CHAPITRE VIII
Application des autres règles à des questions particulières.
Il y a des questions de deux sortes, de simples et de composées. La résolution des premières ne dépend que de la seule attention de l'esprit aux idées claires des termes qui les expriment. Les autres ne se peuvent résoudre que par comparaison à une troisième ou à plusieurs autres idées; on ne peut découvrir les rapports inconnus qui sont exprimés par les termes de la question , en comparant immédiatement les idées de ces termes, car elles ne peuvent se joindre ou se comparer. Il faut donc une ou plusieurs idées movennes afin de faire les comparaisons nécessaires pour dccou\ rir
' il. 08
ces rapports, et observer exactement que ces idées moyennes soient claires et distinctes , à proportion que l'on tâche de découvrir des rapports plus exacts et en plus grand nombre.
(^etle règle n'est qu'une suite de la première, et elle est d'une égale importance. Car s'il est nécessaire, pour connaître exactement les rapports des choses que l'on compare, d'en avoir des idées claires et distinctes ; il est nécessaire, par la même raison, de bien connaître les idées moyennes par lesquelles on prétend faire ces comparaisons, puisqu'il faut connaître distinctement le rapport de la mesure avec chacune des choses que l'on mesure pour en découvrir les rapports. Voici des exemples.
Lorsqu'on laisse nager librement un petit vase fort léger, dans lequel il y a une pierre d'aimant; si l'on vient à présenter au pôle septentional de cet aimant le même pôle d'un autre aimant que Ton tient entre ses mains, aussitôt on voit que le premier aimant se retire comme s'il était poussé par quelque vent violent. Et l'on désire savoir la cause de cet effet.
11 est assez visible que, pour rendre raison du mouvement de cet aimant, il ne sufiit pas de connaître les rapports qu'il a avec Tautre ; car, quand môme on les connaîtrait parfaitement tous, on ne pourrait pas comprendre comment ces deux corps se pourraient pousser sans se rencontrer.
II faut donc examiner quelles sont les choses que l'on connaît distinctement être capables, selon l'ordre de la nature, de remuer (pjelque corps ; car il est question de découvrir la cause naturelle du mouvement de l'aimant, qui est certainement un corps. Ainsi, il ne faut point recourir à quelque qualité, à quelque forme ou à «luelque entité que l'on ne connaît point clairement être capable de renmer les corps, ni même à quelque intelligence, car on ne sait point avec certitude que les intelligences soient les causes ordiiiaues des mouvements naturels des corps, ni même si elles peuvent produire du mouvement.
On sait évidemment que c'est une loi de la nature que les corps se remuent les uns les autres lorsqu'ils se rencontrent; il faut donc lâcher d'expliquer le mouvement de l'aimant par le moyen de quelque corps qui le rencontre. Il est vrai qu'il se peut faire qu'il y ait quelque autre chose qu'un corps qui le remue ; mais, si l'on n'a point (l'idée distincte de celte chose, il ne faut point s'en servir comme dun moyen recevabic pour découvrir ce qu'on cherche, ni pour r(^x|)li({uer aux autres ; car ce n'est pas rendre raison d'un effet que d'en donner pour cause une chose que personne ne conçoit clairement. Il ne faut donc point se mellre en peine s'il y a, ou s'il n'y a
paS} quelque autre cause naturelle du mouvement' des corps que leur mutuelle rencontre ; il faut plutôt supposer qu'il n'y en a point, et considérer avec attention quel corps peut rencontrer et remuer cet aimant.
On voit d'abord que ce n'est point l'aimant qu'on tient en main, puisqu'il ne touche pas celui qui est remué Mais parce qu'il n'est remué qu'ù l'approche de celui qu'on lient en main, et qu'il ne se remae pas de lui-même, on doit conclure que, bien que ce ne soit pas l'aimant qu'on tient qui le remue , ce doit être quelques petits corps qui en sortent et qui sont poussés par lui vers l'autre aimant.
