‹ OEuvres de Malebranche (volume 5)Chapitre 119 sur 170 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I. De l'inclination que nous avons pour tout ce qui nous élève au-dessus dt's antres. — H. Des faux jugements de quelques personnes de piété. — III. Des faux jugements dos superstitieux et des hypocrites. — IV. De Yoet, ennemi de M, Descartes.

ï. Toutes les choses ([ui nous donnent une certaine élévation audessus des autres; en nous rendant plus parfaits, comme la science et la vertu, ou bien qui nous donnent quelque autorité sur eux, en nous rendant plus puissants, comme les dignités et les richesse.^, semblent nous rendre en quelque sorte indépendants. Tous ceux qui sont au-dessous de nous nous révèrent et nous craisjnent ; il.-^ sont toujours prêts à faire ce qu'il nous plaît pour noire conservation, et ils n'osent nous nuire ni nous résister dans nos désirs. Ainsi les hommes tachent toujours de posséder ces avantages qui les élèvent au-dessus des autres. Car ils ne font pas réflexion que leur être et leur bien-être dépendent, selon la vérité, de Dieu seul, et non pas des hommes; et que la véritable grandeur qui les rendra éternellement heureux ne consiste pas dans ce rang qu'ils tiennent dans l'imagination des autres hommes, aussi faibles et aussi misérables qu'eux-mêmes; mais dans le rang honorable qu'.ils tiennent dans la raison divine, dans cette raison toute-puissante qui rendra éternellement à chacun selon ses œuvres.

Mais les hommes no désirent pas seulement de posséder effectivement la science et la vertu, les dignités et les richesses; ils font encore tous leurs efforts afin qu'on croie au moins qu'ils les possèdent véritablement. Ft si l'on peut dire qu'ils se mettent moins en peine de paraître riches que de l'être effectivement, on peut dire aussi qu'ils se mettent souvent moins en peine d'être vertueux que de le paraître; car, comme dit agréableinent l'auteur des /?e//exîows morales : La vertu ii irait pas loin ^ si la vanité ne lui tenait compagnie.

La réputation d'être riche, savant, vertueux, produit dans l'imagination de ceux (jui nous environnent, ou qui nous touchent de plus près, (\eys dispositions tres-commodes pour nous. Elle les abat à nos pieds; elle les agile en notre faveur; elle leur inspire tous les mouvements qui tendent à la conservation de notre être, et h raugmcntalion de notre grandeur. Ainsi les hommes conserveni

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leur réptilalion comme un bien dont ils ont besoin pour vivre commodément dans le monde.

Tous les hommes ont donc de l'inclination pour la vertu, la science, les dignités et les richesses, et pour la réputation de posséder ces avantages. Nous allons faire voir par quelques exemples comment ces inclinations peuvent les engager dans l'erreur. Commençons par Tinclination pour la vertu ou pour l'apparence de la vertu.

Les personnes qui travaillent sérieusement à se rendre vertueux n'emploient guère leur esprit ni leur temps que pour connaître la religion, et s'exercer dans de bonnes œuvres. Ils ne veulent savoir, comme saint Paul, que Jésus- Christ crucifié, le remède de la maladie et de la corruption de leur nature. Ils ne souhaitent point d'autre liimière que celle qui leur est nécessaire pour vivre chrétiennement, et pour reconnaître leurs devoirs; et ensuite ils ne s'appliquent qu'à les remplir avec ferveur et avec exactitude. Ainsi ils ne s'amuseiit guère à des sciences qui paraissent vaines et stériles pour leur salut.

II. On ne trouve rien à redire à cette conduite, on l'estime infiniment ; on se Croirait heureux de la tenir exactement, et on se repent même de ne l'avoir pas assez suivie. Mais ce que Ton ne peut approuver, c'est qu'étant constant qu'il y a des sciences purement humaines, très-certaines et assez utiles, qui détachent l'esprit des choses sensibles, et qui l'accoutument ou le préparent peu à peu à goûter les vérités de l'Évangile ; quelciues personnes de piété, sans les avoir examinées, les condamnent trop librement, ou comme inutiles, ou comme incertaines.

Il est vrai que la plupart des sciences sont fort incertaines et fort inutiles. On ne se trompe pas beaucoup de croire qu'elles ne contiennent que des vérité* de peu d'usage. Il est permis de ne les étudier jamais , et il vaut mieux les mépriser tout à fait que de s'en laisser charmer et éblouir. Néanmoins on peut assurer quil est très-nécessaire de savoir quelques vérités de métaphysique. La connaissance de la cause universelle ou de l'existence d'un Dieu est absolument nécessaires puisque même la certitude de la foi dépend de la connaissance que la raison donne de l'existence d'un Dieu. On doit savoir que c'est sa volonté qui fait et qui règle la ilàture , que la force ou la puissance des causes naturelles n'est que sa volonté ; en un mot , que toutes choses dépendent de Dieu en toutes manières.

