‹ OEuvres de Malebranche (volume 5)Chapitre 56 sur 170 · Selon la seconde supposition · texte numérisé non relu

Selon la seconde supposition

II n'y a pas un an qu'une femme ayant considéré avec trop d'application le tableau de saint Pie dont on célébrait la fête de la canonisation, accoucha d'un enfant qui ressemblait parfaitement à la représentation de ce saint. Il avait le visage d'un vieillard, autant qu'en est capable un enfant qui n'a point de barbe. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine, ses yeux tournés vers le ciel, et il avait très-peu de front; parce que l'image de ce saint étant élevée vers la voûte de l'Église en regardant le ciel, n'avait aussi presque point de front. Il avait une espèce de mitre renversée sur ses épau^ les avec plusieurs marques rondes aux endroits, où les mitres sont couvertes de pierreries. Enfin cet enfant ressemblait fort au tableau, sur lequel sa mère l'avait formé par la forG*e de son imagination. C'est une chose que tout Paris a pu voir aussi bien que moi, parce qu'on Ta conservé assez long-temps dans de l'esprit de vin.

Cet exemple a cela de particulier que ce ne fut pas la vue d'un homme vivant et agité de quelque passion qui émut les esprits et le sang de la mère pour produire un si étrange effet, mais seulement la vue d'un tableau : laquelle cependant fut fort sensible et accompagnée d'une grande émotion d'esprits , soit par l'ardeur et par l'application de la mère, soit par l'agitation que le bruit de la fête causait en elle. ,

Cette mère regardant donc avec application et avec émotion d'esprits ce tableau, l'enfant, selon la première supposition, le voyait comme elle avec application et avec émotion d'esprits. La mère en étant vivement frappée l'imitait au moins dans la posture^ selon la deuxième supposition ; car son corps étant entièrement formé et les fibres de sa chair assez dures pour résister au cours des esprits, elle ne pouvait pas l'imiter ou se rendre semblable à lui en toutes choses. Mais les fibres de la chair de l'enfant étant extrêmement molles et par conséquent susceptibles de toutes sortes d'arrangements, le cours rapide des esprits produisit dans sa chair tout ce qui était nécessaire pour le rendre entièrement semblable à l'image qu'il voyait ; et l'imitation à laquelle les enfants sont les plus disposés fut presque aussi parfaite qu'elle le pouvait être. Mais cette imitation ayant donné au corps de cet enfant une figure trop extraordinaire, elle lui causa la mort.

Il y a bien d'autres exemples de la force de l'imagination des mères dans les auteurs , et il n'y a rien de si bizarre dont elles n'avortent quelquefois. Car non-seulement elles font des enfants difformes, mais encore des fruits dont elles ont souhaité de manger, des pommes, des poires, des grappes de raisin et d'autres choses semblables. Les mères imaginant et désirant fortement de manger

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des poires par exemple, les enfants, si le fœius est animé, les imaginent et les désirent de môme avec ardeur ; et (que le fœtus soit ou ne soit pas animé) le cours des esprits, excité par l'image du fruit désiré, se répandant dans un petit corps fort capable de changer de ligure à cause de sa mollesse, ces pauvres enfants deviennent semblables aux choses qu'ils souhaitent avec trop d'ardeur. Mais les mères n'en souffrent point de mal, parce que leur corps n'est pas assez mou pour prendre la figure des corps qu'elles imaginent; ainsi elles ne peuvent pas les imiter ou se rendre entièrement semblables à elles.

Or il ne faut pas s'imaginer que cette correspondance que je viens d'expliquer et qOi est quelquefois cause de si grands désordres, soit une chose inutile ou mal ordonnée dans la nature. Au contraire elle semble très-utile à la propagation du corps humain ou à la formation du fœtus, et elle est absolument nécessaire à la transmission de certaines dispositions du cerveau qui doivent être différentes en différents temps et en différents pays ; car il est nécessaire par exemple que les agneaux aient dans de certains pays le cerveau tout a fait disposé à fuir les loups, à cause qu'il y en a beaucoup en ces lieux et qu'ils sont fort à craindre pour eux.