Pour découvrir ces petits corps il ne faut pas ouvrir les yeux et s'approcher de cet aimant, car les sens imposeraient à la raison, et l'on jugerait peut-être qu'il ne sort rien de l'aimant, à cause qu'on n'en voit rien sortir; on ne se souviendrait peut-être pas qu'on ne voit pas les vents, môme les plus impétueux, ni plusieurs autres corps qui produisent des effets extraordinaires. Il faut se tenir ferme à ce moyen très-clair et très-intelligible, et examiner avec soin tous les effets de l'aimant, afin de découvrir comment il peut sans cesse pousser hors de lui ces petits corps sans qu'il di- .minue ; car les expériences que l'on fera découvriront que ces petits corps^ qui sortent par un côté, rentrent incontinent par l'autre, et elles serviront à expliquer toutes les difficultés que l'on peut former contre la manière de résoudre cette question. Mais il faut bien remarquer qu'on ne devrait pas abandonner ce moyen, quand même on ne pourrait répondre à quelques difiBcultés appuyées sur l'ignorance où l'on est de beaucoup de choses.
Si l'on ne souhaite pas d'examiner d'où vient que les aimants se repoussent lorsqu'on leur oppose les mêmes pôles, mais plutôt d'où vient qu'ils s'approchent et qu'ils se joignent l'un à l'autre lorsqu'on présente le pôle septentrional de l'un au pôle méridional de l'autre, la question sera plus difficile et un seul mopn ne suffira pas pour la résoudre. Ce n'est point assez de connnaître exactement les rapports qui sont entre les pôles de ces deux aimants, ni de recourir au moyen que l'on a pris pour la questrôh précédente, car ce moyen semble au contraire empêcher l'effet dont on chercherait la cause. Il ne faut point aussi recourir à aucune des choses que nousneconnaissons point clairement être les causes naturelles et ordinaires des mouvements corporels, ni nous délivrer dé la difficulté de la question par l'idée vague et indéterminée d'une qualité occulte dans les aimants, par laquelle ils s'attirent l'un l'autre ; car l'esprit ne peut concevoir clairement qu'un corps en puisse attirer un autre, L'impénétrabilité des corps fait clairement concevoir que le mou-
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(leur (H la ti;^iire des poros de l'aimant par lesquels ces petits corps Iraversenl, il faudrait encore faire d'autres expériences; mais cela nous conduirait ou nous no voulons pas aller, et où nous pourrions bien nous éi2;arer. On peut consulter sur ces questions les principes de la philosophie de M. Descarte^, non pour suivre aveuglément les sentiments de ce savant philosophe, mais pour s'accoutumera sa méthode de philosopher. Je dis seulement, pour répondre à une ohjectioji qui frappe d'abord, d'où vient que ces petits corps ne peuvent rentrer par les i)ores d'où ils sont sortis; qu'outre une i^randeur ou une lij^ure déterminée capable de produire cet effet, l'inflexion des petites branches qui composent ces pores peut obéir en un sens aux petits corps qui les traversent, et se hérisser et leur fermer le passage en un autre sens. Le courant continuel de la matière subtile d'un pôle à l'autre, dans les pores de l'aimant, suffit môme pour empêcher qu'elle ne rentre par les pores dont elle est sortie ; car une partie de cette matière ne peut pas vaincre ce courant pour se faire passage dans les pores dont elle est sortie, ni dans ceux du pôle de môme nom, qui ont un courant contraire. De sorte qu'il ne faut point être trop surpris de la différence des pôles de l'aimant ; car cette diflerence peut être expliquée en bien des manières, et il n'y a de la difliculté qu'à reconnaître la véritable.
Si l'on avait tâché de résoudre la question que l'on vient d'examiner, en commençant par les petits corps qu'on suppose sortir de l'aimant (1, on aurait trouvé la même chose, et l'on aurait aussi découvert que l'air est composé d'une infinité de parties qui sont dans une agitation continuelle ; car sans cela il serait impossible que l'aimant c put s'approcher de l'aimant C. Je ne m'arrête pas à expliquer ceci , parce que cela n'est pas difficile.
Voici une question plus composée que les précédentes et dans laquelle il faut faire usage de plusieurs règles. On demande quelle peut être la cause naturelle et mécanique du mouvement de nos membres.
L'idée de cause naturelle est claire et distincte, si on l'entend comme je l'ai expliqué dans la question précédente; mais le terme de mouvement de nos membres est équivoque et confus, car il y a plusieurs sortes de ces mouvements : il y en a de volontaires, de naturels et de convulsifs. Il y a aussi diderents membres dans le corps de l'homme. Ainsi, selon la première règle, je dois demander duquel de ces mouvements on souhaite de savoir la cause. Mais si on laisse la question indéterminée, afin que j'en use à mon choix, j'examine la question de celte sorte.
