‹ OEuvres de Malebranche (volume 5)Chapitre 12 sur 170 · PREFACE. V · texte numérisé non relu

PREFACE. V

Srylhes avaient beau lui faire des reprocheg sur sa conduite , ils ne parlaient qu'à ses oreilles; et Dieu ne parlant point à son cœur, ou plutôt Dieu parlant à son cœur, mais lui n'écoutant que les Scythes qui ne faisaient qu'irriter ses passions, et qui le tenaient ainsi hors de lui-même, il n'entendait point la voix de la vérité, quoiqu'elle l'étonnât ; et il ne voyait point sa lumière , quoiqu'elle le pénétrât.

Il est vrai que notre union avec Dieu diminue et s'affaiblit à mesure que celle que nous avons avec les choses sensibles augmente et se fortifie ; mais il est impossible que cette union se rompe entièrement sans que notre être soit détruit. Car encore que ceux qui sont plongés dans le vice et enivrés des plaisirs soient insensibles à la vérité , ils ne laissent pas d'y être unis. Elle ne les abandonne pas, ce sont eux qui l'abandonnent*. Sa lumière luit dans les ténèbres, mais elle ne les dissipe pas toujours; de même que la lumière du soleil environne les aveugles et ceux qui ferment les yeux, quoiqu'elle n'éclaire ni les uns ni les autres*.

41 en est de même de l'union de notre esprit avec notre corps. Celte union diminue à proportion que celle que nous avons avec Dieu s'augmente; mais il n'arrive jamais qu'elle se rompe entièrement, que par notice mort'. Car quand nous serions aussi éclairés et aussi détachés de toutes les choses sensibles que les apôtres , il est nécessaire depuis le péché que notre esprit dépende de notre corps , et que nous sentions la loi de notre chair résister et s'opposer sans cesse à la loi de notre esprit.

L'esprit devient plus pur, plus lumineux, plus fort et plus étendu à proportion que s'augmente l'union qu'il a avec Dieu , parce que c'est elle qui fait toute sa perfection. Au contraire, il se corrompt, il s'aveugle , il s'affaiblit et il se resserre à mesure que l'union qu'il a avec son corps s'augmente et se fortifie, parce que cette union fait aussi toute son imperfection. Ainsi un homme qui juge de toutes choses par ses sens, qui suit en toutes choses les mouvements de ses passions , qui n'aperçoit que ce qu'W sent , et qui * n'aime que ce qui le flatte , est dans la plus misérable disposition d'esprit où il puisse être ; dans cet état il est infiniment éloigné de la vérité et de son bien. Mais lorsqu'un homme ne juge des choses que par les idées pures de l'esprit , qu'il évite avec soin le bruit confus des créatures , et que rentrant en lui-même il écoute son

1. Videtur quasi ipse a te occidere , ciim tu ah *ipso occidas. Aug., in Pu. 25.

2. Nam ctiam sol iste et videntis faciem illustrât et cœci; ambobus sol prœsens est, sed présente sole unus absens est. Sic et sapientia Dci Domini J. C. iibiquc prsesens est; quia ubique est Veritas, ubiqne sapientia. Aug. In Joan. Tract. 35. ^

3. Ce que je dis ici des deux unions de l'esprit avec Dieu et avec les corps se doit entendre selon la manière ordinaire de concevoir les choses; car il est vrai que Tesprit ne peut être immédiatement uni (jifà Diou : je veux dire que l'esprit ne dépend véritablement que de Dieu; et, s'il est uni au corps, ou s'il en dépend, c'est que la volonté de Dieu fait eflBcacement cette union, qui depuis le péché sVst changée en dépendance. On concevra nssez ceci parla suite do l'ouvrage.

VT PRKIACK.

souverain maîtro dari^ lo siloncc» do sos sons et do ses passions, ii est impossible (|u'il tombe dans l'erreur ^

Dieu ne trompe jamais ceux qui Tinterroi^ent par une application sérieuse et par une conversion entière de leur esprit vers lui, (pioi- (lu'il ne leur fasse [)astoujours entendre ses réponses; mais lorsque I esprit se détournant de Dieu se répand au dehors , qu'il n'interros:;e que son corps pour s'instruire de la vérité, qu'il n'écoute que ses sens, son imagination et ses passions (jui lui parlent sans cesse, il est impossible qu'il ne se trompe. La sagesse et la vérité, la perfection et la félicité ne sont pas des biens (pie l'on doive espérer de son corps , il n'y a que celui-là seul qui est au-dessus de nous et de ([ui nous avons reçu Tètre (jui le puisse perfectionner.

(7est ce que saint Augustin nous apprend par ces belles paroles : « La sagesse éternelle, dit-il, est le principe de toutes les créatures » capables d'intelligence ; et cette sagesse, demeurant toujours la » même, ne cesse jamais de parler à ses créatures dans le plus se- )> cret de leur raison, afin qu'elles se tournent vers leur principe : » parce ([u'il n'y a que la vue de la sagesse éternelle qui donne » l'être aux esprits, qui puisse pour ainsi dire les achever et leur » donner la dernière perfection dont ils sont capables =^. »

w Lorsque nous verrons Dieu tel qu'il est, nous serons semblables >^ à lui 5, » dit l'apotre saint Jean. Nous serons, par cette contemplation de la vérité éternelle, élevés à ce degré de grandeur auquel tendent toutes les créatures s|)irituelles par la nécessité de leur nature. Mais pendant que nous sommes sur la terre , le poids du corps appesantit l esprit^; il le retire sans cesse de la présence de son Dieu ou de cette lumière intérieure qui l'éclairé; il fait des efforts continuels pour fortiher son union avec les objets sensibles ; et il l'oblige de se représenter toutes choses, non selon ce quelles sont en elles-mêmes , mais selon le rapport qu'elles ont à la conservation de la ^ie.

Le corps, selon le Sage , rem|)lit l'esprit d'un si grand nombre "de sensations, ([u'il devient incapable de connaître Jes choses les moins cachées •• ; la vue du corps éblouit et dissipe celle de l'esprit , et il est difficile d'apercevoir nettement quelque vérité par les yeux de l'àme dans le temps que l'on fait usage (\e^ yeux du corps pour la connaître. Ola fait voir que ce n'esl

1. (^uis enim bene se inspicions non exportas est tanto se aliqiiid intellcxis^c sincerius quanto reniovore atqiio subdiurrc intentionem nicnlis a corporis sensibus potuit ! Aug., Dr immort. anima , cl». K).

2. Principium creaturae intcllectuali.s est œterna sapicntia, quoi principiuni manens in se incommutabiliter nullo modo cessât occulta inspiratione \ocationi.s loqui ci creatura.' ciii principium est, ul convertatur ad id ex quo e.st; qnod aliter formata ac perfccta esf^c non possit. 1 /> Gvn. ad bit., ch. 50.

•l. Scimus quoniam cum apparuerit similes ei e.rimus, (juoniam videbimus euni sicut est. Joaii. Ep. 1 , ch. 3, v. 2.

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