CHAPITRE XI
Que toutes les passions se justifient, et des jugements qu'elles nous font faire pour leur justification.
II n'est pas nécessaire de faire de grands raisonnements pour démontrer que toutes les passions se justiflent ; ce principe est assez évident par le sentiment intérieur que nous avons de nousmêmes, et par la conduite de ceux que l'on voit agités de quelque, passion : il suffit de l'exposer afin qu'on y fasse réflexion. L'esprit est tellement esclave de l'imagination, qu'il lui obéit toujours lorsqu'elle est échauffée. Il n'ose lui répondre lorsqu'elle est en fureur, parce qu'elle le maltraite s'il résiste, et qu'il se trouve toujours récompensé de quelque plaisir, lorsqu'il s'accommode à ses desseins. Ceux mêmes dont l'imagination est si déréglée qu'ils pensent être transformés en bêtes, trouvent des raisons pour prouver qu'ils doivent vivre comme elles ; qu'ils doivent marcher à quatre pattes, se nourrir des herbes de la campagne, et imiter toutes les actions qui ne conviennent qu'aux bêtes. Ils trouvent du plaisir à vivre selon les impressions de leur passion ; ils se sentent intérieurement punis lorsqu'ils y résistent ; et c'est assez afin que la raison qui s'accommode et qui sert ordinairement au plaisir, raisonne d'une manière propre pour en défendre la cause.
S'il est donc vrai que toutes les passions se justifient, il est évident que le désir nous doit porter par lui-même à juger avantageusement de son objet, si c'est un désir d'amour ; et désavanlageusement, si c'est un désir d'aversion. Le désir d'amour est un mouvement de l'âme excité par les esprits, qui la disposent à vouloir jouir ou user des choses qui ne sont point en sa puissance ; car si nous désirons même la continuation de notre jouissance, c'est que l'avenir ne dépend pas de nous. Il est donc nécessaire, pour la justification du désir, que l'objet qui le fait naître soit jugé bon en lui-même ou par rapport à quelque autre ; et il faut penser le contraire du désir qui est une espèce d'aversion.
Il est vrai qu'on rie peut juger qu'une chose soit bonne ou mauvaise, s'il n'y a quelque raison pour cela ; mais il n'y a aucun objet de nos passions qui ne soit bon en un sens. Si l'on peut dire qu'il y en a quelques-uns qui ne renferment rien de bon , et qui par conséquent ne puissent être aperçus comme bons'par la vue de l'esprit ; on ne peut pas dire qu'ils ne puissent être goûtés comme bons, puisqu'on suppose qu'ils nous agitent ; et le goût ou le senti- IL 58
likd , LIVRE CINQUIEME.
nient ne sullil que trop pour porter l anie à juger avantageusement
d'un objet.
Si l'on juge si facilement que le feu contient en lui-même la chaleur que l'on sent, et le pain la saveur que l'on goûte, à cause du sentiment que ces corps excitent en nous, quoique cela soit entièrement incompréhensible à l'esprit, puisque l'esprit ne peut concevoir que la chaleur et la saveur soient des manières d'être d'un corps; il n'y a point d'objet de nos passions, si vil et si méprisable (|u'il paraisse , (pie nous ne jugions bon lorsque npu§ sentons du plaisir dans sa jouissance. Car, comme l'on s'imagine que la chaleur sort du feu, à sa présence, on croit aveuglément que les objets des passions causent le plaisir que Ton goûte lorsqu'on en jouit; et qu'ainsi ils sont bons, puisqu'ils sont capables de nous faire du bien. Il faut dire le même des passions qui ont Ip mal pour objet.
Mais^ comme je viens de dire, il nv a rien qui np soil digne d'amour ou d'aversion, soit par lui-même, soit par quelque chose à laquelle il ait rapport ; et lorsqu'on est agité de quelque passion, on a bientôt découvert dans son objet le bien et le mal qui la favorise. Ainsi il est très-facile de reconnaître par la raison, quels peu* vent être les jugements que les passions qui nous agitent forment on nous.