Je considère avec attention les propriétés de ces monvemenl*;;
DE LA MÉTHODE. — W PARTIE. 57t
el parce que je découvre d'abord que les mouvements vcrtontaires se foDt d'ordinaire plus promptement que les convulsifs , j'en conclus que leur cause en peut, être différente. Ainsi je puis et je dois par conséquent examiner la question par parties ; car elle paraît être de longue discussion.
Je me restreins à ne considérer d'abord que le mouvement volontaire; et parce que nous avons plusieurs parties qui servent à ces mouvements , je ne m'attache qu'au bras. Je considère donc que le bras est composé de plusieurs muscles qui ont presque tous quelque action lorsqu'on lève de terre ou qu'on remue diversement quelque corps; mais je ne m'arrête qu'à un seul, voulant bien supposer que les autres soqt à peu près formés d'une même manière. Je m'mstrujs de sa composition par quelque livre d'anatomie ou plutôt par la vue sensible de ses fibres et de ses tendons que je me fars disséquer par quelque habile anatomiste à qui je fais toutes les demandes qui pourront dans la suite me faire naître dans l'esprit quelque moyen de trouver ce que je cherche.
Considérant donc toutes choses avec attention, je ne puis douter que le principe du mouvement dp mon bras ne dépende de raccourcissement des muscles qui le composent. £t si je veux bÏBn, pour ne pas m'embarrasser de trop de choses, supposer, selon l'opinion commune, que cet accourcissemeut se f^it par le moyen des esprits animaux qui remplissent le ventre de ces muscles et qui en approchent ainsi les extrémités , toute la question qui regarde le mouvement volontaire sera réduite à savoir comment le peu d'esprits animaux qui sont contenus dans up bras peuvent en enfler subitement les muscles selon les ordres de la volonté avec une foroe suiBsante pour lever un fardeau de cent pesant et davantage*
Quand on médite ceci avec quelque application , le premier moyen qui se présente à l'imagination est d'ordinaire celui de quelque effervescence prompte et violente semblable à celle de la poudre à canon ou de certaines liqueurs remplies de sels alcalis^ lorsqu'on les mêle avec celles qui sont roides ou pleines de sel acide. Quelque peu de poudre à canon est capable, lorsqu'elle s'allume, d'enlever non-seulement un fardeau de cent Uvres, mais une tour et même une montagne. Les tremblements de terre qui renversent des villes et qui secouent des provinces entières se font aussi par des esprits qui s'allument sous terre à peu près comme la poudre à canon. Ainsi, en supposant dans le bras une cause de la fâri)[)^ntation et de I9 dilatation des esprits, on pourra dire qu'elle est le^principe de cotte force qu'ont les hommes pour faire des mouvements si prompts et si violents.
Opendant comme on- doit se défier de ces moyens qui n'entrent dans l'esprit que par les sens et dont on n'a point de connaissance claire et évidente, on ne doit pas si facilement se servir de celui-ci, car enfin il ne sufiit pas de rendre raison de la force 'et de la promptitude de nos mouvements par une comparaison. Celte raison est confuse, mais de plus elle est imparfaite; car on doit expliquer ici un mouvement volontaire , et la fermentation n'est j)as volontaire. Le sang se fermente avec excès dans les fièvres, et l'on ne peut l'en empêcher. Les esprits s'enflamment et s'agitent dans le cerveau, et leur agitation ne diminue pas selon nos désirs. Quand un homme remue le bras en diverses façons, il faudrait, selon cette explication, qu'il se fit un million de fermentations grandes et petites, promptes et lentes, qui commençassent, et, ce qui est encore plus difficile à expliquer selon cette supposition, qui finissent dans le moment qu'il le veut. Il faudrait que ces fermentations ne dissipassent point toute leur matière et que cette matière fut toujours prête à prendre feu. Lorsqu'un homme a fait dix lieues, combien de mille fois faut-il que les muscles qui servent à marcher se soient emplis et vidés? et combien faudrait-il d'esprits si la fermentation les dissipait et les amortissait à chaque pas? Cette raison est donc imparfaite pour expliquer les mouvements de notre corps qui dépendent entièrement de notre volonté.
Il est évident que la question présente consiste dans ce problème des mécaniques : Trouver par des machines pneumatiques le moyen de vaincre telle force, comme de cent pesant, par une autre force si petite que Von voudra, comme celle du poids d'une once, et que laj)plication de cette petite force pour produire son effet dépende de h volonté. Or, ce problème est facile à résoudre et la démonstration en est claire.
