‹ Œuvres de Malebranche (volume 4)Chapitre 89 sur 117 · DES PASSIONS DB L*ÀMB · texte numérisé non relu

DES PASSIONS DB L*ÀMB

choses , c'est aimer les choses à proportion qu'elles participent à la bonté et aux perfections de Dieu, puisque c'est les aimer à proportion qu'elles sont aimables; enfin c'est aimer par l'impression du même amour par lequel Dieu s'aime , car c'est l'amour par lequel Dieu s'aime et toutes choses par rapport à lui qui nous anime lorsque nous aimons comme nous devons aimer. Nous aimons donc alors comme Dieu aime.

Il est donc évident que la connaissance de la vérité et l'amour réglé de la vertu font toute notre perfection ; puisque ce sont les suites ordinaires de notre union avec Dieu, et qu'ils nous mettent même en poss^sion de lui autant que nous en sommes capables en celte vie. L'aveuglement de l'esprit et le dérèglement du cœur font au contraire toute notre imperfection ; et ce sont aussi des suites de l'union de notre esprit avec notre corps, comme je l'ai prouvé en plusieurs endroits en faisant voir que nous ne connai^ons jamais la vérité et que nous n'aimons jamais le vrai bien lorsque nous suivons les impressions de nos sens , de notre imagination et de nos passions.

Ces choses sont évidentes. Cependant les hommes , qui désirent tous avec ardeur la perfection de leur être , se mettent peu en peine d'augmenter l'union qu'ils ont avec Dieu , et ils travaillent sans cesse à fortifier et à étendre celle qu'ils ont avec les choses sensibles. On ne peut trop expliquer la cause d'un si étrange dérèglement.

La possession du bien doit naturellement produire deux efletti dans celui qui le possède : elle doit le rendre plus parfait et en môme temps plus heureux ; mais cela n'arrive pas toujours. Il est impossible, je l'avoue, que l'esprit possède actuellement quelque bien et qu'il ne soit pas actuellement plus parfait; mais il n'est pas impossible qu'il possède actuellement quelque bien sans être actuellement plus heureux. Ceux qui connaissent le mieux la vérité et qui aiment davantage les biens les plus aimables sont toujours actuellement plus parfaits que ceux qui sont dans l'aveuglement et dans le dérèglement , mais ils ne sont pas toujours actuellement plus heureux. Il en est de même du mal : il doit rendre imparfait et malheureux tout ensemble ; mais quoiqu'il rende toujours les hommes plus imparfaits, il ne les rend pas toujours plus malheureux, ou il ne les rend pas toujours malheureux à proportion qu'il les rend impar-

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faits. La vertu est souvent dure et amèrc , et le vice doux et arable ; et c*ost principalement par la foi et par l'espérance que les gens de bien sont véritablement heureux, pendant que les méchants sont actuellement dans les plaisirs et dans les délices. Cela ne doit pas être , mais cela est. Le péché a causé ce désordre , comme je viens de dire dans le chapitre précédent ; et c'est ce désordre qui est la principale cause non-seulement de tous les dérèglements de notre cœur, mais encore de l'aveuglement et de Tignorance de notre esprit.

C'est ce désordre qui persuade notre imagination que les corps peuvent être le bien de Fesprit ; car le plaisir , comme j*ai déjà dit plusieurs fois , est le caractère ou la marque sensible du bien. Or , de tous les plaisirs dont nous jouissons ici-bas , les plus sensibles sont ceux que nous nous imaginons recevoir par les corps. Nous jugeons donc sans beaucoup de réflexion que les corps peuvent être et qu'ils sont môme effectivement notre bien. Car il est trèsdifficile de combattre contre Tinstinct de la nature et de résister aux preuves de sentiment : on ne s'en avise même pas. On ne pense point au désordre du péché ; on ne fait pas réflexion que les corps ne peuvent agir sur Tesprit que comme causes occasionnelles ; que Tesprit ne peut immédiatement ou par lui-même posséder quelque chose de corporel , et qu'il ne peut s'unir à aucun objet que par sa connaissance et par son amour; qu'il n'y a que Dieu qui soit audessus de lui et qui puisse le récompenser ou le punir par des sentiments de plaisir ou de douleur, qui puisse l'éclairer et le mouvoir, en un mot qui puisse agir en lui. Ces vérités, quoique trèsévidentes à des esprits attentifs , ne sont point si puissantes pour nous convaincre que l'expérience trompeuse de l'impression sensible.