Il est nécessaire aussi de connaître ce que c'est que la vérité, les moyens de la discerner d'avec l'erreur, la distinction qui éë trouve

finire les esprits et les corps, les consé(|uences que l'on en peut tirer, œmme l'immortalité deràme, et plusieurs autres semblables qu'on peut connaître avec certitude.

La science de riiomnie ou de soi-nième est une science que Ton ne peut raisonnablement mépriser ; elle est remplie d'une infinité de choses qu'il est absolument nécessaire de connaître pour avoir (juelque justesse et quelque pénétration d'esprit ; et l'on peut dire que SI un homme j^rossier et stupide est infiniment au-dessus de la matière, parce qu'il sait qu'il est, et que la matière ne le sait pas ; ceux (jui connaissent l'homme sont beaucoup au-dessus des personnes grossières et stupides, parce qu'ils savent ce qu'ils sont, et que les autres ne le savent point.

Mais la science de l'homme n'est pas seulement estimable parce quelle nous élève au-dessus des autres; elle l'est beaucoup phis l)arce qu'elle nous abaisse, et qu'elle nous humilie devant Dieu, dette science nous fait parfaitement connaître la dépendance que nous avons do lui en toutes choses, et môme dans nos actions les plus ordinaires; elle nous découvre manifestement la corruption de notre natm^e ; elle nous dispose à recourir à celui qui seul non-; peut guérir, à nous attacher à lui, à nous défier et nous détacher de nous-mêmes ; et elle nous donne ainsi plusieurs disposition.^ d'esprit très-propres pour nous soumettre à la grâce de I Évangile.

On ne peut guère se passer d'avoir au moins une teinture grossière et une connaissance générale des mathématiques et de la nature. On doit avoir appris ces sciences dès sa jeunesse ; elles détachent l'esprit des choses sensibles, et elles l'empêchent de devenir mou et etléminé ; elles sont assez d'usage dans la vie ; elles nou> portent même à Dieu , la connaissance de la nature le faisant par elle-même, et celle des mathématiques par le dégoût qu'elles non> inspirent pour les fausses impressions de nos sens.

Les personnes de vertu ne doivent point mépriser ces sciences, ni les regarder connue incertaines ou comme inutiles, s'ils ne sont assurés de les avoir assez étudiées pour en juger solidement. Il y en a assez d'autres qu'ils peuvent hardiment mépriser. Qu'ils condamnent au feu les poètes et les philosophes païens, les rabbins, quelques historiens, et un grand nombre d'auteurs qui font la gloire ol l'érudition de quelques savants, on ne s'en mettra guère en peine. Aïais qu'ils ne condamnent ])as la connaissance de la nature comnn' contraire à la religion; puisque la nature étant réglée par la volonté de Dieu, la véritable connaissance de la nature nous fait connaître et admirer la puissance, la grandeur et la sagesse de Dieu. Car enfin il «semble que Di<Mi ait formé l'univei-safin que les e>|>:i -

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réludienl , et que par cette étude ils soient portés à connaître et à révérer son auteur. De sorte que ceux qui condamnent l'étude de la nature semblent s'opposer à la volonté de Dieu; si ce n'est qu'ils prétendent que depuis le péché l'esprit de l'homme ne soit pas capable de cette étude. Qu'ils ne disent pas aussi que la connaissance de l'homme ne fait que l'enOer et lui donner de la vanité, à cause que ceux qui passent dans le monde pour avoir une parfaite connaissance de l'homme , quoique souvent ils le connaissent trèsmal, sont d'ordinaire pleins d'un orgueil insupportable ; car il est évident que l'on ne peut se bien connaître sans sentir ses faiblesses et ses misères.

m. Aussi, ce ne sont pas les personnes d'une véritable et solide piété qui condamnent ordinairement ce qu'ils n'entendent pas , ce sont plutôt les superstitieux et les hypocrites. Les superstitieux, par une crainte serviie et par une bassesse et une faiblesse d'esprit , s'effarouchent dès qu'ils voient quelque esprit vif et pénétrant. Il n'y a par exemple qu'à leur donner des raisons naturelles du tonnerre et de ses effets, pour être un athée dans leur esprit. Mais les hypocrites par une mahce de démon se transforment en anges de lumière. Ils se servent des apparences de vérités saintes et révérées de tout le monde, pour s'opposer par des intérêts particuliers à des vérités peu connues et peu estimées. Ils combattent la vérité par l'image de la vérité ; et, se moquant quelquefois dans leur cœur de ce que tout le monde respecte, ils s'établissent dans l'esprit des hommes une réputation d'autant plus solide et plus à craindre, que la chose dont ils ont abusé est plus sainte.

Ces personnes sont donc les jplus forts, les plus puissants et les plus redoutables ennemis de la vérité. Il est vrai qu'ils sont assez rares, mais il en faut peu pour faire beaucoup de mal. L'apparence de la vérité et de la vertu fait souvent plus de mal que la vérité et la vertu ne font de bien ; car il ne faut qu'un hypocrite adroit pour renverser ce que plusieurs personnes vraiment sages et vertueuses ont édifié avec beaucoup de peines et de travaux.