Il est vrai que cette communication du cerveau de la mère avec celui de son enfant a quelquefois de mauvaises suites, lorsque les mères se laissent surprendre par quelque passion violente. Cependant il me semble que sans cette communication les femmes et les animaux ne pourraient pas facilement engendrer des petits de même espèce. Car encore que l'on puisse donner quelque raison de la formation du fœtus en général, comme M. Descartes l'a tenté assez • heureusement, cependant il est très-difficile, sans cette communication du cerveau de la mère avec celui de l'enfant, d'expliquer comment une cavale n'engendre point un bœuf, et une poule un œuf qui contienne une [)etite perdrix ou quelque oiseau d'une nouvelle espèce, et je crois que ceux qui ont médité sur la formation du fœtus seront de ce sentiment.

Il est vrai que la pensée la plus raisonnable et la plus conforme à l'expérience sur cette question très-difficile de la formation du fœtus, c'est que les enfants sont déjà presque tout formés avant même l'action par laquelle ils sont conçus , et que leurs mères ne font que leur donner l'accroissement ordinaire dans le temps do la grossesse. Cependant cette communication des esprits animaux et du cerveau de la mère avec les esprits et le cerveau de l'enfant semble encore servir à régler cet accroissement et à déterminer les parties qui servent à sa nourriture à se ranger à peu près de la

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même matiière que dans le corps de la mère, c'est-à-dire à rendre lenfant seniblable à la mère ou de même espèce qu'elle. Cela parait assez par les accidents qui arrivent lorsque l'imagination de la mère se dérègle et que, quelque passion violente change la disposition naturelle de son cerveau ; car alors, comme nous venons d'expliquer, cette communication change la conformation du corps de l'enfant, et les mères avortent quelquefois des fœtus d'autafnt plus semblables aux fruits qu'elles ont désirés que les esprits trouvent moins de résistance dans les fibres du corps de l'enfant.

On ne nie pas cependant que Dieu, sans cette communication dont nous venons de parler, n'ait pu disposer d'une manière si exacte et si régulière toutes Içs choses qui sont nécessaires à la propagation de l'espèce pour des siècles infinis, que les mères n'eussent jamais avorté et même qu'elles eussent toujours eu des enfants de même grandeur, de même couleur, en un mot tels qu'on les eût pris l'un pour l'autre ; car nous ne devon^i pas mesurer la puissance de Dieu par notre faible imagination, et nous ne savons point les raisons qu'il a pu avoir dans la construction de son ouvrage.

Nous voyons tous les jours que sans le secours de cette communication les plantes et les arbres produisent assez régulièrement leurs semblables, et que les oiseaux et beaucoup d'autres animaux n'en ont pas besoin pour faire croître et éclore d'autres petits lorsqu'ils couvent des œufs de différente espèce ; comme lorsqu'une poule couve des œufs de perdrix ; car quoique l'on ait raison de penser que les graines et les œufs contiennent déjà les plantes et les oiseaux qui en sortent, et qu'il se puisse faire que les petits corps de ces oiseaux aient reçu leur conformation par la communication dont on a parlé, et Ips plantes la leur par le moyen d'une autre communieatioo équivalente , cependant c'est peut-être deviner. Mais quand même on ne devinerait pas, on ne doit pas tout à fait juger par les choses que Dieu a faites quelles sont celles qu'il peut faire.

Si on considère toutefois que les plantes qui reçoivent leur accroissement par l'action de leur mère lui ressemblent beaucoup plus que celles qui viennent de graine; qug les tulipes, par exemple, qui viennent de cayeux sont de même cx)uleur que leur mère, et que celles qui viennent de graine en sont presque toujours fort différentes ; on ne pourra douter que si la communication de la mère avec le fruit n'est pas absolument nécessaire afin qu'il soit do mémo espèce, elle est toujours nécessaire afin que ce fruit lui soit entièrement semblable.

