pour Dieu , qui seul est le vrai bien de l'esprit , qui seul es au-dessus de lui , qui seul peut le récompenser en mille façon différentes, qui seul est digne de son application, et qui ne craie point que ceux qui le connaissent ne le trouvent point aimable , ne se contente pas d'être aimé d'un amour aveugle et d'un amou iVinstinct , il veut être aimé d'un amour éclairé et d'un amour d choix.

Si l'esprit ne voyait dans les corps que ce qui y est vérilabk ment, sans y sentir ce qui n'y est pas , il ne jwurrait les aimer i

S en servir qu'avec beaucoup de peine. Ainsi il est comme nécessaire qu'ils paraissent agréables en causant des sentiments qu'ils n'ont pas. Mais il n'en est pas de même de Dieu : il suffît qu'on le voie tel qu'il est afin qu*on se porte à l'aimer , et il n'est point nécessaire qu'il se serve de cet instinct de plaisir comme d'une espèce <i artifice pour s'attirer de l'amour sans le mériter.

Les choses étant ainsi , on doit dire qu'Adam n'était point porté a Famoar de Dieu et aux choses de son devoir par un plaisir prévenant^ , parce que la connaissance qu'il avait de Dieu comme de son bien , et la joie qu'il ressentait sans cesse comme une suite nécessaire de la vue de son bonheur en s'unissant à Dieu , pouvait suffire pour l'attacher à son devoir et pour le faire agir avec plus de mérite que s'il eût été comme déterminé par un plaisir prévenant. Il était de cette sorte en une pleine liberté ; et c'est peut-être dans cet état que l'Écriture sainte nous le veut représenter par ces paroles : Dieu a fait l*homme dès le commencement , et , après lui avoir proposé ses commandements , il l'a laissé à lui-même *j c'est-àdire sans le déterminer par le goût de quelque plaisir prévenant , le tenant seulement attaché à lui par la vue claire de son bien et de son devoir. Mais l'expérience a fait voir, à la honte du libre arbitre et à la gloire de Dieu seul , la fragilité dont Adam était capable dans un état aussi réglé et aussi heureux que celui où il était avant son péché.

Mais on ne peut pas dire qu'Adam se portât à la recherche et à l'usage des choses sensibles par une connaissance exacte du rapport qu'elles pouvaient avoir avec son corps. Car enfin , s'il avait fallu qu'il eût examiné les configurations des parties de quelque fruit, celles de toutes les parties de son corps et le rapport qui résultait des unes avec les autres pour juger si dans la chaleur présente de son sang et dans mille autres dispositions de son corps ce fruit eût été bon pour sa nourriture, il est visible que des choses (jui étaient indignes de l'application de son esprit en eussent entièrement rempli la capacité, et cela même assez inutilement, parce qu'il ne se fût pas conservé longtemps par cette seule voie.

Si l'on considère donc que l'esprit d'Adam n'était pas infini ,

■ VoT. les EeUUreissementt.

' l)cas nb Inttio coniUtult homtnf m et rellquit lllum in manu codsIIU soi , ad)ecU maDdata et pnecepta aua , etc. Beet, m, i4.

42 LIVRE PRKMIKB.

Ton ne trouvera pas mauvais que nous disions qu'il ne connaissait pas toutes les propriétés des corps qui Fenvironnaient, puisqu'il r*st constant que ces propriétés sont infinies ; et si Ton accorde, ce qui ne peut se nier avec quelque attention , que son esprit n'était pas fait pour examiner les mouvements et les configurations de la matière , mais pour être continuellement appliqué à Dieu , l'on ne pourra < pas trouver à redire si nous assurons que c'eût été un désordre et un dérèglement, dans un temps où toutes choses devaient être parfaitement bien ordonnées , s'il eût été obligé de se détourner l'esprit de la vue des perfections de son vrai bien pour examiner la nature de quelque fruit afin de s*en nourrir.

Adam avait donc les mêmes sens que nous, par lesquels il était averti, sans être détourné de Dieu, de ce qu'il devait faire pour son corps. Il sentait, comme nous , des plaisirs , et même des douleurs ou des dégoûts prévenants et indélibérés. Mais ces plaisirs et ces douleurs ne pouvaient le rendre esclave ni malheureux comme nous , parce qu'étant maître absolu des mouvements qui s'excitaient dans son corps, il les arrêtait incontinent, après qu'ils l'avaient averti, s'il le souhaitait ainsi; et, sans doute, il le souhaitait toujours à l'égard de la douleur. Heureux, et nous aussi , s'il eût fait la même chose à l'égard du plaisir, et s'il ne se fût point distrait volontairement de la présence de son Dieu, en laissant remplir la capacité de son esprit de la beauté et de la douceur espérée du fruit défendu , ou peut-être d'une joie présomptueuse excitée dans son âme à la vue de ses perfections naturelles, ou enfin d'une tendresse naturelle pour sa femme et d'une crainte déréglée de la oontrister, car, apparemment, tout cela a contribué à sa désobéissance !

