Art. 17 (lo la Rrlir/ion de /'crj/isir nnrjlir
DE UJMAGÎNATION. — lll' PARTIE. 187
Iode, et s'abandonne de nouveau à ses plaisirs, ses courlisans on font aussitôt de même. Il semble, continue cet auteur, qu'ils soient enchantés, et qu'une Circé les transforme en d'autres hommes. Ils passent de l'inclination pour la philosophie à l'inclination pour la débauche, et de l'horreur de la débauche à l'horreur de la philosophie^. C'est ainsi que les princes peuvent changer les vices en vertus et les vertus en vices , et qu'une seule de leurs paroles est capable d'en changer toutes les idées. Il ne faut d'eux qu^m mot, qu'un geste, qu'un mouvement des yeux ou des lèvres pour faire passer la science et l'érudition poiir une basse pédanterie ; la témérité , la brutalité , la cruauté , pour grandeur d© courage ; et l'impiété et le libertinage, pour force et pour liberté d'esprit.
Mais cela , aussi bien que tout ce que je viens de dire , suppose que ces princes aient l'imagination forte et vive; ear s'ils avaient Timagination faible et languissante, ils ne pourraient pas animer leurs discours, ni leur donner ce lour et cette force qui soumet et qui abat invinciblement les esprits faibles.
Si la force de l'imagination toute seule et sans auoun secours de la raison peut produire des effets si surprenants , il n'y a rien de si bizarre ni de si extravagant qu'elle ne persuade lorsqu'elle est soutenue par quelques raisons apparentes. En voici d^s preuves.
Un ancien auteur t rapporte qu'en Ethiopie les gens de cour se rendaient boiteux et difformes^ qu^ls se coupaient quelques mem*bres et qu'ils se donnaient même la mort, pour se rendre semblables à leurs princes. On avait honte de paraître avec deux yeux et de marcher droit à la suite d'un roi borgne et boiteux; de même qu'on n'oserait à présent paraître à la cour avec la fraise et la toque, oti avec des bottines blanphes et des éperons dorés. Cette mode des Éthiopiens était fort bizarre et fort incommode , mais cependant c'était la mode. On la suivait avec joie, et on ne songeait pas tant à la peine qu'il fallait souffrir, qu'à l'honneur qu'on se faisait de paraître plein de générosité et d'affection pour son roi. Enfin, cette fausse raison d'amitié, soutenant l'extravagance de la mode, l'a fait passer en coutume et en loi qi^i a été observée fort long-temps.
Lee relations de ceux qui ont voyagé dans vie Levant nous apprennent que cette coutume se garde dans plusieurs pays, et encore quelques autres aussi contraires au bon sens et à la raison. Mais il n'est pas nécessaire de passer deux fois la ligrfe pour voir observer religieusement des lois et des coutumes déraisonnables, ou pour trouver des gens qui suivent des modes incommodes et bizarres ;
1. Œuvres morales. Comment on peut distinguer le flatteur de l'ami .