On peut le résoudre par un vase qui ait deux ouvertures dont l'une soit un peu plus de 1600 fois plus grande que l'autre, et dan? lesquelles on insère les canons de deux soufflets égaux, et que l'on applique une force 1600 fois seulement plus grande que l'autre au soufflet de la plus grande ouverture, car alors la force 1600 foi> plus petite vaincra la plus grande. Et la démonstration en est claire par les mécaniques, puisque les forces ne sont point justement en proportion avec les ouvertures, et que le rapport de la petite force à la petite ouverture est plus grand que le rapport de la grande force à la grande ouverture.
Mais pour résoudre ce problème par une machine qui représente mieux l'effet des muscles que celle qu'on vient de donner, il fanî souffler quelque pou dan.- nu ballon et appuyer ensuite, surrc
ballon à demi enflé de vent, une pierre de 5 ou 6 cents pesant, ou, rayant mis sur yne table, le couvrtr d'un ais, et cet ais d'une fort grosse pierre, ou faire asseoir un homme des plus pesants sur cet ais, en lui donnant même la liberté de se retenir à quelque chose afin de résister à l'enflure du ballon ; car si quelqu'un souffle de nouveau seulement avec la bouche dans ce ballon, il soulèvera la pierre qui le comprime ou l'homme qui est assis dessus , pourvu que le canal par lequel le vent entre dans le ballon ait une soupape qui l'empêche de sortir lorsqu'il faut reprendre haleine. La raison de ceci est que l'ouverture du ballon est si petite ou doit être supposée si petite par rapport à toute la capacité du même ballon qui résiste par le poids de la pierre qu'une trés-petile force est capable d'en vaincre une très-grande par cette mafiière.
Si l'on considère aussi que le souffle seul est capable de pousser une balle de plomb avec violence par le moyen des sarbacanes, à cause que la force du souffle ne se dissipe pomt et se renouvelle sans cesse , on reconnaîtra visiblement que la proportion nécessaire entre l'ouverture et la capacité du ballon étant supposée, le souffle seul peut vaincre facilement de très-grandes forces.
Si donc l on conçoit que les muscles entiers ou chacune dcr^ fibres qui les composent ont comme ce ballon une capacité propre à recevoir les esprits animaux ; que les pores par où les espritï^ s'y insinuent sont peut-être encore plus petits à proportion que le col d'une vessie ou le trou d'un ballon ; que les esprits sont retenus et poussés dans les nerfs à peu près comme le souflle dans les sarbacanes, et que les esprits sont plus agités que l'air des poumons et poussés avec plus de force dans les muscles qu'il ne l'est dans les ballons ; on reconnaîtra que le mouvement des esprits qui se répandent dans les muscles peut vaincre la force des plus pesants fardeaux que l'on porte ; et que si on ne peut en porter de plus pesants, le défaut de force ne vient point tant du côté des esprits que de celui des fibres et des peaux qui composent les muscles, lesquels crèveraient si on faisait trop d'effort. D'ailleurs , si l'on prend garde que par les lois de l'union de l'àme et du corps les mouvements de ces esprits, quant à leur détermination, dépendent de la volonté des hommes , on verra bien que les mouvements dos bras doivent être volontaires.
Il est vrai que nous remuons notre bras ave(^ une telle promptitude qu'il semble d'abord incroyable que l'épanchement des esprits dans les muscles qui le composent puisse être assez prompt pour cela. Mais nous devons considérer que ces esprits sont extrêmement agités, toujours prêts à entrer d'un muscle dans l'autre, et
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qu'il n'en faut pas beaucoup pour les enfler aussi peu qu'il est nécessaire afin de les remuer seuis, ou lorsque nous levons de terre quelque chose de fort léger ; car lorsque nous avons quelque chose de pesant à lever, nous ne le pouvons pas faire avec beaucoup do promptitude. Les fardeaux étant pesants, il faut beaucoup enfler et bander les muscles ; pour les enfler en cette sorte, il faut davantage d esprits qu'il n'y en a dans les muscles voisins ou antagonistes. Il faut donc quelque peu de temps pour faire venir ces esprits de loin et pour en pousser une quantité capable de résister à la pesanteur. Ainsi ceux qui sont chargés ne peuvent courir, et ceux qui lèvent de terre quelque chose de pesant ne le font pas avec autant de promptitude que ceux qui lèvent une paille.
