Seconde partie de V Esprit pur, c
sente point, qui n'imagine point, et même qui ne veuille pomt; tle inème qu'il n'est pas possible de concevoir une matière qui ne soit pas étendue, quoiqu'il soit assez facile d'en concevoir une qui ne soit ni terre ni métal, ni carrée ni ronde, et qui môme ne soit point en mouvement. Il faut conclure de là que comme il se peut faire ([u'il y ait de la matière qui ne soit ni terre ni métal , ni carrée ni ronde , ni même en mouvement, il se peut faire aussi qu'un esprit ne sente ni chaud ni froid, ni joie ni tristesse, n'imagine rien, et même ne veuille rien ; de sorte que toutes ces modifications ne lui sont point essentielles. La pensée toute seule est donc l'essence de l'esprit , ainsi que l'étendue t^oute seule est l'essence de la matière.
Mais de môme que si la matière ou l'étendue était sans mouvement, elle serait entièrement inutile et incapable de cette variété de formes pour laquelle elle est faite, et qu'il n'est pas possible de concevoir qu'un être intelligent l'ait voulu produire de la sorte; ainsi , si un esprit ou la pensée était sans volonté , il est clair qu'elle serait tout à fait inutile, puisque cet esprit ne se porterait jamais vers les objets de ces perceptions, et qu'il n'aimerait point le bien, pour lequel il est fait : de sorte qu'il n'est pas possible de roncevoir qu'un être intelligent l'ait voulu produire en cet étal. Néanmoins, comme le mouvement n'est pas de l'essence de la matière, puisqu'il suppose de l'étendue; ainsi vouloir n'est pas de l'essence de l'esprit, puisque vouloir suppose la perception.
La pensée toute seule est donc proprement ce qui constitue l'essence de l'esprit, et les différentes manières de penser; comme sentir et imaginer ne sont que les modifications dont il est capable, et dont il n'est pas toujours modifié : mais vouloir est une propriété qui l'accompagne toujours, soit qu'il soit uni à un corps ou qu'il en soit vséparé ; laquelle cependant ne lui est pas csse»tielle, puisqu'elle suppose la pensée , et (f u'on peut concevoir un esprit sans volonté comme un corps sans mouvement.
Toutefois la puissance de vouloir est inséparable de l'esprit, quoiqu'elle ne lui soit pas essentielle; comme la capacité d'être mu est inséparable de la matière, quoiqu'elle ne lui soit pas essentielle. Car, de môme qu'il n'est pas possible de concevoir une matière qu'on ne puisse mouvoir, aussi n'est-il pas possible de concevoir un esprit qui ne puisse vouloir, ou qui ne soit capable de quelque inclination naturelle. Mais aussi , comme l'on conçoit que la matière peut exister sans aucun mouvement, on conçoit de même que l'esprit peut être sans aucune impression de l'auteur de la nulure vers le bicMi ^ et pur consê([uent sans volonté; car la
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volonlé n*est autre chose que l'impression de l'auteur de la nature qui nous porte vers le bien en général , ainsi que nous avons expliqué plus au long dans le premier chapitre du Traité des sens.
II. Ce que nous avons dit dans ce Traité des sens, et ce que nous venons de dire de la nature de l'esprit > ne suppose pas que nous connaissions toutes les modifications dont il est capable; nous ne faisons point de pareilles suppositions. Nous croyons, au contraire* qu'il y a dans l'esprit une capacité pour recevoir successivement une infinité de diverses modifications que le même esprit ne connait pas. ,
La moindre partie de la matière est capable de recevoir une figure de trois, de six, de dix, de mille côtés, enfin la figure circulaire et l'elliptique, que l'on peut considérer comme des figures d'un nombre infini d'angles et de côtési II y a un nombre infini de difl'érentes espèces de chacune de ces figures, un nombre infini de triangles de différentes espèces , encore plus de figures de quatre j de six , de dix, de dix mille côtés, et de polygones infinis ; car le cercle, l'ellipse^ et généralement toute figure régulière ou irrégulière curviligne, se peut considérer comme un polygone infini; l'ellipse, par exemple , comme un polygone infini , mais dont les angles que font les côtés sont inégaux , étant plus grands vers le petit diamètre que vers le grand , et ainsi des autres polygones infinis plus composés et plus irréguliers.