Lorsque nous considérons quelque chose comme partie de nousmêmes, ou que nous nous considérons comme partie de celte chose, nous jugeons que c'est notre bien d'y être unis; nous avons de l'amour pour elle, et cet amour est d'autant plus grand que la chose à laquelle nous nous considérons comme unis nous paraît une partie plus considérable du tout que nous composons avec elle. Or il y a deux sortes de preuves qui nous persuadent qu'une chose est partie de nous-mêmes : l'instinct du sentiment et l'évidence de la raison.

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C'est par riastinct du sentiment que je suis persuadé que mon âme est unie à mon corps ou que mon corps fait partie de mon être : je n'en ai point d'évidence. Ce n'est point par la lumière de la raison que je le connais ; c'est par la douleur ou par le plaisir que je sens lorsque les objets me frappent. On nous pique la main, et nous en souffrons; donc notre main fait partie de nous-mêmes. On déchire notre habit, et nous n'en souffrons rien; donc notre habit n'est pas nous-mêmes. On nous coupe les cheveux sans douleur, on nous les arrache avec douleur. Cela embarrasse les philosophes ; ils ne savent que décider. Mais leur embarras prouve que même les plus sages jugent plutôt par Tinstinct du sentiment que par la lumière de la raison que telles choses font ou ne font point partie d'eux-mêmes. Car s'ils en jugeaient par l'évidence et la lumière de la raison , ils connaîtraient bientôt que l'esprit et le corps sont deux genres d'être tout opposés , que l'esprit ne peut s'unir au corps par lui-même, et que ce n'est que par l'union que l'on a avec Dieu que l'âme est blessée lorsque le corps est frappé , comme j'ai dit ailleurs. Ce n'est donc que par l'instinct du sentiment qu'on regarde son corps et toutes les choses sensibles auxquclitô on est uni comme parties de soi-même , je veux dire comme parties de ce qui pense et de ce qui sent en nous , parce qu'en effet on ne peut pas reconnaître par l'évidence de la raison ce qui n'est pas , l'évidence ne découvrant jamais que la vérité.

Mais pour les choses intelligibles c'est tout le contraire , car c'est par la lumière de la raison que nous reconnaissons le rapport que nous avons avec elles. Nous découvrons par la vue claire de l'esprit que nous sommes unis à Dieu d'une manière bien plus étroite et bien plus essentielle qu'à notre corps ; que sans Dieu nous ne sommes rien ; que sans lui nous ne pouvons rien , nous ne connaissons rien , nous ne voulons rien , nous ne sentons rien ; qu'il est notre tout, ou que nous faisons avec lui un tout, si cela se peut dire ainsi , dont nous ne sommes qu'une partie infiniment petite. La lumière do la raison nous découvre mille motifs pour aimer uniquement Dieu , et pour mépriser les corps comme indignes de notre amour. Mais nous ne sentons point naturellement notre union avec Dieu. Ce n'est point par l'instinct du sentiment que nous sommes persuadés que Dieu est notre tout , si ce n'est par la grâce de Jésus-

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Christ , laquelle cause en certaines personnes ce sentiment , ponr les aider à vaincre le sentiment contraire par lequel ils sont unis au corps. Car Dieu , comme auteur de la nuture, porte les esprits à son amour par une connaissance de lumière et non point par une connaissance d'instinct ; et selon toutes les apparences ce n*cst que depuis le péché qu'il ajoute comme auteur de la grâce l'instinct , la délectation prévenante à la lumière : à cause que notre lumière càl maintenant beaucoup diminuée , qu'elle est incapable de nous porter à Dieu , et que l'effort du plaisir ou de l'instinct contraire l'affaiblit sans cesse et la rend inefficace.

Nous découvrons donc par la lumière de l'esprit que nous sommes unis à Dieu et au monde intelligible qu'il renferme ; et nous sommes convaincus par le sentiment que nous sommes unis à notre corps, el par notre corps au monde matériel et sensible que Dieu a créé. Mais comme nos sentiments sont plus vifs, plus touchants, plus fréquents , et même plus durables que nos lumières , il ne faut pas s'étonner que nos sentim\.nts nous agitent, et réveillent notre amour pour toutes les choses sensibles , et que nos lumières se dissipent et s'évanouissent sans produire en nous aucune ardeur pour la vérité.

