‹ Œuvres de Malebranche (volume 4)Chapitre 70 sur 117 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ConUaulton do même sujet. ~ I. BxpHcatton de Fa leconde règle de la curiosité. — n. ExpUcatloa de la troisième.

I. La seconde règle que Ton doit observer, c'est que la nouveauté ne doit jamais nous servir de raison pour croire que les choses sont véritables. Nous avons déjà dit plusieurs fois que les hommes ne doivent pas se reposer dans Terreur et dans les faux biens dont ils jouissent; qu'il est juste qu'ils cherchent l'évidence de la vérité et le vrai bien qu'ils ne possèdent pas, et par conséquent qu'ils se portent aux choses qui leur sont nouvelles et extraordinaires; mais ils ne doivent pas pour cela toujours s'y attacher, ni croire, par légèreté d'esprit , que les opinions nouvelles sont vraies à cause qu'elles sont nouvelles, et que des biens sont véritables parce qu'ils n'en ont point encore joui. La nouveauté les doit seulement pousser à examiner avec soin les choses nouvelles ; ils ne les doivent pas mépriser, puisqu'ils ne les connaissent pas, ni croire aussi témérairement qu'elles renferment ce qu'ils souhaitent et ce qu'ils espèrent.

Mais voici ce qui arrive assez souvent. Les hommes , après avoir «aminé les opinions anciennes et communes, n'y ont point reconnu la lumière do la vérité. Après avoir goûté les biens ordinaires , ils n'y ont point trouvé le plaisir solide qui doit accompagner la possession du bien ; leurs désirs et leurs empressements ne se sont donc point apaisés par les opinions et les biens ordinaires. Si donc on leur parle de quelque chose de nouveau et d'extraordinaire , l'idée de la nouveauté leur fait d'abord espérer que c'est justement ^ qu'ils cherchent; et parce qu'on se flatte ordinairement et qu'on 'roit volontiers que les choses sont comme on souhaite qu'elles 'oJent, leurs espérances se fortifient à proportion que leurs désirs 'augmentent, et enfin elles se changent insensiblement en des »^surances imaginaires. Ils attachent ensuite si fortement l'idée de

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la nouveauté avec l'idée de la vérité , que Tune ne se représente jamais sans l'autre; et ce qui est plus nouveau leur parait toujours plus vrai et meilleur que ce qui est plus ordinaire et plus commun; bien différents en cela de quelques-uns , qui , ayant joint par aversion pour les hérésies Tidée de la nouveauté avec celle de la fausseté , s'imaginent que toutes les opinions nouvelles sont fausses et qu'elles renferment quelque chose de dangereux.

On peut donc dire que cette disposition ordinaire de l'esprit et du cœur des hommes à l'égard de tout ce qui porte le caractère de la nouveauté est une des causes les plus générales de leurs erreurs, car elle ne les conduit presque jamais à la vérité. Lorsqu'elle les y conduit , ce n'est que par hasard et par bonheur; et enfin elle les détourne toujours de leur véritable bien en les arrêtant dans cette multiplicité de divertissements et de faux biens dont le monde est rempli ; ce qili est l'erreur la plus dangereuse dans laquelle on puisse tomber.

II. La troisième règle contre les désirs excessifs de la nouveauté est que , lorsque nous sommes assurés d'ailleurs que des vérités sont si cachées qu'il est moralement impossible de les découvrir, et que les biens sont si petits et si minces qu'ils ne peuvent nous rendre heureux , nous ne devons pas nous laisser exciter par la uonveaufé qui s'y rencontre.

Tout le monde peut savoir par la foi , par la raison et par Fexpérience , que tous les biens créés ne peuvent pas remplir la capacité infinie de la volonté. La foi nous apprend que toutes le^ choses du monde ne sont que vanité , et que notre bonheur ne consiste pas dans les honneurs ni dans les richesses. La raison nous assure que, puisqu'il n'est pas en notre pouvoir de borner nos désirs et que nous sommes portés par une inclination naturelle à aimer tous les biens , nous ne pouvons devenir heureux qu'en possédant celui qui les renferme tous. Notre propre expérience nous fait sentir que nous ne sommes pas heureux dans la possession des biens dont nous jouissons, puisque nous en souhaitons encore d'autres. Enfin nous voyons tous les jours que les grands biens dont les princes et les rois même les plus puissants jouissent sur la terre ne sont pas encore capables de contenter leurs désirs ; qu'ils ont môme plus d'inquiétudes et de déplaisirs que les autres ; et qu'étant pour ainsi dire au haut de la roue de la fortune , ils doivent êln'

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infiniment plus agités et plus secoués par son mouvement que ceux ,qui sont au-dessoMS et plus proche du centre. Car enfin ils ne tombent jamais que du haut; ils ne reçoivent jamais que de grandes blessures ; et toute cette grandeur qui les accompagne et qu'ils attachent à leur être propre ne fait que les grossir et les étendre , afin qu'ils soient capables d'un plus grand nombre de blessures et plus exposés aux coups de la fortune.