Si l'on fait encore réflexion que ceux qui ont plus de feu ou un peu de vin dans la tète sont bien plus prompts que les autres: qu'entre les animaux ceux qui ont les esprits plus agités, comme les oiseaux , se remuent avec plus de promptitude que ceux qui ont le sang froid, comme les grenouilles, et qu'il y en a même quelques-uns, comme le caméléon , la tortue et quelques insectes dont les esprits sont si peu agités que leurs muscles ne se remplissent pas pliis promptement qu'un petit ballon dans lequel on soufflerait. Si l'on considère bien toutes ces choses, on pourra peut-être croire que l'explication que nous venons de donner est recevable.
Mais encore que cette partie de la question proposée qui regarde les mouvements volontaires soit suflisamn[ient résolue, on ne doit pas cependant assurer qu'elle le soit entièrement et qu'il n'y ait rien davantage dans notre corps qui contribue à ces niouvemenL^ que ce qu'on a dit ; car apparemment il y a dans nos muscles mille ressorts qui facilitent ces mouvements, lesquels seront éternellement inconnus à ceux mêmes qui devinent le mieux sur les ouvrages de Dieu.
La seconde partie de la question qu'il faut exammer regarde les mouvements naturels ou ces sortes de mouvements qui n'ont rien d'extraordinaire, comme ont les mouvements convulsifs, mais qui sont absolument nécessaires à la conservation de la machine, et qui, par conséquent, ne dépendent point entièrement de nos volontés.
Je considère donc d'abord avec toute l'attention dont je suis capable (iuels sont les mouvements qui ont ces conditions, et s'ils sont entièrement semblables. Mais, parce que je reconnais d'abord qu'ils sont presque tous différents les uns des autres ; pour ne me pas embarrasser de tiop de choses, je ne m'arrête qu'au mouvement du C(pur. Cette partie est la plus connue, et ses mouvements sont les plus sensibles. J'examine donc sa structure, et je remarque deux
choses entre plusieurs autres : la première , qu'il est composé de fibres comme les autres muscles; la seconde, qu'il a deux cavités très-considérables. Je juge donc que son mouvement se peut faire par le moyen des esprits animaux, puisque c'est un muscle; et que le sang s'y fermente et s'y dilate, puisqu'il y a des cavités. Le premier de ces jugements est appuyé sur ce que je viens de dire, et le second sur ce que le cœur est beaucoup plus chaud que toutes les autres parties du corps ; que c'est lui qui répand la chaleur avec le sang dans tous nos membres- que ces deux cavités n'ont pu se conserver que par la dilatation du sang, et qu'ainsi elles servent à la cause qui les a produites. Je puis donc rendre suffisamment raison du mouvement du cœur par les esprits qui l'agitent et par le sang qui le dilate lorsque ce sang se fermente ; car encore que la cause que j'jipporte de son mouvement ne soit peut-être pas la véritable, il me paraît certain qu'elle est suffisante pour le produire.
II est vrai que le principe de la fermentation ou de la dilatation des liqueurs n'est peut-être pas assez connu à tous ceux qui liront ceci pour prétendre avoir expliqué un effet lorsqu'on a fait voir en général que sa cause est la fermentation ; mais on ne doit pas résoudre toutes les questions particulières en remontant jusques aux premières causes. Ce n'est pas que l'on n'y puisse remonter et découvrir ainsi le véritable système dont tous les effets particuliers dépendent , pourvu que l'on ne s'arrête qu'aux idées claires ; mais c'est que cette manière de philosopher n'est pas la plus juste ni la plus courte.
Pour faire comprendre ce que je veux dire, il faut savoir qu'il y a des questions de deux sortes. Dans les premières, il s'agit de découvrir la nature et les propriétés de quelque chose ; dans les autres, on souhaite seulement de savoir si une telle chose a ou n'a pas une telle propriété : ou, si l'on sait qu'elle a une telle propriété, on veut seulement découvrir quelle en est la cause.
Pour résoudre les questions du premier genre il faut considérer les choses dans leur naissance , et les concevoir toujours s'engendrer par les voies les plus simples et les plus naturelles. Pour résoudre les autres, il faut s'y prendre d'une manière bien différente : il faut les résoudre par des suppositions , et examiner si ces suppositions font tomber dans quelque absurdité oti si elles conduisent à quelque vérité clairement connue.