Car, si c'est un désir d'amour qui nous agite, on comprend bien qu'il ne manquera pas de se justifier par les jugements avantageux (ju'il formera sur son objet. On voit aisément que ces jugements auront d'autant plus d'étendue, que le désir sera plus violent; et que souvent ils seront entiers et absolus, quoique la chose ne paraisse bonne que par un très-petit endroit. On conçoit sans peine (juc ces jugements avantageux s'étendront à toutes les choses qui ont, ou qui sembleront avoir quelque liaison avec l'objet principal de la passion ; et cela d'autant plus que la passion sera dIus forte et l'imagination plus étendue. Mais, si le désir est un désir d'aver^ sion, il arrivera tout le contraire, par des raisons qu'il est égale* ment facile de comprendre. L'expérience prouve assez ces choses, et en cela elle s'accommode parfaitement avec la raison. Mais ren* dons ces vérités plus sensibles par des exemples.
Tous les hommes désirent naturellement de savoir, cat* totit esprit est fait pour la vérité ; mais le désir de savoir, tout juste et tout raisonnable qu'il est en lui-même, devient souvent un vice trèsdangereux par les faux jugements qui l'accompagnent. La curiosité offre souvent à l'esprit de vains objets de ses méditations et de ses veilles : elle attache souvent à ces objets de fausses idées de
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graadelir; elle les tdèvè par Téclat trôriipenr de lit rï)t*el6, c: elle les représente si couverts de charmes et d'attraits , qu'il est difficile qu'on ne les contèmplo avec trop de plaisir et d^attachement.
Il n'y a point de bagatelle dont quelques esprits ne s'occupent tout entiers, et leur occupation se trouve toujours justifiée par les faux jugements (jue leur vaine curiosité leur fait faire. Ceux pat exemple qui sont curieux de mots, s'imaginent que c'est dans la connaissance de certains termes que consistent toutes les sciences. Ils trouvent mille raisons pour se le persuader ; et le respect que leur rendent ceux qu'un terme inconnu étourdit, n'est pas la plus fôible, quoique ce soit la moins raisonnable.
Il y a certaines gens qui apprennent toute leur vie à parler , et qui devraient peut-être se taire toute leur vie ; car il est évident qu'on doit se taire lorsqu'on n'a rien de bon à dire; mais ils n'apprennent pas à parler pour se taire. Ils ne savent point assez que pour bien parler il faut bien penser ; qu'il faut se rendre l'esprit juste , discerner le vrai d'avec le ftiux , les idées claires de celles qui sont obscures, ce qui vient de l'esprit de ce qui part de l'imagination. Ils s'imaginent être de beaux et de rares génies , â cause qu'ils savent contentet l'oreille par une juste mesure", flatter les passions par des figures et des mouvements agréables , réjouir l'imagination par dfes expressions vives et sensibles , quoiqu'ils laissent l'esprit vide d'idées, sans lumière et sans intelligence.
11 y a quelque raison apparente de s'appliquer toute sa vie â l'étude de sa langue, puisqu'on en fait usage toute sa vie : cela est capable de justifier la passion de certains esprits. Maiè j'avoue qu'il est difficile de justifier pat quelque raison vraisemblable la passion de ceux qui s'appliquent indiff'éremment à toutes sortes de langues. On peut excuser la passion de ceux qui se font une bibliothèque entière de toutes sortes de dictionnaires, aussi bien que la curiosité de ceux qui veulent avoir des monnaies de tous les pays et de tous les temps. Cela peut leur être utile en quelques rencontres ; et si cela ne leur fait pas grand bien, du moins cela ne leur fait-il point de mal. Ils ont un magasin de curiosités qui ne les embarrasse pas, car ils ne portent sur eux ni leurs livres ni leufs médailles. Mais comment justifier la passion de ceux qui font de leur tête même une bibliothèque de dictionnaires? Ils perdent le souvenir de leurs affaires et de leurs devoirs essentiels pour des mots de nul usage. Ils ne parlent leur langue qu'en hésitant. Ils mêlent à tous moments dans leurs entretiens des termes ou inconnus ou barbares, et ils ne paient jamîiis les honnêtes gens d'une monnaie qui ait cours dans le
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pays. Enfin leur raison n'est pas mieux conduite que leur langue ; car tous les recoins et tous les replis de leur mémoire sont tellement pleins d'étymologies , que leur esprit est comme étouffé par la multitude innombrable de mots qui voltigent sans cesse autour de lui.