Il est vrai qu'il y a bien des gens qui sont persuadés que Dieu est leur vrai bien , qui l'aiment comme leur tout, et qui désirent avec ardeur d'augmenter et de fortifier l'union qu'ils ont avec lui. Mais il y en a très-peu qui sachent avec évidence que ce soit s'unir avec Dieu , selon les forces naturelles , que de connahre la vérité ; que ce soit une espèce de possession de Dieu même que de contempler les véritables idées des choses , et que ces vues abstraites de certaines vérités générales et immuables qui règlent toutes les vérités particulières soient des efforts d'un esprit qui s'attache à Dieu et qui quitte le corps. La métaphysique, les mathématiques pures , et toutes les sciences universelles qui règlent et qui renferment les sciences particulières, comme l'être universel renferme tous les êtres particuliers, paraissent chimériques presqu'à tous les hommes, aux gens de bien comme à ceux qui n'ont aucun amour pour Dieu. De sorte que je n'oserais presque dire que l'application à ces sciences est l'application de l'esprit à Dieu , la plus pure et la plus parfaite dont on soit naturellement capable, et que c'est dans

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la vue du monde intelligible qu'elles ont pour objet , que Dieu même connaît et produit ce monde sensible, duquel les corps reçoivent la vie comme les esprits vivent de l'autre.

Ceux qui ne suivent que les impressions de leurs sens et que les mouvements de leurs passions ne sont pas capables de goûter la vérité , parce qu'elle ne les flatte pas , et les gens de bien qui s'opposent sans cesse à leurs passions lorsqu'elles leur présentent de faux biens, n'y résistent pas toujours lorsqu'elles leur cachent la vérité, ou lorsqu'elles la leur rendent méprisable; parce qu'on peut être honmie de bien sans être fort éclairé. Il n'est pas nécessaire pour être agréable à Dieu de savoir exactement que nos sens, notre imagination et nos passions nous représentent toujours les choses autrement qu'elles sont; car enfin Ton ne voit pas que Jésus-Christ et les apêtres aient eu dessein de nous détromper de beaucoup d'erreurs que M. Descaries nous a découvertes sur cette matière.

Il y a bien de la différence entre la foi et Tintelligenoe, entre l'Évangile et la philosophie. Les hommes les plus grossiers sont capables de foi , et il y en a très-peu qui soient capables de la connaissance pure des vérités évidentes. La foi représente aux simples Dieu comme le créateur du ciel et de la terre, et cela suffit pour les porter à l'aimer et à Je servir. La raison ne le considère pas seulement dans ses ouvrages. Dieu était ce qu'il est avant qu'il fût créateur ; elle tâche de l'envisager dans lui-même , ou par celle grande et vaste idée d'être infiniment parfait laquelle il renferme. Le Fils de Dieu , qui est la sagesse du Père , ou la vérité éternelle , s'est fait homme , et s'est rendu sensible pour se faire connaître aux hommes charnels et grossiers. Il les a voulu instruire par ce qui les aveuglait ; il les a voulu porter à son amour et les détacher des biens sensibles par les mêmes choses qui les captivaient. Agissant avec des fous, il s'est servi d'une espèce de folie pour les rendre sages. Ainsi les gens de bien et ceux qui ont le plus de foi n'ont pas toujours le plus d'intelligence. Ils peuvent connaître Dieu par la foi , et l'aimer par le secours de la grâce, sans savoir qu'il est leur tout delà manière dont «les philosophes peuvent l'entendre, et sans penser que la connaissance abstraite de la vérité soit une espèce d'union avec lui. H ne faut donc pas être surpris s'il y a si peu de I)ersonnes qui travaillent à fortifier l'union naturelle qu'ils ont avec II. 27

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Dieu par la connaissance de la vérité , puisqu'il est nécessaire pour cela de combattre sans cesse contre les impressions des sens et des passions d'une manière bien différente de celle qui est familière aux personnes les plus vertueuses ; car les plus gens de bien ne sont pas toujours persuadés que les sens et les passions sont trompeurs en la manière que nous avons expliquée dans les livres précédents.

Il n'y a que les sentiments ou les pensées auxquelles le corps a quelque part qui causent immédiatement les passions, parce qu'il nV a que l'ébranlement des fibres du cerveau qui excite quelque émotion particulière dans les esprits animaux. Ainsi il n'y a que les sentiments qui convainquent sensiblement que l'on tient à certaines choses pour lesquelles ils excitent de l'amour. Or l'on ne sent point l'union naturelle qu'on a avec Dieu lorsqu'on connaît la vérité ; on ne pense pas même à lui ; car il est et opère en nous d'une manière si secrète et si insensible que nous ne nous en apercevons pas. L'union que nous avons naturellement avec Dieu n'excite donc point notre amour pour lui. Mais il n'en est pas de même de l'union que nous avons avec les choses sensibles. Tous nos sentiments prouvent cette union : les corps nous frappent la vue lorsqu'ils agissent en nous , leur action n'a rien de caché. Notre propre corps nous est même plus présent que notre esprit, et nous le considérons comme la meilleure partie de nous-mêmes. Ainsi l'union que nous avons avec notre corps , et par notre corps à tous les objets sensibles, excite en nous un amour violent qui augmente cette union, et qui nous rend dépendants des choses qui sont infiniment audessous de nous.

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