De sorte qu'encore que Dieu ait prévu que cette communication

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du cerveau de la mère avec celui de son enfant ferait quelquefois mourir des fœtus et engendrer des monstres à cause du dérèglement de l'imagination de la mère , cei^endant cette communication est si admirable et si nécessaire par les raisons que je viens de dire, et pour plusieurs autres que je pourrais encore ajouter , que cette connaissance que Dieu a eue de ces inconvénients ne lui a pas du empêcher d'exécuter son dessein. On peut dire en un sens que Dieu n'a pas eu dessein de faire des monstres, car il me paraît évident que si Dieu ne faisait qu'un animal il ne le ferait jamais monstrueux. Mais ayant eu dessein de produire un ouvrage admirable par les voies les plus simples et de lier toutes ses créatures les unes avec le^ autres, il a prévu certains effets qui suivraient nécessairement de l'ordre et de la nature des choses, et cela ne l'a pas détourné de son dessein. Car enfin, quoiqu'un monstre tout seul soit un ouvrage imparfait; toutefois lorsqu'il est joint avec le reste des créatures, il ne rend point le monde imparfait ou indigne de la sagesse du Créateur.

Nous avons suffisamment expliqué ce que l'imagination d'une mère peut faire sur le corps de son enfant ; examinons présentement le pouvoir qu'elle a sur son esprit et tachons ainsi de découvrir les premiers dérèglements de l'esprit et de la volonté des hommes dans leur origine, car c'est là notre principal dessein.

IV. 11 est certain que les traces du cerveau sont accompagnées des sentiments et des idées de l'ame, et que les émotions des esprits animaux ne se font point dans le corps qu'il n'y ait dans Tàme des mouvements qui leur répondent ; en un mot, il est certain que toutes les passions et tous les sentiments corporels sont accompagnés de véritables sentiments et de véritables passions de Tame. Or, selon notre première supposition, les mères communiquent à leurs enfants les traces de leur cerveau , et ensuite le mouvement de leurs esprits animaux. Donc elles font naître dans l'esprit de leurs enfants les mêmes passions et les mêmes sentiments dont elles sont touchées, et par conséquent elles leur corrompent le cœur et la raison en plusieurs manières.

S'il se trouve tant d'enfants qui portent sur leur visage des marques ou des traces de l'idée qui a frappé leur mère, quoique les fibres de la peau fassent beaucoup plus de résistance au cours des esprits que les parties molles du cerveau, et que les esprits soient beaucou[) plus agités dans le cerveau que vers la peau, on ne peut pas raisonnablement douter que les esprits animaux de la mère ne produisent dans le cerveau de leurs entants beaucoup de traces de leurs émotions déréglées. Or les grandes traces du cerveau et les

émotions des esprits qui leur répondent , se conservant long-temps et quelquefois toute la vie, il est évident que comme il n'y a guère de femmes qui n'aient quelques faiblesses et qui n'aient été émues de quelque passion pendant leur grossesse, il ne doit y avoir que très-peu d'enfants qui n'aient l'esprit mal tourné en quelque chose et qui n'aient quelque passion dominante.

On n'a que trop d'expériences de ces choses, et tout le monde sait assez qu'il y a des familles entières qui sont affligées de grandes faiblesses d'imagination qu'elles ont héritées de leurs parents ; mais il n'est pas nécessaire d'en donner ici des exemples particuliers. Au contraire il est plus à propos d'assurer, pour la consolation de quel€[ues personnes, que ces faiblesses des parents n'étant point naturelles ou propres à la nature de l'homme, les traces et les vestiges du cerveau qui en sont cause se peuvent efiFacer avec le temps.