On veut, par exemple, découvrir quelles sont les proj^'iétés de la roulette ou de quelqu'une des sections coniques, il faut considérer ces lignes dans leur génération , et les former selon les voies les plus simples et les moins embarrassées ; car c'est là le meilleur ei
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le plus courl clietnin pour en découvrir la nature et les propriétés. On voit sans peine que la sous-tendanle de la roulette est égale au cercle qui l'a formée ; et , si l'on n'en découvre pas facilement beaucoup de propriétés par cette voie , c'est que la ligne circulaire qui sert à la former n'est pas assez connue. Mais pour les lignes purement mathématiques , ou dont on peut connaître plus clairement les rapports, telles que sont les sections coniques, il suffit, l)our on découvrir un très-grand nombre de propriétés , de considérer ces lignes dans leur génération. Il faut seulement prendre garde que, pouvant s'engendrer par des mouvements réglés en plusieurs manières, toute sorte de génération n'est pas également propre à éclairer l'esprit; que les plus simples sont les meilleures, et qu'il arrive cependant que certaines manières particulières sont plus propres que les autres à démontrer quelques propriétés particulières.
iMais s'il n'est pas question de découvrir en général les propriétés d'une chose , mais de savoir si une chose a une telle propriété, alois il faut supposer qu'elle Ta effectivement , et examiner avec attention ce qui doit suivre dt cette supposition , si elle conduit à une absurdité manifeste ou bien à quelque vérité incontestable qui puisse servir de moyen pour dé(^ouvrir ce qu'on chercha ; et c'est là la manière dont les géomètres se servent pour résoudre leurs problèmes. Ils supposent ce qu'ils cherchent et ils examinent ce qui en doit arriver ; ils considèrent attentivement les rapports qui résultent de leur supposition ; ils représentent tous ces rapports , qui renferment les conditions du pi'oblème, par des équations, et ils réduisent ensuite ces équations selon les règles qu'ils en ont, en sorte que ce qu'il y a d'inconnu se trouve égal à une ou plusieurs choses entièrement connues.
S il est donc question de découvrir en général la nature du feu et des ditiérentes fermentations qui sont les causes les plus universelles des etfets naturels, je dis que la voie la plus courte et la plus siue est de l'examiner dans son principe. Il faut considérer la formation des corps les plus agités et dont le mouvement se répand dans ceux qui se fermentent; il faut, par des idées claires et par les voies les plus simples, examiner ce que le mouvement est capable de produire dans la matière ; et, parce que le feu et les différentes fermentations sont des choses fort générales , et qui dt^ pendent par conséquent de peu de causes , il ne sera pas nécessaire fleronsidérer long-temps ce dont la matière est capable, lorsqu'ell»^ est animée par le mouvement, pour reconnaître la nature delà fcnnenlatioîi dans son principe; et Ton apprendra en même Icinf»-
plusieurs autres choses absolument nécessaires à la connaissance de la physique. Au lieu que , si l'on voulait raisonner dans celte question par suppositions , afin de remonter ainsi jusques aux premières causes et jusques aux lois de la nature selon lesquelles toutes choses se forment , on ferait beaucoup de fausses suppositions qui ne serviraient à rien.
On pourrait bien reconnaître que la cause de la fermentation est le mouvement d'une matière invisible qui se communique aux parlies de celle qui s'agite ; car on sait assez que le feu et les différentes fermentations des corps consistent dans leur agitation , et que, par les lois de la nature, les corps ne reçoivent immédiatement tor mouvement que par la rencontre de quelques autres plus agités. Ainsi on pourrait découvrir qu'il y a une matière invisible dont l'agitation se communique par la fermentation aux corps visibles. Mai$ il serait moralement impossible, par la voie des suppositions, de découvrir comment cela se fait; et il n'est pas de beaucoup si difficile de le découvrir lorsqu'on examine la formation des éléments ou des corps , dont il y a un plus grand nombre de même nature, comme on le peut voir en partie par le système de M. Descartes.
La troisième partie de la question, qui est des mouvements convulsifs , ne sera pas extrêmement difficile à résoudre , pourvu que l'on suppose qu'il y a dans le corps des esprits animaux capables de quelque fermentation et des humeurs assez pénétrantes pour s'insinuer dans les pores des nerfs par où les esprits se répandent dans les muscles, pourvu aussi que l'on ne prétende point déterminer quelle est la véritable disposition des parties invisibles qui contribuent à ces mouvements convulsifs.
