‹ OEuvres de Malebranche (volume 5)Chapitre 66 sur 170 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Deux mauvais effets de la lecture sur l'imagination.

Ce faux et lâche respect que les hommes portent aux anciens produit un très-grand ^nombre d'effets très-pernicieux qu'il est à propos de remarquer.

Le premier est que les accoutumant à ne pas faire usage de leur esprit, il les met peu à peu dans une véritable impuissance d'en faire usage*; car il ne faut pas s'imaginer que ceux qui vieillissent sur les livres d'Aristote et de Platon fassent beaucoup d'usage do leur esprit. Us n'emploient ordinairement tant de temps à la lecture de ces livres que pour tâcher d'entrer dans les sentiments de leurs auteurs, et leur iDut principal est de savoir au vrai les opinions qu'ils ont tenues, sans se mettre beaucoup en peine de. ce qu'il en faut tenir, comme on le prouvera dans le chapitre suivant. Ainsi la science et la philosophie qu'ils apprennent est proprement une •science de mémoire, et non pas une science d'esprit. Ils ne savent que des histoires et des faits, et non pas des vérités évidentes ; et ce sont plutôt des historiens que de véritables philosophes.

Le second effet que produit dans l'imagination la lecture des an-

1, Voy. le premier art. du ch. précédent.

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ciens, c'est qu'elle met une étrange confusion dans toutes le? idées de la plupart de ceux qui s'y ap])li<iuent. Il va deux différentes manières de lire les auteurs : Tune très-bonne et très-utile, et l'autre fort inutile, et même dangereuse. Il est très-utile de lire quand on médite ce qu'on lit; quand on tache de trouver par quelque effort d'esi)rit la résolution des questions que Ton voit dans les titres des chapitres, avant même que de commencer à les lire ; quand on arrange, et ([uand on confère les idées des choses les unes avec les autres; en un mot, (piand on use de sa raison. Au contraire il est inutile de lire quand on n'entend pas ce qu'on lit; mais il est dangereux de lire, et de concevoir ce qu'on lit, quand on ne l'examine pas assez pour on bien juger , principalement si l'on a assez de mémoire pour retenir ce qu'on a conçu, et assez d'imprudence pour y consentir. La première manière éclaire l'esprit, elle le fortifie et en augmente l'étendue; la seconde en diminue l'étendue, et elle le rend peu à peu faible, obscur et confus.

Or la plupart de ceux qui font gloire do savoir les opinions des autres n'étudient que de la seconde manière. Aussi, plus ils ont de lecture, plus leur esprit devient fail)le et confus. La raison en est (|ue les traces de leur cerveau se confondent les unes les autres, parce qu'elles sont eu très-grand nombre, et que la raisonne lésa pas rangées par ordre, ce qui em[)èclie l'esprit d'imaginer et de se représenter licitement les choses dont il a besoin. Quand l'esprit veut ouvrir certaines traces, d'autres plus familières se rencontrant à la traverse, il prend le change; car la capacité du cerveau n'étant pas infinie, il est presque impossil:)le que ce grand nombre de traces formées sans ordre ne se l^rouillentet n'apportent de la confusion dans les idées. C'est pour celte même raison que les personnes de grande mémoire ne sont p-as ordinairement capables de bien juger des choses où il faut apporter beaucoup d'attention.

^lais ce (ju'il faut princi[)alement remarquer, c'est que les connaissances qu'ac(|uièrenl ceux qui lisent sans méditer, et seulement pour retenir les opinions des autres; en un mot toutes les sciences (pii dépendent de la mémoire sont proprement de ces sciences qui en/lent, à cause (prelles ont de léclat et qu'elles donnent beaucoup de vanité à ceux (|ui les possèdent ^ Ainsi ceux qui sont savants en cette manière, étant d'ordinaire remplis d'orgueil et de présomplion, prétendent avoir droit déjuger tout, quoi (pi'ils en soient tre--peu capables, ce (lui les fait tomber dans un très-grand nond)re d'erreurs.

.Mais celte fausse science fait encore un plus grand mal; car ce-

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