Cependant il faut tomber d'accord que le désir bizarre des philologues se justifie. Mais comment? Écoutez les jugements que ces faux savants font des langues, et vous le saurez. Ou bien supposez de certains axiomes qui passent parmi eux pour incontestables , et tirez-en les conséquences qui s'en peuvent déduire. Supposez par exemple que les hommes qui parlent plusieurs langues , sent autant de fois hommes qu'ils savent de langues , puisque c'est la parole qui les dislingue des bêtes; que l'ignorance des langues est la cause de l'ignorance où nous sommes d'une infinité de choses, puisque les anciens philosophes et les étrangers sont plus habiles que nous. Supposez de semblables principes et concluez, et vous formerez des jugements propres à faire naître la passion pour les langues, lesquels, par conséquent , seront semblables à ceux que la même passion forme dans les philologues pour justifier leurs études.
Toutes les sciences les plus basses et les plus méprisables ont toujours quelque endroit qui brille à l'imagination , et qui éblouit facilement l'esprit par l'éclat que la passion y attache. Il est vrai que cet éclat diminue, lorsque les esprits et le sang se refroidissent et que la lumière de la vérité commence à paraître ; mais cette lumière se dissipe aussi lorsque l'imagination reprend feu , et nous ne faisons plus alors qu'entrevoir ces belles raisons qui prétendaient condamner notre passion.
Au reste, lorsque la passion qui nous anime se sent mourir, elle ne se repent pas de sa conduite. On peut dire au contraire qu'elle dispose toutes choses, ou pour mourir avec honneur, ou pour revivre bientôt après ; je veux dire qu'elle dispose toujours l'esprit à former des jugements qui la justifient. Elle contracte encore en cet état une espèce d'alliance avec toutes les autres passions qui peuvent la secourir dans sa faiblesse, la fournir d'esprits et de sang dans son intelligence, rallumer ses cendres et l'en faire renaître ; car les passions ne sont point inditférentes les unes pour les autres. Toutes celles qui se peuvent souffrir contribuent fidèlement à leur mutuelle conservation. Ainsi , les jugements qui justifient le désir qu'on a pour les langues ou pour telle autre chose qu'il vous plaira, sont incessamment sollicités et pleinement confirmés par toutes les |)assions qui ne lui sont point contraires.
Le faux savant se présente à lui-môme, tantôt comme environné de gens qui l'écoulent avec respect, tantôt comme victorieux de
ceux qu'il a terrassés par des mots incompréhensibles , et presque toujours comme élevé au-dessus du commun des hommes. II se flatte des louanges qu'on lui donne , des établissements qu'on lui propose , des recherches qu'on fait de sa personne. Il tient à tous les temps , il s'étend à tous les pays ; il ne se borne pas, comme les petits esprits, dans le temps présent, et, dans l'enceinte de sa ville, il se répand incessamment et son épanchement fait son plaisir. Combien donc de passions se mêlent avec celle qu'il a pour la fausse érudition , lesquelles travaillent toutes à la justifier , et sollicitent chaudement des jugements en sa faveur !
Si chaque passion n'agissait que pour elle sans se mettre en peine des autres, elles se dissiperaient toutes incontinent après leur naissance. Elles ne pourraient pas former assez de faux jugements pour leur subsistance, ni soutenir long-temps la vue de l'imagination contre la lumière de la raison. Mais tout est réglé dans nos passions dé la manière la plus juste qui se puisse pour leur mutuelle conservation. Elles se fortifient les unes les autres , les plus éloignées se secourent ; et il suffit qu'elles ne soient pas ennemies déclarées, pour suivre entre elles toutes les règles d'une société bien ordonnée.
Si la passion de désir se trouvait seule , tous les jugements qu'elle formerait ne pourraient tendre qu'à représenter la possession du bien comme possible, car le désir d'amour précisément comme tel, n*est produit que par le jugement que l'on^faitque la jouissance de quelque bien est possible. Ainsi ce désir ne pourrait former que des jugements sur la possibilité de la jouissance, puisque les jugements qui suivent et qui conservent les passions sont entièrement semblables à ceux qui les précèdent et qui les produisent. Mais le désir est animé par l'amour; il est fortifié par l'espérance; il esj: augmenté par la joie ; il est renouvelé par la crainte ; il est accompagné de courage, d'émulation, de colère et de plusieurs autres passions qui forment à leCir tour des jugements dans une variété infinie, lesquels se succèdent les uns aux autres et soutiennent ce désir qui les a fait naître. Il ne faut donc pas être surpris si le désir pour une pure bagatelle , ou pour une chose qui nous est manifestement nuisible ou inutile , se justifie sans cesse contre la raison pendant plusieurs années ou pendant toute la vie d'un homme qui en est agité, puisqu'il y a (ant de passions qui travaillent à sa justification. Voici en peu de mots comment les pussions se justifient, car il faut expliquer les choses par des idées disMnctes.