On peut toutefois rapporter ici l'exemple du roi Jacques d'Angleterre, duquel parle le chevalier d'Igby dans le livre de la Poudre de sympathie qu'il a donné au public. Il assure dans ce livre que Marie Stuart étant grosse du roi Jacques, quelques seigneurs d'Ecosse entrèrent dans sa chambre et tuèrent en sa présence son secrétaire, qui était Italien, quoiqu'elle se fût jetée au-devant d'eux pour les en empêcher ; que cette princesse y reçut quelques légères blessures, et que la frayeur qu'elle eut fit de si grandes impressions dans son imagination qu'elles se communiquèrent à l'enfant xju 'elle portait dans son sein : de sorte que le roi Jacques son fils demeura toute sa vie sans pouvoir regarder une épée nue. Il dit qu'il l'expérimenta lui-même lorsqu'il fut fait chevalier, car ce prince lui devant toucher l'épaule de l'épée, il la lui porta droit au visage, et l'en eût même blessé si quelqu'un ne l'eût conduite adroitement où il fallait. Il y a tant de semblables exemples qu'il est inutile d'en aller chercher dans les autetirs. On ne croit pas qu'il se trouve quelqu'un qui conteste ces choses; car enfin on voit un très-grand nombre de personnes qui ne peuvent souffrir la vue d'im rat, d'une souris, d'un chat, d'une grenouille, et principalement des animaux qui rampent, comme les serpents et les couleuvres, et qui ne connaissent point d'autre cause de ces aversions extraordinaires que la peur que leurs mères ont eue de ces divers animaux pendant leur grossesse.

V. Mais ce que je souhaite principalement que l'on remarque , c'est qu'il y a toutes les apparences possibles que les hommes gardent encore aujourd'hui dans leur cerveau des traces et des impressions de 4eurs premiers parents. Car de même que les animaux

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produisent leurs semblables et avec des vestiges semblables dans leur cerveau, lesquels sont cause que les animaux de même espèce ont les mêmes sympathies et antipathies, et (pi'ils font les mêmes actions dans les mômes rencontres ; ainsi nos premiers parents , après leur péché, ont reçu dans leur cerveau de si grands vestiges et des traces si profondes par l'impression des objets sensibles , qu'ils pourraient bien les avoir communiqués à leurs enfants. De sorte que cette grande attache que nous avons déjà dès le ventre de nos mères à toutes les choses sensibles, et ce ^rand éloignement de Dieu où nous sommes en cet état, pourrait être expliqué en quelque manière par ce que nous venons de dire.

Car comme il est nécessait-e, selon Tordre établi de la nature, que les pensées do Tàme soient conformes aux traces qui sont dans le cerveau, on pourrait dire que dès que nous sommes formés dans le ventre de nos mères, nous sommes dans le péché et infectés de la corruption de nos parents, puisque dès ce temps-là nous sommes très-fortement attachés aux plaisirs de nos sens. Ayant dans notre cerveau des traces semblables à celles des personnes qui nous donnent l'être, il est nécessaire que nous ayons aussi les mêmes pensées et les mêmes inclinations qui ont rapport aux objets sensibles.

Ainsi nous devons naître avec la concupiscence et avec le péché originel *. Nous devons naître avec la concupiscence, si la concupiscence n'est que lelfort naturel que les traces du cerveau font sur l'esprit pour l'attacher aux choses sensibles ; et nous devons naître dans le péché originel, si le péché originel n'est autre chose que le règne de la concupiscence et que ses elforts comme victorieux et comme maîtres de l'esprit et du cœur de l'enfant 2. Or il y a grande apparence que le règne de la concupiscence ou la victoire de la concupiscence est ce qu'on appelle péché originel dans les enfants et péché actuel dans les hommes libres.

VI. Il semble seulement qu'on pourrait conclure des principes que je viens d'établir une chose contraire à l'expérience, savoir que la mère devrait toujours communiquer à son enfant des habitudes et des inclinations semblables à celles qu'elle a, et la facilité d'imaginer et d'apprendre les mêmes choses (ju'elle connaît; car toutes ces choses ne dépendent, comme l'on a dit, que des traces et des vestiges du cerveau. Or, il est certain que les traces et les vestiges du cerveau des mères se communiquent aux enfants. On a prouvé ce fait par les exemples qu'on a rapportés touchant les hommes, et il est encore conlirmé par l'exemple des animaux, dont les petits ont

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