Journal ihf< f^nviints <\\\ 12 nov. IfiOS
DLS SENS. 29
nature de pins pclil?, et de [)lu.s petits à l'infini dans cette proportion si étrange d'un homme à unciron.
Nous avons des démonstrations évidentes et mathématiques de la divisibilité de la matière à Tinfini ; et cela suffit pour nous faire croire qu'il peut y avoir des animaux plus petits et plus petits à l'infini , quoique notre imagination s'efifarouche de cette pensée. Dieu n'a fait la matière que pour en former des ouvrages admirables; et puisque nous sommes certains qu'il n'y a point de parties dont la petitesse soit capable de borner sa puissance dans la formation de ces petits animaux , pourquoi la limiter et diminuer ainsi sans raison l'idée que nous avons d'un ouvrier infini, en mesurant sa puissance et son adresse par notre imagination qui est finie?
L'expérience nous a déjà détrompés en partie , en nous faisant voir des animaux mille fois plus petits qu'un ciron, pourquoi voudrions-nous qu'ils fussent les derniers et les plus petits de tous ? Pour moi , je ne vois pas qu'il y ait raison de se l'imaginer. Il est au contraire bien plus vraisemblable de croire qu'il y en a de beaucQiip plus petits que ceux que l'on a découverts ; car enfin les petits animaux ne manquent pas aux microscopes, comme les microscopes manquent aux petits animaux.
Lorsqu'on examine au milieu de l'hiver le germe de l'oignon d'une tulipe, avec une simple loupe ou verre convexe, ou même seulement avec les yeux, on découvre fort aisément dans ce germe les feuilles qui doivent devenir vertes, celles qui doivent composer la fleur ou la tulipe , cette petite partie triangulaire qui enferme la graine, et les six petites colonnes qui l'environnent dans le fond de la tulipe. Ainsi on ne peut douter que le germe d'un oignon de tulipe ne renferme une tulipe tout entière.
Il est raisonnable de croire la même chose du germe d'un grain de moutarde, de celui d'un pépin de pomme, et généralement de toutes sortes d'arbres et de plantes, quoique cela ne se puisse pas voir avec les yeux , ni même avçc le microscope ; et l'on peut dire avec quelque assurance que tous les arbres sont en petit dans le germe de leur semence.
Il ne paraît pas même déraisonnable de penser qu'il y a des arbres infinis dans un seul germe, puisqu'il ne contient pas seulement l'arbre dont il est la semence, mais aussi un très-grand nombre d'autres semences, qui, peuvent toutes jcnfermer dans elles-mêmes de nouveaux arbres. et de nouvelles semences d'arbres; lesquelles conserveront peut-être encore, dans une petitesse incompréhensible, d'antres arbres et d'antres semences aussi fécondes que les
premières, ot ainsi à rinfini. De sorte que, selon cette pensée qui ne peut pnrniire impertinente et bizarre qu'à ceux qui mesurent les merveilles de la puissance infinie de Dieu avec les idées de leurs sens et de leur imai];inalion, on pourrait dire que dans un seul pépin de pomme il y aurait des pommiers, des pommes et des semences de pommiers pour des siècles infinis ou presque infinis , dans cette proportion d'un pommier parfait à un pommier dans sa semence ; que la nature ne fait que développer ces petits arbres, en donnant un accroissement sensible à celui qui est hors de sa semence, et des accroissements insensibles, mais très-réels et proportionnés à leur grandeur, à ceux qu'on conçoit être dans leurs semences; car on ne peut pas douter qu'il ne puisse y avoir des corps assez petits, pour s'insinuer entre les fibres de ces arbres que l'on conçoit dans leurs semences, et pour leur servir ainsi de nourriture.
Ce que nous venons de dire des plantes et de leurs germes, se peut aussi penser des animaux et du germe dont ils sont produits. On voit dans le germe de l'oignon d'une tulipe une tulipe entière. On voit aussi dans le germe d'un œuf frais, et qui n'a point été couvé, un poulet qui est peut-être entièrement formé *. On voit des grenouilles dans les œufs des grenouilles, et on verra encore d'autres animaux dans leur germe , lorsqu'on aura assez d'adresse et d'expérience pour les découvrir. Mais il ne faut pas que l'esprit s'arrête avec les yeux: car la vue de l'esprit a bien plus d'étendue que la vue du corps. Nous devons donc penser outre cela que tous les corps des hommes et des animaux, qui naîtront jusqu'à la consommation des siècles, ont peut-être été produits dès la création du monde; je veux dire que les femelles des premiers animaux ont peut-être été créées avec tous ceux de même espèce qu'ils ont engendrés, et qui devaient s'engendrer dans la suite des temps.