Tuute passion agite le sang et les esprits. Les esprits agités sont conduits dans le cerveau p^r la vue sensible de l'objet ou par la
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force (le rimagination, d'une manière propre à former des traces profondes qui représentent cet objet. Ils plient et rompent mémo quelquefois par leur cours impétueux les fibres du cerveau , et l'imagination en demeure long-temps salie et corrompue ; car les plaies du cerveau ne se reprennent pas aisément , ses traces ne se ferment pas à cause que les esprits y passent sans cesse. Les tratîes du cerveau n'obéissent point à Tàmé, elles ne s'effacent pas lors- «ju'elle le souhaite , elles lui font au contraire violence et l'obligent même à considérer sans cesse les objets d'une manière qui l'agite et qui la trouble en faveur des passions. Ainsi les passions agissent sur l'imagination, et l'imagination corrompue fait effort contre la raison en lui représentant à toute heure les choses , non selon ce qu'elles sont en elles-mêmes afin que l'esprit prononce un jugement de vérité, mais selon ce qu'elles sont par rapport à la passion présente afin qu'il porte un jugement qui la favorise.
Les passions ne corrompent pas seulement l'imagination et l'esprit en leur faveur , elles produisent encore dans le reste du corps toutes les dispositions nécessaires à leur conservation. Les esprits qu'elles agitent ne s'arrêtent pas dans le cerveau, ils se portent, comme j'ai dit ailleurs, vers toutes les autres parties du corps. Ils se répandent principalement dans le cœur, dans le foie, dans la rate et dans les nerfs qui environnent les principales artères. Enfin ils se jettent dans les parties quelles qu'elles soient , qui peuvent fournir les esprits nécessaires à la conservation de la passion qui domine. Mais lorsque ces esprits se répandent ainsi dans toutes les parties du corps , ils y détruisent peu à peu tout ce qui peut résister à leur^ (tours, et ils y font un chemin si glissant et si rapide que le plus petit objet nous agite infiniment et nous porte par conséquent à former • des jugements qui favorisent les passions. C'est ainsi (|u'elles s'établissent et qu'elles se justifient.
Si l'on considère maintenant quelle pei^t être la constitiition des fibres du cerveau , l'agitation et l'abondance des esprits et du sang dans les différents sexes et dans les différents âges , il èera assez facile de connaître à peu près à quelles passions certaines personnes sont plus sujettes, et, par conséquent, quels sont les jugements qu'elles forment d(»s objets. Et pour en donner quelque exemple, je dis que l'on peut connaître à peu près par rabon(ianre ou par la disette des esprits que l'on remarque dans différentes personnes, qu'une même chose leur étant également proposée et également expliquée , plusieurs formeront sur elle des jugements d'espérance et de joie, lorsque les autres en fbrmeront de crainte et de tristesse.
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Car tîeux qui ohl abondance âe sang et d^eSpirits comme sont ordinairement les jeunes gens, les sanguins et les bilieux , concevant aisément de l'espérance à cause du sentiment Secret qu'ils ont de leur forte , ils croiront ne trouver aucune opposition à leurs desseins qu'ils ne puissent surmonter ; ils Se repaîtront d'abord de ràvant-^oût du bien dont ils espèrent de jouir ; et ils formeront toutes sortes de jugements propres à justifier leur espérance et leur joie. Mais lés autres qui ont disette d'esprits agités, comme lés vieillards , les ihélancoliques et les phlegmatiques , étant portés à la crainte et à la trislesse, à cause que leur âme se croit faible, pfil^ce qu'elle est dénuée d'esprits qui exécutent Ses ordres; ils forinërotît des jugements tout contraires , ils s'imagineront des diffitruites insurmontables afin de justifier leur crainte , et ils è'abandbdneront à l'envie, à la tristesse , au désespoir, et à certaines espèces d*èivet*âiohs dont les faibles sofat les plus susceptibles.
