‹ Œuvres de Malebranche (volume 4)Chapitre 92 sur 117 · DBS PASSIONS DE L*AMB · texte numérisé non relu

DBS PASSIONS DE L*AMB

et Taversion sont les passions mères; qu'elles n'engendrent point d*autres passions générales que le désir , la joie et la tristesse ; que les passions particulières ne sont composées que de ces trois' primitives, et qu'elles sont d'autant plus composées que Fidéo principale du bien ou du mal qui les excite est accompagnée d'un plus grand nombre d'idées accessoires , ou que le bien et le mal sont plus circonstanciés par rapport à nous.

Si l'on se souvient de ce que l'on a dit de la liaison des idées , et' que dans les grandes passions les esprits animaux étant extrêmement agités réveillent dans le cerveau toutes les traces qui ont quelque rapport avec l'objet qui nous agite , on reconnaîtra qu'il y a des passions différentes d'une infinité de façons , lt?squelles n'ont point de nom particulier, et qu*on ne peut expliquer d'autre manière qu'en disant qu'elles sont inexplicables.

Si les passions primitives, de la combinaison desquelles les autres s'engendrent, n'étaient point capables du plus ou du moins , on n'aurait pas dé peine à déterminer le nombre de toutes les passions. Mais le nomt^re des passions qui se font de l'assemblage des autres est nécessairement infini , parce qu'une même passion ayant des degrés infinis, elle peut , en se joignant avec les autres, se combiner en une infinité de manières ; de sorte qu'il n'y a peut-être jamais eu deux hommes émus d'une même passion , si par même passion l'on entend l'assemblage de tous les mouvements égaux et de tous les sentiments semblables qui se réveillent en nous à l'occasion de quelque objet.

Mais, le plus et le moins ne changeant point l'espèce, on peut dire que le nombre des passions n'est pas infini , parce que les circonstances qui accompagnent le bien et le mal ne sont point infinies. Mais expliquons nos passions m particulier.

Lorsque nous voyons quelque chose pour la première foiâ , ou que l'ayant déjà vue plusieurs fois accompagnée de certaines circonstances, nous la voyons revêtue de quelques autres , nous en sommes surpris et nous l'admirons. Ainsi une nouvelle idée ou une nouvelle liaison de vieilles idées cause en nous une passion imparfaite, qui est la première de toutes, et que l'on nomme admiration. Je dis que cette passion est imparfaite, parce qu'elle n'est point excitée par Tidée ni par le sentiment du bien.

Le cerveau se trouvant alors frappé en de certains endroits dans

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lesquels il ne Tavait jamaid été , ou d'une manière toute nouvelle , l'âme en est sensiblement touchée, et par conséquent elle s'applique fortement à ce qu'il y a de nouveau dans son objet ; par la même raison qu'un simple chatouillement à la plante des pieds excite dans Pâme, par la nouveauté plutôt que par la force de l'impression, un sentiment très-sensible et très-appliquant. Il y a encore d'autres raisons de l'application de l'âme aux choses nouvelles , mais je les ai expliquées en parlant des inclinations naturelles. On ne considère ici l'âme que par rapport au corps, et selon ce rapport c'est l'émotion extraordinaire des esprits animaux qui est la cause naturelle de son application aux choses nouvelles , car les émotions ordinaires des esprits n'excitent que très-peu notre attention.

Dans l'admiration précisément comme telle , on ne considère les choses que selon ce qu'elles sont en elles-mêmes ou selon ce qu'elles paraissent; on ne les considère point par rapport à soi, on ne les considère point comme bonnes ou comme mauvaises ; et c'est pour cela que les esprits ne se répandent point dans les muscles pour donner au corps la disposition propre à la recherche du bien oa à la fuite du mal , et qu'ils n'agitent point les nerfs qui vont au cœur et aux autres viscères , pour hâter ou pour retarder la fermentation et le mouvement du sang , comme il arrive dans toutes les autres passions. Tout ce qu'il y a d'esprits tend vers le cerveau pour y tracer une image vive et distincte de l'objet qui surprend, afin que l'âme le considère et le reconnaisse; mais tout le reste du corps demeure comme immobile et dans la même posture. Comme il n'y a point d'émotion dans l'âme , il n'y a point aussi de mouvement dans le corps.