Un simple morceau de cire est donc capable d'un nombre infini , ou plutôt d'un nombre infiniment infini de différentes modifications, que nul esprit ne peut comprendre. Quelle raison donc de s'imaginer que l'àme , qui est beaucoup plus noble que le corps , ne soit capable que des seules modifications qu'elle a déjà reçties ?
Si nous n'avions jamais senti ni plaisir ni douleur, si nous n'avions jamais vu ni couleur ni lumière, enfin si nous étions, à l'égard de toutes choses, comme des aveugles et comme des sourds à l'égard des couleurs et des sons, aurions-nous raison de conclure que noiis ne serions pas cxipables de toutes les sensations que nous avons des objets? Cependant ces sensations ne sont que des modifications de notl'e âme, comme nous avons prouvé dans le Traité des sens.
Il faut donc demeurer d'accord que la capacité qu'a l'àme de recevoir différentes modifications est aussi grande que la capacité qu'elle a de concevoir ; je yeux dire que comme l'esprit ne peut épuiser ni comprendre toutes les figures dont la matière est capable, il ne peut aussi comprendre toutes les différentes modifications que, la puissante main de Dieu peut produire dans l'àme, quand même
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il connaitrait aussi dislinrlement la rapacité de Tâme qu'il connaît celle de la matière: ce qui n'est pas. vrai, pour les raisons que je dirai dans le chapitre vu de la seconde partie de ce livre.
Si notre àme ici-bas ne reçoit que très-peu de modifications,, c'est qu'elle est unie à un corps et qu'elle en dépend. Toutes ses sensations se rapportent à son corps ; et comme elle ne jouit point de Dieu, elle n'a aucune des modifications que cette jouissance doit produire. La matière dont notre corps est composé n'est capable que de très-peu de modifications dans le temps de notre vie. Cette matière ne peut se résoudre en terre et en vapeur qu'après notre mort. Maintenant elle ne peut devenir air, ïeu, diamant, métal; elle ne peut devenir ronde, carrée, triangulaire : il faut qu'elle soit chair, et qu'elle ait la figure d'un homme afin que l'àme y soit unie. Il en est de môme de notre àme ; il est nécessaire qu'elle ait les sensations de chaleur, de froideur, de couleur, de lumière, des sons, des odeurs, des saveurs, et plusieurs autres modifications, afin qu'elle demeure unie à son corps. Toutes ces sensations l'appliquent à la conservation de sa machine. Elles l'agitent et l'effraient dès que le moindre ressort se débande et se rompt, et ainsi il faut que l'àme y soit sujette tant que son corps sera sujet à la corruption; mais lorsqu'il sera revêtu de l'immortalité et que nous ne craindrons plus la dissolution de ses parties , il est raisonnable de croire qu'elle ne sera plus touchée de ces sensations incommodes que nous sentons malgré nous, mais d'une infinité d'autres toutes différentes dont nous n'avons maintenant aucune idée, lesquelles passeront tout sentiment et seront dignes de la grandeur et de la bonté du Dieu que nous posséderons.
C'est donc sans raison que l'on s'imagine pénétrer de telle sorte la nature de l'âme que l'on ait droit d'assurer qu'elle n'est capable que de connaissance et que d'amour ; cela pourrait être soutenu par ceux qui attribuent leurs sensations aux objets du dehors ou à leur propre corps, et qui prétendent que leurs passions sont dans leur corps: car, en effet, si on retranche de l'àme toutes ses passions et ses sensations, tout ce qu'on y reconnaît du reste n'est plus qu'une suite de la connaissance et de l'amour. Mais je ne conçois pas comment ceux qui sont revenus de ces illusions de nos sens se peuvent persuader que toutes nos sensations et toutes nos passions ne sont que connaissance et qu'amour, je veux dire des espèces de jugements confus que l'àme porte des objets par rapport au corps qu'elle anime. Je ne comprends pas comment on peut dire que la lumière, les couleurs, les odeurs, etc., soient des jugements de l'àme, car il me semble au contraire que j'aperçois distinctement
que^la lumière, les couleurs, les odeurs et les autres sensations sont des modifications tout à fait différentes- des jugements.
Mais choisissons des sensations plus vives et qui appliquent davantage l'esprit. Examinons ce que ces personnes disent de la douleur ou du plaisir. Ils veulent, après plusieurs auteurs trèsconsidérables * , que ces sentiments ne soient que des suites de la faculté que nous avons de connaître et de vouloir, et que la douleur, par exemple, ne soit que le chagrin, Topposition et Téloignement qu'a la volonté pour les choses qu'elle connaît être nuisibles au corps qu'elle anime. Mais il me paraît évident que c'est confondre la douleur avec la tristesse, et que tant s'en faut que la douleur soit une suite de la connaissance de l'esprit et de l'action de la volonté, qu'au contraire elle précède l'une et l'autre.