CHAPITRB XII.
Que lés passions qui ont lé mal pour objet sont les plus dangeteusés et les plus injustes, et qile cëlléâ qui Sbnt Ite mdin^ atcbmpaghéëô de cdhndiéSaiice soni les plus Tires fet les plus Sensibles.
De toutes les passions, celles dont lés jugenients sont les plus éloignés de la raison et les plus à craindre, sont idutes lés espèces d'aversions, il n'y a point de passions qui corrompent davantage la raison en leur faveur, que la haine et que la crainte; la haine dans les bilieux principalement ou dans ceux dont les esprits sont dans une agitation continuelle, et la cramte dans les mélancoliques bu dans ceux dont les esprits grossiers et solides ne s'agitent et ne s'apaisent pas avec facilité. Mais lorsque la haine et la crainte conspitent ensemble a corrompre la raison, ce qui est fort ordinaire, âiors il n'^ a point de jugements si injustes et si bizarres qu'on ne soit capable de former et de soutenir* avec une opiniâtreté insurmontable.
La raison de ceci est que les maux de cette vie touchent plus vivement l'âme qiie les biens. Le sentiment de douleur est plus vif que le sentiment du plaisir. Les injures et les opprobres sont beaucoup pluis sensibles que les louanges et les applaudissements ; et si l'on trouve des gens assez indifférents pour goûter de certains plaisirs et pour recevoir de certains honneurs, il est difficile d'(n trouver qui soufitrent la douleur et le mépris sans inquiétude.
Ainsi la haine, la crainte et les autres espèces d'aversions qdi ont le mal pdttt^ tJbjet éottl des passions très-vloIentés. ëlleà dohriènt à
l'esprit (\oî^ soron?ses imprévues qui rétourdissent et qui le troublent; elles pénètrent bientôt' juscjue dans le plus secret de l'âme , et renversant la raison de son siège, elles prononcent sur toutes sortes de sujets des jugenienls d'erreur et d-iniquité pour favoriser leur folie et leur tyrannie.
De toutes les passions ce sont les plus cruelles et les plus défiantes, les plus contraires à la charité et à la société civile, et en mémo temps les plus ridicules et les plus extravagantes , car elles forment des jugements si impertinents et si bizarres, qu'ils excitent la risée et l'indignation de tous les hommes.
Ce sont ces passions qui mettaient dans la bouche des pharisiens ces discours extravagants : Que faisorni-nous? Cet homme fait plusieurs miracles. Si nous le laissons continuer, tout le monde croira en lui ^, les Romains viendront et ruineront notre ville et notre nation. Ils tombaient d'accord que Jésus-Christ faisait plusieurs miracles, la résurrection de Lazare était incontestable. Quel était cependant le jugement de leurs passions? De faire mourir Jésus-Christ et Lazare même qu'il avait ressuscité. Mais pour quelle raison faire mourir Jésus-Christ? parce que si nous le laissons continuer, tout le monde croira en lui, les Romains viendront et ruineront notre ville et notre nation. Et pourquoi vouloir donner la mort à Lazare? Parce que plusieurs Juifs se retiraient d'avec eux à cause de lui, et croyaient en Jésus -. Jugements cruels et extravagants tout ensemble : cruels par la haine et extravagants par la crainte, les Romains viendront et ruineront noire ville et notre nation.
Ce sont ces mêmes passions qui faisaient dire à une assemblée composée d'Anne le grand-prétre, de Caïphe, Jean, Alexandre, et de tous ceux qui étaient do la race sacerdotale : Que ferons-nous a ces r/ens-ci? car ils ont fait un miracle qui est connu de toute la ville, 710US ne pouvons pas le nier. Mais afin que cela ne se répande pan davantage parmi le peuple, me7iaçons-les de les punir js' ils continuent d'enseigner au nom de Jésus s.
Tous ces grands hommes prononcent un jugement injuste et impertinent tout ensemble, parce que leurs passions les agitent et que leur faux zèle les aveugle. Ils n'osent punir les apôtres à cause du peuple, et parce qiie l'homme qui avait été miraculeusement guéii avait plus de quarante ans et était présent à l'assemblée, mais i's les menacent pour les empêcher d'enseigner au nom de Jésus. I's s'imaginent devoir condamner une doctrine à cause qu'ils en ont fait mourir l'auteur. Vous voulez , disent-ils aux apôtres, twua charger du sang d? cet homme ''.