Si les choses que Ton admire paraissent grandes , l'admiration est toujours suivie de l'estime et quelquefois de la vénération. Elle est au contraire toujours accompagnée de mépris, et quelquefois de dédain, lorsqu'elles paraissent petites.

L'idée de la grandeur produit dans le cerveau un grand mouvement d'esprits, et la trace qui la représente se conserve fort longtemps. Un grand mouvement d'esprits excite aussi dans l'âme l'idée de la grandeur, et il arrête beaucoup l'esprit à la considération de cette idée.

L'idée de petitesse produit dans le cerveau un \ieiit mouvement d'esprits, et la trace qui la représente ne se conserve pas longtemps.

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Un petit mouvement d'esprits excite aussi dans l'ème une idée de petitesse, et il arrête peu Tesprit à la considération de cette idée. Ces choses méritent fort d*ètre remarquées.

Lorsque nous nous considérons nous-mêmes ou quelque chose qui nous est uni , notre admiration n'est jamais sans quelque passion qui nous agite. Mais notre agitation n'est que dans Tâme et dans les esprits qui vont au cœur, parce que n'y ayant point de bien qu'il faille rechercher, ni de mal qu'il faille éviter, las esprits ne se répandent point dans les muscles pour dis{)Oser le corps à quelque action.

La vue de la perfection de son être ou de quelque chose qui lui appartient produit naturellement Torgueil ou l'estime de soi-même, le mépris des autres, la joie, et quelques autres passions. La vue de sa propre grandeur produit la fierté; la vue de sa force, la générosité ou la hardiesse ; et la vue de quelque autre qualité avantageuse produit naturellement une autre passion , qui sera toujours une espèce d'orgueil.

Au contraire , la vue de quelque imperfection de son être ou d'une chose qui lui appartient produit naturellement l'humilité, le mépris de soi-même, le respect pour les autres, la tristesse et quelques autres passions. La vue de sa petitesse produit la bassesse ; la vue de sa faiblesse , la timidité ; et la vue de quelque qualité désavantageuse produit naturellement une autre passion , qui sera toujours une espèce d'humilité. Mais cette humilité , aussi bien que l'orgueil dont je viens de parler, n^t proprement ni vertu ni vice : ce ne sont l'une et l'autre que des passions ou des émotions involontaires , qui sont néanmoins très-utiles à la société civile, et même absolument nécessaires en quelques rencontres pour la conservation de la vie ou des biens de ceux qui en sont agités.

Il est nécessaire, par exemple, d'être humble et timide, et même de témoigner au dehors la disposition de son esprit par une contenance modeste et par un air respectueux ou craintif, lorsqu'on est en présence d'une personne de haute qualité ou d'un homme fier et puissant ; car il est presque toujours avantageux pour le bien du corps que l'imagination s'abatte à la vue de la grandeur sensible, et qu'elle lui donne des marques extérieures de sa soumission et de sa vénération intérieure. Mais cela se fait naturelle-

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ment et machinalement , sans que la volonté yait de part , et souvent même malgré toute sa résistance. Les bêtes mêmes qui ont besoin, comme les chiens, de fléchir ceux avec qui elles vivent, ont d'ordinaire leur machine disposée de manière qu'elles prennent l'air qu'elles doivent avoir par rapport à ceux qui les environnent; car cela est absolument nécessaire pour leur conservation. Et si les oiseaux , ou quelques autres animaux , n'ont point la disposition du corps propre pour prendre cet air, c'est qu'ils n'ont pas besoin de fléchir ceux dont ils peuvent, par la fuite, éviter le courroux , et dont ils peuvent se passer pour la conservation de leur vie.

