‹ OEuvres de Malebranche (volume 5)Chapitre 38 sur 170 · Voy. le fil. 7 do la scrondo partie du troisit-me livre · texte numérisé non relu

Voy. le fil. 7 do la scrondo partie du troisit-me livre

comme elle devrait faire , que la lumière n'est et ne peut être une propriété ou une modification de la matière, et qu'elle n'est qu au dedans d'elle-même ; parce qu'elle ne pense pas à se servir de sa raison pour découvrir la vérité de ce qui en est , mais seulement de ses sens , qui ne la découvrent jamais et qui ne sont donnés que pour la conservation du corps.

Or, la cause pour laquelle l'âme ne' se sert pas de sa raison , c'est-à-dire de sa pure intellection , quand elle considère un objet qui peut être aperçu par les sens, c'est que l'âme n'est point toudiée par les choses qu'elle aperçoit par la pure intellection, -et qu'au contraire elle l'est très-vivement par les choses sensibles ; car l'âme s'applique fort à ce qui la touche beaucoup, et elle néglige de s'appliquer aux choses qui ne la touchent pas. Ainsi , elle conforme presque toujours ses jugements libres aux jugements naturels de ses sens.

Pour juger donc sainement de la lumière et des couleurs, aussi bien que de toutes les autres qualités sensibles , on doit distinguer avec soin le sentiment de couleur d'avec le mouvement du nerf optique, et reconnaître, par la raison, que les mouvements et les impulsions sont des propriétés des cprps, et qu'aipsi ils se peuvent rencontrer dans les objets et dans les organes de nos sens ; mais que la lumière et les couleurs que l'on voit sont des modifications de l'âme bien différentes des autres, et desquelles aussi l'on a des idées bien différentes.

Car il est certain qu'un paysan , {^ar exemple , voit fort bien les couleurs et qu'il les distingue de toutes les choses qui ne sont point couleur ; il est de même certain qu'il n'aperçoit point de mouvement ni dans les objets colorés ni dans le fond de ses yeux. Donc la couleur n'est point du mouvement. De même, un paysan sent fort bien la chaleur, et il en a une connaissance assez claire pour la distinguer de toutes les choses qui ne sont point chaleur ; cependant il ne pense pas seulement que les fibres de sa main soient remuées. La chaleur « qu'il sent n'est donc point un mouvement, puisque les idées de chaleur et de mouvement sont différentes , et qu'il peut avoir l'une sans l'autre. Car il n'y a point d'autre raison pour dire qu'un carré n'est pas un rond, que parce que l'idée d'un carré est différente de celle d'un rond , et que l'on peut penser à Tune sans penser à l'autre.

Il ne faut qu'un peu d'attention pour reconnaître qu'il n'est pas nécessaire que la cause qui nous fait sentir telle ou telle chose la contienne en soi. Car, de même qu'il ne faut pas qu'il y ait de la lumière dans Tna maii^ afin que j'en voie quand je m^ froppe \ef

ce LIVRE PREMIER.

yonx , il n'est pas aussi nécessaire qu'il y ait de la chaleur dans le feu afin que j'en sente quand je lui présente mes mains, ni quo toutes les autres qualités sensibles que je sens soiejit dans les objets ; il suflit qu'ils causent quelque ébranlement dans les fibres de ma chair afin que mon àme qui y est unie soit modifiée par quelque sensation. Il n'y a point de rapports entre des mouvements et des sentiments, il est vrai ; mais il n'y en a point aussi entre le corps et l'esprit, et, puisque la nature, ou la volonté du Créateur, allie ces deux substances, tout opposées qu'elles sont par leur nature, il ne faut pas s'étonner si leurs modifications sont réciproques. Il est nécessaire que cela soit, afin qu'elles ne fassent ensemble qu'un tout.

Il faut bien remanjuer que nos sens nous étant donnés seulement pour la conservation de notre corps, il est très à propos qu'ils nous portent à juger comme nous faisons des qualités sensibles. Il nous est bien plus avantageux de sentir la douleur et la chaleur comme étant dans notre corps, que si nous jugions qu'elles ne fussent que dans les objets qui les causent, parce que la douleur et la chaleur, étant capables de nuire à nos membres , il est à propos que nous soyons avertis quand ils en sont attaqués , afin d'empêcher qu'ils n'en soient offensés.

Mais il n'en est pas de même des couleurs. Elfes ne peuvent d'ordinaire blesser le fond de l'œil , où elles se rassemblent , et i! nous est inutile de savoir qu'elles y sont peintes. Ces couleurs ne nous sont nécessaires que pour connaître plus distinctement les objets , et c'est pour cela que nos sens nous portent à les attribuer seulement aux objets. Ainsi , les jugen>ents auxquels l'impression de nos sens nous portent sont très-justes, si on les considère par rapport à la conservation du corps ; mais, néanmoins, ils sont toutà-fait bizarres et très-éloignés de la vérité, comme on a déjà vu en partie et comme on le verra encore mieux dans la suite.

Page 1