La foi donc , la raison et Texpérience nous convainquant que les biens et les plaisirs de la terre, desquels nous n'avons point encore goûté , ne nous rendraient pas heureux quand nous les posséderions, nous devons bien prendre garde, selon cette troisième règle, à ne pas nous laisser sottement flatter d'une folle espérance de bonheur, laquelle, s'augmentant peu à peu à proportion de notre passion et de nos désirs , se Changerait à la fin en une fausse assurance. Car lorsqu'on est extrêmement passionné pour quelque bien, on se l'imagine toujours très-grand , et l'on se persuade même insensiblement que Ton sera heureux quand on le possédera.

Il faut donc résister à ces vains désirs , puisque ce serait inutilement que l'on tâcherait de les contenter ; mais principalement encore parce que quand on se laisse aller à ses passions et que l'on emploie son temps pour les satisfaire , on perd Dieu et toutes choses avec lui. On ne fait que courir d'un faux bien après un autre faux bien; on vit toujours dans de fausses espérances ; on se dissipe , on 8'agite en mille manières différentes ; on trouve partout des oppositions à cause que les biens que l'on recherche sont désirés de plusieurs et ne peuvent être possédés de plusieurs^ et enfin on meurt et on ne possède plus rien. Car, comme nous apprend saint Paul \ ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans le piège du diable, et en divers désirs inutiles et pernicieux qui précipUent les hommes dam l'abime de la perdition et de la damnation; car la cupidité est la racine de tous les maux.

Que si nous ne devons pas nous porter à la recherche des biens de la terre qui nous sont nouveaux , parce que nous sommes assurés que nous n'y trouverons pas le bonheur que nous cherchons , nous ne devons pas aussi avoir le moindre désir de savoir les opinions.

' Tim.. cap. «.

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nouvelles sur uu très-grand nombre de questions difficiles , parce que nous savons d'ailleurs que l'esprit de l'homme n'en saurait découvrir la vérité. La plupart des questions que l'on traite dans la morale et principalement dans la physique sont de cette nature , et nous devons, par cette raison, nous défier beaucoup des livres que l'on compose tous les jours sur ces matières très-obscures et très-embarrassées. Car, quoique, absolument parlant, les questions qu'ils contiennent se puissent résoudre , cependant il y a encore si peu de vérités découvertes, et il y en a tant d'autres à savoir avant que de venir à celles dont traitent ces livres , qu'on peut ne les pas lire sans se hasarder de perdre beaucoup.

Cependant ce n'est pas ainsi que les hommes se conduisent , ils font tout le contraire. Ils n'examinent point si ce qu'on leur dit est possible. Il n'y a qu'à leur promettre des choses extraordinaires , comme la réparation de la chaleur naturelle , de Vhumide radical , des esprits vitaux, ou d'autres choses qu'ils n'entendent point, pour exciter leur vaine curiosité et pour les préoccuper. Il suffit, pour les éblouir et pour les gagner, de leur proposer des paradoxes; de se servir de paroles obscures, de termes d'influences, de l'autorité de quelques auteurs inconnus, ou bien de faire quelque expérience fort sensible et fort extraordinaire, quoiqu'elle n'ait même aucun rapport à ce qu'on avance , car il suffit de les étourdir pour les convaincre.

Si un médecin , un chirurgien , un empirique citent des passages grecs et latins et se servent de termes nouveaux et extraordinaires pour ceux qui les écoutent , ce sont de grands hommes. On leur donne droit de vie et de mort ; on les croit comme des oracles ; ils s'imaginent eux-mêmes qu'ils sont bien au-dessus du commun des hommes et qu'ils pénètrent le fond des choses; et si l'on est assez indiscret pour témoigner qu'on ne prend pas pour raison cinq ou six mots qui ne signifient et qui ne prouvent rien , ils s'imaginent qu'on n'a pas le sens commun et que l'on nie les premiers principes. En effet , les premiers principes de ces gens-là sont cinq ou six mots latins d'un auteur, ou bien quelque passage grec, s'ils sont plus habiles.

Il est même nécessaire que les savants médecins parlent quelquefois une langue que leurs malades n'entendent pas, pour acquérir quelque réputation et pour se faire obéir.

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Un médecin qui ne sait que du latin peut bien être estimé au village, parce que du latin c'est du grec et de !*arabe pour les paysans. Mais si un médecin ne sait au moins lire le grec, pour apprendre quelque aphorisme d'Hippocrate, il ne faut pas qu'il s'attende de passer pour savant homme dans Tesprit des gens de ville qui savent ordinairement dn latin. Ainsi les médecins, même les plus savants , connaissant cette fantaisie des hommes , se trouvent obligés de parler comme les affronteurs et les ignorants, et l'on ne doit pas toujours juger de leur capacité et de leur bon sens par les choses qu'ils peuvent dire dans leurs visites. S'ils parlent grec quelquefois , c'est pour charmer le malade et non pas la maladie , car ils savent bien qu'un passage grec n'a jamais guéri personne.

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