On ne peut trop considérer que toutes les passions, qui sont excitées en nous à la vue de quelque chose qui est hors de nous , répandent machinalement sur le visage de ceux qui en sont frappés 1 air qui leur convient, c'est-à-dire un air qui , par son impression, dispose machinalement tous ceux qui le voient à des passions et à des mouvements utiles au bien de la société. L'admiration même, lorsqu'elle n'est causée en nous que par la vue de quelque chose qui est hors de nous et que les autres peuvent considérer, produit sur notre visage un air qui imprime machinalement l'admiration dans les autres, et qui agit même sur leur cerveau d'une manière si bien réglée , que les esprits qui y sont contenus sont poussés dans les muscles de leur visage pour y former un air tout semblable au nôtre.

Cette communication des passions de l'âme et des mouvements des esprits animaux , pour unir ensemble les hommes par rapport au bien et au mal , et pour les rendre entièrement semblables les uns aux autres, non-seulement par la disposition de leur esprit, mais encore par la situation de leur corps, est d'autant plus grande et plus remarquable que les passions sont plus violentes; parce qu'alors les esprits animaux sont agités avec plus de force. Or cela doit être ainsi , parce que les biens et les maux étant plus grands ou plus présents, il faut s'y appliquer davantage, et s'unir plus fortement les uns avec les autres pour les fuir ou pour les rechercher. Mais lorsque les passions sont fort modérées , comme l'est ordinairement Tadmiration , elles ne se communiquent pas sensiblement, et ne répandent presque pas l'air par lequel elles ont coutume de se communiquer; comme rien ne presse, il n'est pas à propos qu'elles fassent effort sur Timaginalion des autres, ni

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qu'elles les détournent de leurs occupations , auxquelles il est peutêtre plus nécessaire qu'ils s'emploient qu'à considérer les causes de ces passions.

Il n'y a rien de plus merveilleux que cette économie de nos passions et que cette disposition de notre corps par rapport aux objets qui nous environnent. Tout ce qui se passe en nous machinalement est trè&<ligne de la sagesse de celui qui nous a faits; et comme Dieu nous a rendus capables de toutes les passions qui nous agitent , afin principalement de nous lier avec toutes les choses sensibles pour la conservation de la société et de notre être sensible, son dessein s'exécute si fidèlement par la construction de son ouvrage , qu'on ne peut s'empêcher d'en admirer l'artiGce et les ressorts.

Cependant nos passions et tous ces liens imperceptibles par lesquels nous tenons à tout ce qui nous environne sont souvent , par notre faute, des causes trèsKX)nsidérables de nos erreurs et de nos désordres. Car nous ne faisons point l'usage que nous devrions faire de nos passions; nous leur permettons toutes choses, et nous ne savons pas même les bornes que nous devons prescrire à leur puissance. Ainsi les passions mêmes qui, comme l'admiration, 6ont très-faibles et qui nous agitent le moins , ont assez de force pour nous faire tomber dans l'erreur. £n voici quelques exemples.

Lorsque les hommes, et principalement ceux qui ont l'imagination vigoureuse, se considèrent par leur plus bel endroit, ils sont presque toujours très^atislaits d'eux-mêmes; et leur satisfaction intérieure ne manque jamais de s'augmenter lorsqu'ils se comparent aux autres qui n'ont pas tant de mouvements qu'eux. D'ailleurs il y a tant de gens qui les admirent, et il y en a si peu qui leur résistent avec succès et avec applaudissement (car applauditon jamais à la raison en présence d'une imagination forte et vive?); cnfîn il se forme sur le visage de ceux qui les écoutent un air si sensible de soumission et de respect , et des traits si vifs d'admiration à chaque mot nouveau qu'ils profèrent, qu'ils s'admirent aussi eux-mêmes, et que leur imagination, qui leur grossit tous leurs avantages , les rend extrêmement contents de leur personne. Car, si Ton ne peut voir un homme passionné sans recevoir l'impression de sa passion, et sans entrer, en quelque manière, dans ses sentiments, comment serait-il possible que ceux qui sont environnés d'un grand nombre d'admirateurs ne donnassent quelque

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entrée à une passioa qui flatte si agréablement ^amou^p^opre ?