1. Jnnn. c. 11,47. —2. Joan. r. 24, 11. — 3. Acl.c. 4.-4. AcL C.B.
Lorsque le faux zèle se joint à la haine, il la met à couvert des reproches de la raison, et il la justifie de telle manière qu'on ferait même scrupule de n'en pas suivre les mouvements. Et lorsque l'ignorance et la faiblesse accompagnent la crainte, elles retendent à une infinité de sujets, et elles en fortifient de telle sorte les émotions, que le moindre soupçon effarouche et trouble la raison.
Les faux zélés s'imaginent rendre service à Dieu lorsqu'ils obéissen à leurs passions. Ils suivent aveuglément les inspirations secrètes de leur haine comme des inspirations de la vérité intérieure ; et s'arrétant avec plaisir aux preuves de sentiment qui justifient leur excès, ils se confirment dans leurs erreurs avec une opiniâtreté insurmontable.
Pour les ignorants et les esprits faibles, ils se font des sujets de crainte imaginaires et ridicules. Ils ressemblent aux enfants qui marchent dans les ténèbres sans guide et sans flambeau; ils se figurent des spectres épouvantables, ils se troublent et se récrient comme si tout était perdu. La lumière les rassure s'ils sont ignorants ; mais si ce sont des esprits faibles, leur imagination en demeure toujours blessée. La moindre chose qui a quelque rapport à ce qui les a effrayés, renouvelle les traces et le cours des esprits qui causent le symptôme de leur crainte. Il est absolument impossible de les guérir ou de les apaiser pour toujours.
Mars lorsque le faux zèle se rencontre"avec la haine et la crainte dans un esprit faible , il se produit sans cesse dans cet esprit des jugements si injustes et si violents, qu'on ne peut y penser sans horreur. Pour changer un esprit possédé de ces passions, il faut un plus grand miracle que celui qui convertit saint Paul, et sa guérison serait absolument impossible si l'on pouvait donner des bornes à la puissance et à la miséricorde de Dieu.
Ceux qui marchent dans l'obscurité se réjouissent à là vue de la lumière; celui-ci ne la peut souffrir. Elle le blesse, car elle résiste à sa passion. Sa crainte étant en quelque façon volontaire à cause que sa haine la produit, il se plaît d'en être frappé, parce qu'on se plaît d'être agité des passions mêmes qui ont le mal pour objet lorsque le mal est imaginaire, ou plutôt lorsque l'on sait, comme dans les spectacles, que le mal ne peut nous blesser.
Les fantômes que se figurent ceux qui marchent dans les ténèbres s'évanouissent à la lumière d'un flambeau, mais les fantômes de celui-ci ne se dissipent point à la lumière de la vérité. Elle ne peut pas facilement percer les ténèbres de son esprit, elle ne fait qu'irriter son imagination ; de sorte que, comme il s'applique uniquement à l'objet de sa passion, la lumière se réfléchit, et il semble
ft5/i LIVRE CINOIIÈME.
(lue res fantômes aient un corps véritable à cdilse qu'ils repoussent quelques faibles rayons de la lumière qui les frappe.
Mais quand on supposerait dans ces esprits assez de docilité et de rétlexion pour écouter et pour comprendre des raisons capables de dissiper leurs erreurs, leur imagination étant déréglée par la crainte, et leur cœur corrompu par la haine et par le faux zèle, ces raisons, toutes solides qu'elles seraient en elles-mêmes ne pourraient arrêter long-temps le mouvement impétueux de Ces passions violentes, ni empocher qu'elles ne se justifiassent bientôt par des preuves sensibles et convaincantes.