Lorsque l'on a séparé un muscle du reste du corps , et qu'on le tient par les extrémités , on voit sensiblement qu'il fait effort pour se raccourcir lorsqu'on le pique par le ventre. Il y a de l'apparence que ceci dépend de la construction des parties imperceptibles qui le composent, lesquelles, comme autant de ressorts, sont déterminées à de certains mouvements par celui de la piqûre. Mais qui pourrait s'assurer d'avoir trouvé la véritable disposition des parties qui servent à produire ce mouvement, et qui pourrail; en donner une démonstration incontestable? Certainement cela paraît impossible, quoique peut-être, à force d'y penser, l'on puisse imaginer une construction de muscles propres à faire tous les mouvements dont nous les voyons capables. Il ne faut donc point penser à déterminer quelle est la véritable construction des muscles. Mais, parce qu on ne peut raisonnablcmeut douter qu'il nV ait des esprit sus- 11. ' ^ .
ceptibles de quelque fermentation par le mélange de quelque mtiliére subtile, et que les humeurs acres et piquantes ne puissent s'insinuer dans les nerfs, on peut le supposer.
Pour résoudre la question proposée , il faut donc examiner d'abord combien il y a de sortes de mouvements convulsifs; et, parce que le nombre en paraît indéfini , il faut s'arrêter aux principaux , dont les causes semblent être différentes. Il faut considérer les parties dans lesquelles ils se font, les maladies qui les précèdent et qui les suivent; s'ils se font avec douleur ou sans douleur; et, sur toutes choses , quelle est leur promptitude et leur violence; car il y en a qui se font avec promptitude et violence , d'autres avec promptitude sans violence , et d'autres avec violence sans promptitude , et d'autres enfin sans violence et sans promptitude ; il y en a qui finissent et qui recommencent sans cesse ; il y en a qui tiennent les parties roides et sans mouvement pour quelque temps, et il y en a qui en ôtent entièrement l'usage et qui les défigurent.
Toutes ces choses considérées , il n'est pas difficile d'expliquer en général comment ces mouvements convulsifs se peuvent faire après ce qu'on vient de dire des mouvements naturels et des mouvenaents volontaires ; car sr l'on conçoit qu'il se mêle avec les esprits qui sont contenus dans un muscle quelque matière capable de les fermenter, ce muscle s'enfiera et produira dans cette partie un mouvemrnt convulsif.
Si Ton peut facilement résister à ce mouvement, ce sera une marque que les nerfs ne seront point bouchés par quelque humeur, puisque Ion peut vider le muscle des esprits qui y sont entrés et les déterminer à enfler le muscle antagoniste; mais si l'on ne le peut, il faudra conclure que les humeurs piquantes et pénétrantes ont au moins quelque part à ce mouvement. Il peut môme quelquefois arriver que ces humeurs soient la seule cause de ces mouvemenU convulsifs ; car elles peuvent déterminer le cours des esprits vers certains muscles , en ouvrant les passages qui les y portent et en fermant les autres , outre qu'elles peuvent en raccourcir les tendons et les fibres en pénétrant leurs pores.
Lorsqu'un poids fort posant pend au bout d'une corde, on l'élève notablement si Ton mouille seulement cette corde , parce que les parties de l'eau , s'insinuant comme autant de petits coins entre les filets dont la corde est composée, elles raccourcissent en l'élargissant. De mémo les humeurs pénétrantes et piquantes, s'insinuant (lans les pores des nerfs, les raccourcissent, tirent les parties qui y sont attachées, et produisent dans le corps des mouvements convulsifs (pii sont oxtrémcmont lents, violents et douloureux, et
laissent souvent la partie dans une contorsion extraordinaire pendant un temps considérable.
Pour les mouvements convulsifs qui se font avec promptitude , ils sont causés par les esprits ; mais il n'est pas nécessaire que ces esprits reçoivent quelque fermentation , il suffit pour cela que les conduits par où ils passent soient plus ouverts par un côté que par un autre.
Quand toutes les parti^ du corps sont dans leur situation natu<relle, les esprits animaux s'y répandent également et promptement par rapport au besoin de la machine, et ils exécutent fidèlement. les ordres de la volonté ; mais lorsque les humeurs troublent la dispo-^ sition du cerveau , et qu'elles changent ou remuent diversement les ouvertures des nerfs , ou que , pénétrant dans les muscles , elles en agitent les ressorts, les esprits se répandent dans les parties d'une manière toute nouvelle, et produisent des mouvements extraordinaires sans que la volonté y ait part.