Or cette haute estime que les personnes d*une imagination forte et vive ont d'elles-mêmes et de leurs qualités leur enfle le courage et leur fait prendre l'air dominant et décisif : ils n'écoutent les autres qu'avec mépris; ils ne leur répondent qu'en raillant; ils ne pensent que par rapport à eux , et , regardant comme une espèce de servitude l'attention de l'esprit, si nécessaire pour découvrir la vérité, ils sont entièrement indisciplinables. L'orgueil, l'ignorance et l'aveuglement vont toujours de compagnie. Les esprits forts, ou plutôt les esprits vains et superbes , ne veulent pas être disciples de la vérité; ils ne rentrent dans eux-mêmes que pour se contempler et pour s'admirer. Ainsi celui qui résiste aux superbes luit au milieu de leurs ténèbres sans que leurs ténèbres soient dissipées.

Il y a , au contraire , une certaine disposition dans les esprits ^ animaux et dans le sang , laquelle nous donne un sentiment trop bas de nous-mêmes : la disette, la lenteur et la délicatesse des esprits animaux , jointes avec la grossièreté des fibres du cerveau , nous rendent l'imagination faible et languissante; et la vue, ou plutôt le sentiment confus de cette faiblesse et de cette langueur de notre imagination , nous fait entrer dans une espèce d'humilité vicieuse qu'on peut appeler bassesse d'esprit.

Tous les hommes sont capables de la vérité, mais ils ne s'adressent point à celui qui seul est capable de l'enseigner. Les superbes se tournent vers eux-mêmes ; ils n'écoutent qu'eux-mêmes , et les faux humbles se tournent vers les superbes et s'assujettissent à toutes leurs décisions : les uns et les autres n'écoutent que des hommes. L'a%prit des superbes obéit à la fermentation de leur propre sang , c'est-à-dire à leur propre imagination ; l'esprit d<» faux humbles se soumet à l'air dominant des superbes : ainsi les uns et les autres sont assujettis à la vanité et au mensonge. Le superbe est \m homme riche et puissant, qui a un grand équi()age, qui mesure sa grandeur par celle de son train , et sa force par celle des chevaux qui tirent son carrosse ; le faux humble , ayant le même esprit et les mêmes principes , est un misérable , pauvre , faible et languissant , et qui s'imagine qu'il n'est presque rien , parce qu'il ne possède rien. Cependant notre équipage n'est pas nous; et tant s'en faut que l'abondance du sang et des esprits, que la vigueur et l'impétuosité de l'imagination nous conduisent à

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Ja vérité, qu^au contraire il n'y a rien qai nous en détourne davantage. Ce sont ces hébétés , sll est permis de les appeler ainsi , ces esprits froids et languissants, qui sont les plus capables de découvrir les vérités les plus solides et les plus cachées; ils peuvent écouter , dans un plus grand silence de leurs passions , la vérité qui les enseigne dans le plus secret de leur raison : mais , malheureusement pour eux , ils ne pensent point à s'appliquer à ses paroles ; elle parle sans éclat sensible et d'une voix basse , et ce n'est que le bruit qui les réveille. Il n'y a que ie brillant, que le grand et le magnifique en apparence, et selon le jugement des sens, qui les convainque : ils se plaisent à se laisser éblouir ; ils aiment mieux entendre ces philosophes qui ne racontent que leurs visions et leurs songes, et qui assurent, comme les faux prophètes, que la vérité leur a parlé lorsque la vérité ne leur a point parlée que d'entendre la vérité même. Il y a plus de quatre mille ans que Torgiieil humain leur débite des mensonges sans qu'ils s'y oppo^ sent; ils les respectent même et les conservent comme des traditions saintes et divines. Il semble que le Dieu de la vérité ne soH plus avec eux ; ils ne pensent plus à lui , ils ne le consultent plus ; ils ne méditent plus, et ils couvrent leur paresse et leur noncha^ lance des apparences trompeuses d'une sainte humilité.