IV. M. Descartes, par exemple, a prouvé démonstrativement l'existence d'un Dieu , l'immortalité de nos âmes, plusieurs autres questions métaphysiques, un très-grand nombre de questions de physique, et notre siècle lui a des obligations infinies pour les vérités qu'il nous a découvertes. Voici cependant qu'il s'élève un petit homme, ardent et véhément déclamateur, respecté des peuples à cause du zèle qu'il fait paraître pour leur religion ; il compose des livres pleins d'injures contre lui, et il l'accuse des plus grands crimes. Descartes est un catholique; il a étudié sous les PP. Je-

suites, il a soment parlo d'oux avec estime. Cela suffit à cet esprit malin pour persuader à des peuples ennemis de notre religion, et faciles à exciter sur des choses aussi délicates que sont celles de la religion, que c'est un émissaire des jésuites, et qui a de dangereux desseins, parce que les moindres apparences de vérité sur des matières de foi ont plus de force sur les esprits que les vérités réelles et elfectives des choses de physique ou de métaphysique, desquelles on se met fort peu en peine. M. Descartes a écrit de l'existenre de Dieu. C'en est assez à ce calomniateur pour exercer son faux zèle et pour opprimer toutes les vérités que défend son ennemi. Il l'accuse d'être un athée, et môme d'enseigner finement et secrètement l'athéisme, ainsi que cet infâme athée nommé Vanini, qui fut brûlé à Toulouse, lequel couvrait sa malice et son impiété en écrivant pour l'existence d'un Dieu ; car une des raisons qu'il apporte (jue son ennemi est un athée, c'est qu'il écrivait contre les athées, comme faisait Vanini, qui pour couvrir son impiété écrivait contre les athées.

C'est ainsi qu'on opprime la vérité lorsqu'on est soutenu par les apparences de la vérité, et que l'on s'est acquis beaucoup d'autorité sur les esprits faibles. La vérité aime la douceur et la paix, et, toute forte qu'elle est, elle cède quehjuefois à l'orgueil et à la fierté du mensonge qui se pare et qui s'arme de ses apparences. Elle .sait bien que l'erreur ne peut rien contre elle; et si elle demeure quelque temps comme proscrite et dans l'obscurité , ce n'est que pour attendre des occasions plus favorables de se montrer au jour; car onlin elle paraît presque toujours plus forte et plus éclatante que jamais dans le lieu même de spn oppression.

On n'est pas surpris (lu'un ennemi de M. Descartes, qu'un homme d'une religion ditlérente de la sienne, qu'un ambitieux qui ne sonize qu'à s'élever sur les ruines des personnes qui sont au-dessus de lui, qu'un déclamateur sans jugement, que Vu'ét parle avec mépris de ce qu'il n'entend pas et qu'il ne veut pas entendre. Mai^ on a raison de s'étonner que des gens ([ui ne sont ennemis ni de >f. Descartes, ni de sa religion, aient pris des sentiments d'aversion et de mépris contre lui, à cause des injures qu'ils ont luesdanî^ des livres conqmsés par lennemi de sa personne et de sa religion.

Le livre de cet hérétiipie, qui a pour titre Desperata cauf^a papatus, fait assez voir son impudence, son ignorance, son emportement et le désir qu'il a de paraître zélé pour acquérir par ee moyen (pielijue ré|)utation i)armi les siens. Ainsi ce n'est pas un liomme qu'on doive cron'c sur sa parole. Car de môme qu'on ne

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doit pas croire toutes les fables qu'il a ramassées dans ce livre contre notre religion, l'on ne doit pas aussi croire sur sa parole les accusations atroces et injurieuses qu'il a inventées contre son ennemi.

Il ne faut donc pas que des hommes raisonnables se laissent persuader que M. Descartes est un homme dangereux, parce qu*ils l'ont lu dans quelque livre, ou bien parce qu'ils l'ont ouï dire à quelques personnes dont ils respectent la piété. Il n*esl pas permis de croire les hommes sur leur parole lorsqu'ils accusent les autres des plus grands crimes. Ce n'est pas une preuve suffisante pour croire une chose que de l'entendre dire par un homme qui parle avec zèle et avec gravité; car enfin ne peut-on jamais dire des faussetés et des sottises de la môme manière qu'on dit de bonnes choses, principalement si on s'en est laissé persuader par simplicité et par faiblesse ?

Il est facile de s'instruire de la vérité ou de la fausseté des accusations que Ton forme contre M. Descartes ; ses écrits sont faciles à trouver et fort aisés à comprendre lorsqu'on est capable d'attention. Qu'on lise donc ses ouvrages, afin que l'on puisse avoir d'autres preuves contre lui qu'un simple oui--dire ; et j'espère qu'après qu'on les aura lus et qu'on les aura bien médités, on ne l'accusera plus d'athéisme, et que l'on aura au contraire tout le respect qu'on doit avoir pour un homme qui a démontré d'une manière trèssimple et très-évidente, non-seulement l'existence d'un Dieu et l'immortalité de l'âme, mais aussi une infinité d'autres vérités qui avaient été inconnues jusqu'à son temps.

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