On pourrait encore pousser davantage cette pensée, et peut-être avec beaucoup de raison et de vérité ; mais on appréhende avec sujet de vouloir pénétrer trop avant dans les ouvrages de Dieu. On n'y voit qu'infinités partout, et non-seulement nos sens et notre imagination sont trop limités pour les comprendre, mais l'esprit même, tout pur et tout dégagé qu'il est de la matière, est trop grossier et trop faible pour pénétrer le plus petit des ouvrages de Dieu. II se perd, il se dissipe, il s'éblouit, il s'effraie à la vue de ce qu'on appelle un atome selon le langage des sens. Mais toutefois l'esprit
1 . Le germe de l'œuf est une petite tarUe blanclie qui est sur le jaune. — Voy . le liv. /> J'urmnlione pulli in nvn de M. Malpiglii. — Voy. Afiracnlum nalvrœ rie M. Swammerdam.
pur a cet avantage sur les sens et sur l'imagination, qu'il reconnaît sa faiblesse et la grandeur de Dieu, et qu'il aperçoit l'infini dans lequel il se perd ; au lieu que notre imagination et nos sens rabaissent les ouvrages de Dieu , et nous donnent une sotte confiance qui Dous précipite aveuglément dans Terreur. Car nos yeux ne nous font point avoir l'idée de toutes ces choses que nous découvrons avec les microscopes et par la raison. Nous n'apercevons point par notre vue de plus petit corps qu'un ciron ou une mite. La moitié d'un ciron n'est rien , si nous croyons le rapport qu'elle nous en fait. Une mite n'est qu'un point de mathématique à son égard ; on ne peut la diviser sans l'anéantir. Notre vue ne nous représente donc point l'étendue, selon ce qu'elle est en elle-même, mais seulement ce qu'elle est par rapporj; à notre corps ; et parce que la moitié d'une mite n'a pas un rapport considérable à notre corps, et que cela ne peut ni le conserver ni le détruire, notre vue nous le cache entièrement.
Mais si nous avions les yeux faits comme les microscopes, ou plutôt si nous étions aussi petits que les cirons et les mites , nous jugerions tout autrement de la grandeur des corps. Car sans doute ces petits animaux ont les yeux disposés pour voir ce qui les environne , et leur propre corps beaucoup plus grand ou composé d'un plus grand iiombre de parties que nous ne le voyons, puisqu'autrement ils n'en pourraient pas recevoir les impressions nécessaires à la conservation de leur vie , et qu'ainsi les yeux qu'ils ont leur seraient entièrement inutiles.
Mais afin de se mieux persuader de tout ceci, nous devons considérer que nos propres yeux ne sont en effet que des lunettes naturelles ; que leurs* humeurs font le môme effet que les verrez dans les lunettes; et que selon la situation qu'ils gardent entre eux, et selon la figure du cristallin et de son éloignement de la rétine, nous voyons les objets différemment. De sorte qu'on ne peut pas assurer qu'il y ait deux hommes dans le monde qui les voient précisément de la raôme grandeur, ou composés de semblables parties, puisqu'on ne peut pas assurer que leurs yeux soient tout à fait semblables.
Ils voient les objets de la même grandeur en ce sens qu'ils les voient compris dans les mômes bornes. Car ils en voient les extrémités par des lignes presque droites , et qui composent un angle visuel qui est sensiblement égal , lorsque les objets sont vus d'une égale distance. Mais il n'est pas certain que l'idée sensible qu'ils ont de la grandeur d'un même objet soit égale en eux, parce que les moyens qu'ils ont de ju|er de la distance ne sont pas égaux. De plus , ceux dont les fibres du nerf optique sont plus petites et
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plu.-^ (lélicalos peiivont roiuarqucr dans mi objet boaiicoiip |)lii> do parlies que ceux dont ce nerf est d'un tissu plus grossier.
Il n'y a rien de si facile que de démontrer géométriquement toutes ces choses; et si elles n'étaient assez connues, on s'arrêterait davantage à les prouver ^ Mais parce que plusieurs personnes ont déjà traité ces matières, on prie ceux qui s'en veulent instruire 'de les consulter.
Puisqu'il n'est pas certain qu'il y ait deux hommes dans le monde qui voient les objets de la môme grandeur, et que quelquefois un môme homme les voit plus grands de l'œil gauche que du droit, selon les observations que l'on en a faites, qui sont rapportées dans le Journal des Savants do Rome, du 'mois de janvier i669, il est visible qu'il ne faut pas nous fier au rapport de nos yeux pour en juger. Il vaut mieux écouter la raison qui nous prouve que nous ne saurions déterminer quelle est la grandeuf al)solue des corps qui nous environnent, ni quelle idée nous devons avoir de l'étendue d'un pied en carré, ou de celle de notre propre corps, afin que cette idée nous le représente tel qu'il est. Caria raison nous apprend que le plus petit de tous les corps ne serait point si petit s'il était seul, puisqu'il est composé d'un nombre iniini de parties, de chacune desquelles Dieu peut former une terre qui ne serait qu'un point à l'égard des autres jointes ensemble. Ainsi l'esprit de l'homme n'est pas capable de se former une idée assez grande pour comprendre et pour embrasser la plus petite étendue qui soit au monde , puisqu'il est borné et que cette idée doit être infinie.
Il est vrai que l'esprit peut connaître à peu près les rapports qui se trouvent entre ces infinis dont le monde est cdmposé; que l'un, par exemple , est double de l'autre , et qu'une toise contient six pieds; mais cependant il ne peut se former une idée qui représente ce que ces choses sont en elles-mêmes.
Je veux toutefois supposer que l'esprit soit capable d'idées qui égalent ou qui mesurent l'étendue des corps que nous voyons; car il est assez difficile de bien persuader aux hommes le contraire. Examinons donc ce (ju'on peut conclure de cette supposition. On en conclura sans doute que bieu ne nous trompe pas; qu'il ne nous a pas donné des yeux semblables aux lunettes qui grossissent ou qui diminuent les objets; et qu'ainsi nous devons croire que nos yeux nous l'eprésentent les choses comme elles sont.
11 est vrai que Dieu ne nous trompe jamais; mais nous nous trompons souvent nous-mêmes en jugeant des choses avec trop «le