Mais, après qu'il eut péché , ces plaisirs qui ne faisaient que l'avertir avec respect , et ces douleurs qui sans troubler sa félicité lui faisaient seulement connaître qu'il pouvait la perdre et devenir malheureux , n'eurent plus pour lui les mêmes égards; ses sens et ses passions se révoltèrent contre lui , ils n'obéirent plus à ses ordres, et ils le rendirent, comme nous, esclave de toutes les choses sensibles.

Ainsi les sens et les passions ne tirent point leur naissance du péché , mais seulement cette puissance qu'ils ont de tyranniser des jiécheurs ; et cette puissance n'est pas tant un désordre du côté des

sens que de celui de Tesprit et de la volonté des hommes , qui, n'étant plus si étroitement unis à Dieu , ne reçoivent plus de lui cette lumière et cette force par laquelle ils conservaient leur liberté et leur bonheur.

On doit conclure en passant de ces deux manières , selon lesquelles nous venons d'expliquer les désordres du péché , qu'il y a deux choses nécessaires pour nous rétablir dans Tordre.

La première est qu'il faut ôter de ce poids qui nous fait pencher et qui nous entraîne vers les biens sensibles, en retranchant continuellement de nos plaisirs et en mortifiant la sensibilité de nos sens par la pénitence et par la circoncision du cœur.

La seconde est qu'il faut demander à Dieu le poids de sa grâce et cette délectation prévenante * que Jésus-Christ nous a partinilièrement méritée , sans laquelle nous avons beau retrancher de te premier poids , il pèsera toujours ; et si peu qu'il pèse , il nous entrainera infailliblement dans le péché et dans le désordre.

Ces deux choses sont absolument nécessaires pour rentrer et' pour persévérer dans notre devoir. La raison , comme l'on voit , s'accorde parfaitement avec l'Évangile, et l'un et l'autre nous, apprennent que la privation, l'abnégation, la diminution du poids, (tu péché sont des préparations nécessaires , afin que le poids de la. grâce nous redresse et nous attache à Dieu.

Mais , quoique dans l'état où nous sommes il y ait obligation do (X)mbatlre continuellement contre nos sens, on n'en doit pas conclure qu'ils soient absolument corrompus et mal réglés; car si Ton considère qu'ils nous sont donnés pour la conservation do noire corps, on trouvera qu'ils s'acquittent admirablement bien de leur devoir , et qu'ils nous conduisent d'une manière si juste et si fidèle à leur fin , qu'il semble que c'est à tort qu*on les accuse do corruption et de dérèglement; ils avertissent si promptement l'âme par la douleur et par le plaisir, par les goûts agréables et désagréables, et par les autres sensations , de ce qu'elle doit faire ou ne faint i)as pour la conservation de la vie, qu'on ne peut pas dire avec raison que cet ordre et cette exactitude soient une suite du péché.

IL Nos sens ne sont donc pas si corrompus qu'on s'imagine ; mais c'est le plus intérieur de notre âme, c'est notre liberté qui

' Vny, it% Erlaireitirments.

41 LIVRE- PREMIEB.

est corrompue. Ce ne sont pas nos sens qui nous trompent y mais c'est notre volonté qui nous trompe par ses jugements précipités. Quand on voit, par exemple, de la lumière, il est très-certain que Ton voit de la lumière; quand on sent de la chaleur, on ne se trompe point de croire que Ton en sent , soit devant ou après le péché. Mais on se trompe quand on juge qye la chaleur que Ton sent est hors de Fâme qui la sent , comme nous expliquerons dans la suite.

Les sens ne nous jetteraient donc point dans Terreur si nou& faisions bon usage de notre liberté, et si nous ne nous servions point de leur rapport pour jugçr des choses avec trop de précipitation. Mais parce qu'il est très-difficile de s'en empêcher , et que nous y sommes quasi contraints à cause de Tétroite union de notre âme avec notre corps , voici de quelle manière nous nous devons conduire dans leur usage pour ne point tomber dans Terreur.

III. Nous devons observer exactement cette règle de ne juger jamais par les sens de ce que les choses sont en elles-mêmes , mais seulement du rapport qu'elles ont avec notre corps, parce qu'en effet ils ne nous sont point donnés pour connaître la vérité des choses en elles-mêmes , mais seulement pour la conservation de notre corps.

Mais afin qu'on se délivre tout à fait de la facilité et de l'inclination que Ton a à suivre ses sens dans la recherche de la vérité , on va faire dans les chapitres suivants une déduction des principales et des plus générales erreurs où ils nous jettent, et Ton reconnaîtra manifestement la vérité de ce que Ton vient d'avancer.

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