Cependant on peut quelquefois , par une forte résistance, empê-r cher quelques-uns de ces mouvements , et diminuer même peu à peu les traces qui servent à les produire, quoique l'habitude soit toute formée. Ceux qui prennent garde à eux s*émpôchent assez facilement de faire des grimaces ou de prendre un air ou une posture indécente , quoique le corps y soit disposé ; ils surmontent même ces choses , quoiqu'elles soient fortifiées par l'habitude , mais avec beaucoup plus de peine , car il faut toujours les combattre dans leur naissance et avant que le cours des esprits se soit fait un chemin trop difficile à fermer.
La cause de ces mouvements est quelquefois dans le muscle qui est agité , c'est quelque humeur qui le pique ou quelques esprits qui s'y fermentent; mais on doit juger qu'elle est dans le cerveau, principalement lorsque les convulsions n'agitent pas seulement une ou deux parties du corps en particulier, mais presque toutes, et encore dans plusieurs maladies qui changent la constitution naturelle du sang et des esprits.
Il est vrai qu'un seul nerf ayant quelquefois difl'érentes branches qui se répandent dans des parties du corps assez éloignées , comme sur le visage et dans les entrailles , il arrive assez souvent que la convulsion, ayant sa cause dans une partie dans laquelle quelqu'une de ces branches s'insinue , peut se communiquer à celles où les autres branches répondent sans que le cerveau en soit la cause et que les esprits soient corrompus.
M^is, lorsque les mouvements convulsifs sont communs à presque toutes les parties du corps, il est nécessaire de dire ou que les
l'sprits so fermonteiU d'une manière extraordinaire , ou que l'ordre cl l'arrangement des parties du cerveau est troublé , ou que touies ces deux choses arrivent. Je ne m'arrête pas davantage à cette question, car elle devient si composée et dépend de tant de choses, lorsqu'on descend dans le particulier, qu'elle ne peut pas facilement servir à expliquer clairement les règles que l'on a données.
11 n'y a point de science qui fournisse davantage d'exemples propres pour faire voir l'utilité de ces règles que la géométrie , et principalement l'algèbre; car ces deux sciences en font un usage continuel. La géométrie fait clairement connaître la nécessité qu'il y a de commencer toujours par les choses les plus simples et qui renferment le moins de rapports. Elle examine toujours ces rapports par des mesures clairement connues ; elle retranche tout ce qui est inutile pour les découvrir ; elle divise en parties les questions composées; elle range ces parties et les examine par ordre; enfln , le seul défaut qui se rencontre dans cette science c'est, comme j'ai déjà dit ailleurs, qu'elle n'a point de moyen fort propre pour abréger les idées et les rapports qu'on a découverts. Ainsi , quoiqu'elle règle l'imagination et qu'elle rende l'esprit juste , elle n'en augmente pas de beaucoup l'étendue et elle ne le rend point capable de découvrir des vérités fort composées.
Mais l'algèbre apprenant à abréger continuellement, et de la manière du monde la plus courte , les idées et leurs rapports , elle augmente extrêmement la capacité de l'esprit; car ou ne peut rien concevoir de si composé dans les rapports des grandeurs que l'esprit ne puisse, avec le temps, le découvrir par les moyens qu elle fournit lorsqu'on sait la voie dont il s'y faut prendre.
La cinquième règle et les autres, où il est parlé de la manière d'abréger les idées, ne regardent que colle science, car l'on n'a point dans les autres sciences de manière commode de les abréger. Ainsi je ne m'arrêterai pas à les expliquer. Ceux qui ont beaucoup d'inclination pour les mathématiques et qui veulent donner à leur esprit toute la force et toute l'étendue dont il est capable, et se mettre ainsi en état de découvrir par eux-mêmes une infinité de nouvelles vérités, s'étant sérieusement appliqués à l'algèbre, reconnaîtront que si cette science est si utile à la recherche de la vérité , c'est j)arce qu'elle observe les règles que nous avons prescrites. Mais j'avertis que par l'algèbre j'entends principalement celle dont M. Descartes et quelques autres se sont servis.
Avant que de finir cet ouvrage , je vais donner un exemple un peu étendu pour faire mieux connaître l'utilité que l'on peut retirer d(» tout ce livre. Je représente , dans cet exemple , les démarches
d'un esprit qui , voulant examiner une question assez importante , fait effort pour se délivrer de ses préjugés. Je le fais même tomber d'abord dans quelque faute afin que cela réveille le souvenir de ce que j'ai dit ailleurs. Mais , son attention le conduisant enfin à la vérité qu'il cherche, je le fais parler positivement comme un homme qui prétend avoir résolu la question qu'il a examinée.