Par exemple, si l'on mettait un charbon ardent dans la main d'un homme qui dort ou qui se chauffe les mains derrière le dos, je ne crois pas qu'on puisse dire avec quelque vraisemblance que cet homme connaîtrait d'abord qu'il se passerait dans sa main quelques mouvements contraires à la bonne constitution de son corps; qu'ensuite sa volonté s'y opposerait , et que sa douleur serait une suite de cette connaissance de son esprit et de cette opposition de sa volonté. Il me semble au contraire qu'il est indubitable que la première chose que cet homme apercevrait lorsque le charbon lui toucherait la main, serait la douleur, et que cette connaissance de l'esprit et cette opposition de la volonté ne sont que des suites de la douleur, quoiqu'elles soient véritablement la cause de la tristesse qui suivrait de la douleur.
Mais il y a bien de la différence entre cette douleur et la tristesse qu'elle produit. La douleur est la première chose que l'âme sente ; elle n'est précédée d'aucune connaissance, et elle ne peut jamais être agréable par elle-même. Au contraire, lia tristesse est la dernière chose que l'àme sente ; elle est toujours précédée de quelque connaissance, et elle est toujours très -agréable par elle-même. Cela paraît assez par le plaisir qui accompagne la tristesse dont on est touché aux funestes représentations des théâtres, car ce plaisir augmente avec la tristesse ; mais le plaisir n'augmente jamais avec la douleur. Les comédiens, qui étument l'art de plaire, savent bien qu'il ne faut point ensanglanter le théâtre , parce que la vue d'un meurtre, quoique feint, serait trop terrible pour être agréable. Mais ils n'appréhendent jamais de toucher les assistants d'une trop grande tristesse, parce qu'en effet la tristesse est toujours agréable lorsqu'il y a sujet d'en être touché. Il y a donc une différence essen-
1. s. Aug. liv. 6, Z>e Musica. Descartes, dans son Homme, etc.
IQ.
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liello entre la Irislesse et la douleur, et, l'on ne peut pas dire que hi douleur ne soit autre cho^e qu'une connaissance de l'esprit jointe ù une opposition de la volonté.
Pour toutes les autres sensations, comme sont les odeurs, les saveurs, les sons, les couleurs, la plupart des hommes ne pensent pas qu'elles soient des modifications de leur àme. Ils jugent au contraire qu'elles sont répandues sur les objets, ou tout au moins qu'elles ne sont dans l'àme que comme l'idée d'un carré et d'un rond ; c'est-à-dire qu'elles sont unies à l'àme, mais qu'elles n'en sont pas des modifications ; et ils en jugent ainsi à cause qu'elles ne les touchent pas beaucoup, comme j'ai fait voir en expliquant les erreurs des sens.
On croit donc qu'il faut tomber d'accord qu'on ne connaît pas toutes les modifications dont l'àme est capable, et qu'outre celles qu'elle a par les organes des sens, il se peut faire qu'elle en ait encore une infinité d'autres qu'elle n'a point éprouvées et qu'elle n'éprouvera qu'après qu'elle sera délivrée de la captivité de son corps.
Cependant il faut que l'on avoue que de même que la matière n'est capable d'une infinité de différentes configurations qu'à cau?e de son étendue , l'àme aussi n'est capable de différentes modifications qu'à cause de la pensée ; car il est visible que l'àme ne serait pas capable des modifications de plaisir, de douleur, ni même de toutes celles qui lui sont indifférentes, si elle n'était capable de perception ou de pensée.
Il nous suffit donc de savoir que le principe de toutes ces modifications c'est la pensée. Si l'on veut même qu'il y ait dans l'àme quelque chose qui précède la pensée, je n'en veux point disputer; mais comme je suis sur que personne n'a de connaissance de son àme que par la pensée ou par le sentiment intérieur de tout ce qui se passe dans son esprit, je suis assuré aussi que si quelqu'un vent raisonner sur la nature de l'àme, il ne doit consulter que ce senliment intérieur qui le représente sans cesse à lui-même tel qu'il e>\, et ne pas s'imaginer, contre sa propre conscience, que l'àme est un feu invisible , un air subtil , une harmonie ou autre chose semblable.