‹ OEuvres de Malebranche (volume 5)Chapitre 82 sur 170 · Ch · texte numérisé non relu

Ch

♦iOô LIVRE DEUXIEME.

découvre ^^uère (jue les défauts dont on fait gloire dans le monde à cause de la corruption du siècle; qu'il s'attribue volontiers ceux qui peuvent le faire passer pour esprit fort ou lui donner l'air cavalier; et afin (|ue par celte franchise simulée de la confession de ses désordres on le croie plus volontiers lorsqu'il parle à son avantai,'e. 11 a raison de dire que se priser et se mépriser naissent soarent de pareil air d'arroffanceK C'est toujours une marque certaine que l'on est plein de soi-même; et Montaigne me parait encore plus fier et plus vain quand il se blâme ([ue lorsqu'il se loue , parce (^ue c'est un orgueil insupportable (jue de trrer vanité de ses défauts au lieu de s'en humilier, .l'aime mieux un homme qui cache SCS crimes avec honte (pi'un autre qui les publie avec elTronterie, et i\ me semble ([u on doit avoir quelque horreur de la manière cavalière et peu chrétienne dont Montaigne représente ses défauts. Mais examinons les autres qualités de son esprit.

Si nous croyons Montaigne sur sa parole, nous nous persuaderons que c'était un homme de nulle rétention ; qu'il n'avait point de gardoire; que la mémoire lui manquait du tout «, mais qu'il ne manquait pas de sens et de jugement. (Cependant si nous en croyons le portrait même qu'il a fait de son esprit, je veux dire son propre livre, nous ne serons pas tout à fait de son sentiment. Je ne sçaurois recevoir une charge sans tablettes, dit-il, et quand j'ai un propos à tenir, s'il est de longue haleine, je suis réduit à cette vilret misérable nécessité d'apprendre par cœur mot à mot ce que jai à dire; autrement je naurois ni façon ni assurance, étant en crainte que ma mémoire me vint faire un mauvais tour^. Un homme qui peut bien apprendre mot à mot des discours de longue haleine, pour avoir quelque façon et quelque assurance, manque-l-il plutôt de mémoire que de jugement? Et peut-on croire Montaigne, lorsqu'il dit de lui : Les gens qui me servent, il faut que je les appelle par le nom de leurs charges, ou de leurs pays. Car il m'est très-mnlaisé du retenir des noms : et si je durois à vivre long-temps je ne croipas que je n oubliasse mon nom propre*. Un simple gentilhomme, qui peut retenir par cœur et mot à mot avec assurance des discoure de longue haleine, a-t-il un si grand nombre d'officiers qu'il n'en puisse retenir les noms? Un homme qui est né et nourri aux champ^s et parmi le labourage, qui a des affaires et un ménage en mains, cl (jui dit (jue de mettre à non chaloir ce qui est à nos pieds, et que nous avons entre nos mains, ce qui regarde déplus près l usage de h vie, cesi chose bien éloignée de son dogme "', peut-il oublier les noms

1. Liv. 3, cil. 13. — 2. Liv. 2, ch. 10. - 3. Liv. l, cli. 24. — 4. Liv. 2, ch. 17.ô. Liv. 12, ch. 17.

DE L'IMAGINATION. — lll' PARTIP. 207

français de ses domestiques? Peut-il ignorer, comme il dît, la pl^^rt de nos monnoyes, la différence d'un grain à l'autre en la terre ei au grenier, si elle n'est pas trop apparente, les plus grossiers principes de V agriculture et que les enfants sçavent, de quoi sert le levain à faire du pain, et ce que c*est que de faire cuver du vin*, et cependant avoir Vèsprit plein de noms des anciens philosophes, et de leurs principes, des idées de Platon, des atomes d'Epicure, du plein et du vuide de Leucippus et de Democritus, de Veau de Thaïes, de V infinité de nature d'Anaximandre, de Vair de Diogenes, des nombres et de la symmétrie dePythagoraSyde V infini de Pannenides, de run de Museus, de Veau et du feu d'Apollodorus, des parties similaires d' Anaxagoras, de la discorde et de V amitié d'Empedocles, du feu d'Heraclite, etc. *? Un homme qui dans trois ou quatre pages de son livre rapporte plus de cinquante noms d'auteurs différents avec leurs opinions ; qui a rempli tout son ouvrage de traits d'histoire , et d'apophthegmes entassés sans ordre; qui dit que Vhistoire et la poésie sont son gibier en matière de livres; qui se contredit à tous moments et dans un même chapitre, lors même qu'il parle des choses qu'il prétend le mieux savoir, je veux dire lorsqu'il parle des qualités de son esprit, se doit-il piquer d'avoir plus de jugement que de mémoire ?

Avouons donc que Montaigne était excellent en oubliance, puisque Montaigne nous en assure, qu'il souhaite que nous ayons ce sentiment de lui, et qu'enfin cela n'est pas tout à fait contraire à la vérité. Mais ne nous persuadons pas sur sa parole, ou par les louanges qu'il se donne, que c'était un homme de grand sens, et d'une pénétration d'esprit tout extraordinaire. Cela pourrait nous jeter dans l'erreur, et donner trop de crédit aux opinions fausses et dangereuses qu'il débite avec une fierté et une hardiesse dominante^ qui ne fait qu'étourdir et qu'éblouir les esprits faibles.

L'autre louange que l'on donne à Montaigne est qu'il avait une connaissance parfaite de l'esprit humain ; qu'il en pénétrait le fond, la nature, les propriétés; qu^^il en savait le fort et le faible, en un mot tout ce que l'on en peut savoir. Voyons s'il mérite bien ces louanges, et doù vient qu'on en est si libéral à son égard.

Ceux qui ont lu Montaigne savent assez que cet auteur affectait de passer pour pyrrhonien et qu'il faisait gloire de douter de tout. La persuasion de la certitude, dii-W, est un certain témoignage de folie et d'incertitude extrême; et n'est point de plus folles gens, et moins philosophes, que les philodoxes de Platon^. Il donne au contraire tant de louanges aux pyrrhoniens dans le même chapitre, qu'il n'est

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