Il est vrai que nous ne pouvons découvrir la vérité par nousmêmes; mais nous le pouvons toujours avec celui qui nous éclaire, et nous ne le pouvons jamais par le secours de tous les hommes joints ensemble. Ceux mêmes qui la connaissent le mieux ne nous la sauraient faire voir , si nous n'interrogeons nous-mêmes celui qu'ils ont interrogé , et s'il ne répond à notre attention comme il a répondu k la leur. Il ne faut donc point croire les hommes parce que les hommes ont parlé , car tout homme est trompeur , mais parce que celui qui ne peut tromper nous a parlé , et nous devons sans cesse interroger celui qui ne peut jamais tromper. Nous ne devons point croire ceux qui ne parlent qu'aux oreilles , qui n'instruisent que le corps , qui n'agissent au plus que sur l'imagination; mais nous devons écouter attentivement et croire fidèlement celui qui parle à l'esprit, qui instruit la raison , et qui , pénétrant jusque dans le plus secret de l'homme intérieur , est capable de l'éclairer et de le fortifier contre l'homme extérieur et sensible, qui le séduit et qui le maltraite sans cesse. Je répète souvent ces choses, parce

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qae je les crois très-dignes d'une sérieuse réflexion. C'est Dieu seul qu'il faut honorer : il n'y a que lui qui soit capable de répandre en nous la lumière, comme il n*y a que lui qui soit capable de produire en nous les plaisirs.

Il se rencontre quelquefois dans les esprits animaux et dans le reste du corps une certaine disposition qui excite à la chasse, à la danse, à la course, et généralement à tous les exercices où la fore? et l'adresse du corps paraissent le plus. Cette disposition est fort ordinaire aux jeunes gens , et principalement à ceux dont le corps n'est pas encore tout à fait formé. Les enfants ne peuvent demeurer en place, ils sont toujours en action lorsqu'ils suivent leur humeur. Comme leurs muscles ne sont pas encore fortiCés ni même tout à fait achevés , Dieu , qui , comme auteur de la nature , règle les plaisirs de l'âme par rapport au bien du corps , leur fait trouver du plaisir dans l'exercice afin que leur corps se fortifie. Ainsi , dans le temps que les chairs et les fibres des nerfs sont encore molles , les chemins par lesquels il est nécessaire que les esprits animaux s'écoulent pour produire toutes sortes de mouvements se tracent et se conservent , et il ne s'amasse point d'humeurs qui les feiment ou qui , s'étant pourries, corrompent quelque partie.

Le sentiment confus que les jeunes gens ont de la disposition de leur corps fait qu'ils se plaisent dans la vue de sa force et de son adresse. Ils s'admirent lorsqu'ils en savent mesurer les mouvements ou lorsqu'ils sont capables d'en faire d'extraordinaires ; ils souhaitent même d'être en présence de gens qui les considèrent et qui les admirent. Ainsi ils se fortifient peu à peu dans la passion pour tous les exercices du corps , laquelle est une des principales causes de l'ignorance et de la brutalité des hommes. Car , outre le temps que l'on perd dans ces exercices, le peu d'usage que l'on fait de son esprit est cause que la partie principale du cerveau , dont la flexibilité fait la force et la vivacité de Tesprit , devient entièrement inflexible , et que les esprits animaux ne se répandent pas facilement dans le cerveau d'une manière propre pour penser à ce que Ton veut.

C'est ce qui rend la plupart des gens de guerre et de la noblesse incapables de s'appliquer à quoi que ce soit. Ils raisonnent de toutes choses à la cavalière, comme Ton dit ordinairement; et si l'on prétend leur dire ce qu'ils ne veulent pas entendre , au lieu de penser

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