Car on doit remarquer qu'il y a des passions qui passent et qui ne reviennent plus, et qu'il y en a d'autres constantes et qui subsistent long-temps. Celles^qui ne sont point soutenues par la vue de l'esprit et par quelque raison vraisen^blable, mais qui sont seulement produites et fortifiées par la vue sensible de quelque objet et par la fermentation du sang , ne durent pas ; elles meurent pour l'ordinaire incontinent après leur naissance. Mais celles qui sont accompagnées de la vue de l'esprit sont constantes, car le principe fjui les produit n'est pas sujet au changement comme le sang et les humeurs. De sorte que la haine, la crainte et toutes les autres passions qui s'excitent ou qui se conservent en nous par la connaissance de l'esprit et non point par la vue sensible de quelque mal, doivent subsister long-temps. Ces passions sont donc les plus durables, les plus violentes, les plus injustes, mais elles ne sont pas les plus vives et les plus sensibles, comme on le va faire voir.
La perception du bien et du mal, laquelle excite les passions, se fait en trois manières : par les sens , par l'imagination et par l'esprit. La perception du bien et du mal par les sens, ou le sentiment du bien et du mal , produit des passions très-promptes et Irèsseiisibles. La perception du bien et du mal par la seule imagination en excite de bien plus faibles; et la vue du bien et du mal par l'esprit seul n'en produit de véritables, que parce que cette vue du bien et du mal par l'esprit est toujours accompagnée de quelque mouvement des esprits animaux.
Les passions ne nous sont données que pour le bien du corps, et que pour nous unir par le corps à tous les objets sensibles ; car encore que les choses sensibles ne puissent être ni bonnes ni mauvaises à l'égard de l'esprit, elles sont toutefois bonnes ou mauvaises par rapport au corps auquel l'esprit est uni. Ainsi les sens et l'imagination découvrant beaucoup mieux les rapports que les objets sensibles ont avec le corps que l'esprit même, ces facultés doivent exciter des passions beaucou|) plus vives qu'une connaissauce claire
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et évidente. Mais parce que nos connaissances sont toujours accompagnées de quelque mouvement d'esprit, une connaissance claire et évidente d'un grand bien et d'un grand mal que les sens ne découvrent pas excitç toujours quelle passif secrète.
Cependant toutes nos connaissances claires et évidentes du bien et du mal ne sont pas suivies de qudqiw passion sensible et dont on s'aperçoive, de même que toutes nos passions ne sont point accompagnées de quelque connaissance de l'esprit. Car si l'on pense quelquefois à des biens et à des maux sans se sentir ému, on se sent souvent ému de quelque passion sans en connaître et même quelquefois sans en sentir la cause. Un homme qui respire un bon air se sent ému de joie sans en savoir la cause, il ne connaît pas le bien qu'il possède, qui produit cette joie; et s'il y a quelque corps invisible qui. se mêlant da^ï^ le sang en empêche la fermentation, il se trouvera triste, et pourra même attribuer la cause de 99 tristesse à quelque chose de visible qui se présentera devant lui dans le temps de sa passion.
De tcmles ks passions, il n'y en a point qui soient plus sensiMes ni p)as promptes, et qui par conséquent soient le moins accompa*' gnèes de la connaissance de l'esprit, que l'horreur et l'antipathie, l'agrément et la sympathie. Un homme sommeillant à Tombre se réveille quelquefois e^ sursaut si une mouche le pique ou si une feuille le chatouille, comme si un serpent le mordait. Le sentiment confus de quelque chosjB aussi terrible que la mort même l'effraie, et, sans qu'il y pense, il se trouve agité d'une passion très-forte et très- violente qui est une aversion de désir. Un homme au contraire dan$ quelque besoin , découvre par hasard quelque petit bien dont la douceur le surprend, il s'attache à cette bagatelle comme mi plus grand de tous les biens , sans y faire la moindre réflexion. Cela arrive aussi dans les mouvements de sympathie et d'antipa^thie. On voit dans une compagnie une personne dont l'air et les manières ont de secrètes alliances avec la disposition présente de notre corps , sa vue nous tpuche et nous pénètre , nous sommes portés sans réflexion à l'aimer et à lui vouloir du bien. C'est le je ne sais quoi qui nous agite, car la raison n'y a point de part, tl arrive le contraire à l'égard de ceux dont Talf et les manières répandent, pour ainsi dire, le dégoût et l'horreur. Ils ont je ne sai» quoi de fade qui repousse et qui nous effraie ; mais l'esprit n'y coonaît rien, car il n'y a que les sens qui jugent bien de la beauté et de. la laideur sensible^ lesquelles sont l'objet de ces sortes de passions^^
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