‹ OEuvres de Malebranche (volume 5)Chapitre 90 sur 170 · Vay. les Enir. sur la Met» et sur la Religion · texte numérisé non relu

Vay. les Enir. sur la Met» et sur la Religion

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de conclure qu'il ne faut pas s'appliquer d'abord à la recherche des vérités cachées, dont la connaissance dépend de trop de choses, et dont il y en a quelques-unes qui ne nous sont pas connues ou qui ne nous sont pas assez fantiilières; car il faut étudier avec ordre, et se servir de ce qu'on sait distinctement pour apprendre ce qu'on ne sait pas ou ce qu'on ne sait que confusément. Cependant , la plupart de ceux qui se mettent à l'étude n'y font point tant de façon ; ils ne font point essai de leurs forces; ils ne consultent point avec eux-mêmes jusqu'où peut aller la portée de leur esprit. C'est une secrète vanité et un désir déréglé de savoir et non pas la raison qui règle leurs études. Ils entreprennent sans la consulter de pénétrer les vérités les plus cachées et les plus impénétrables, et de résoudre des questions qui dépendent d'un si grand nombre de rapports que l'esprit le plus vif et le plus pénétrant ne pourrait en découvrir la vérité avec une entière certitude qu'après plusieurs siècles et un nombre presque infini d'expériences.

Il y a dans la médecine et dans la morale un très-grand nombre de questions de cette nature. Toutes les sciences qui regardent le détail des corps et de leurs qualités particulières, comme des animaux, des plantes, des métaux et de leurs qualités propres, sont de ces sciences qui ne peuvent jamais être assez évidentes ni assez certaines, principalement si on ne les cultive d'une autre manière qu on a fait et si on ne commence par les sciences les plus simples et les moins composées dont elles dépendent. Mais les personnes d'étude ne veulent pas se ('onner la peine de philosopher par ordre ; ils ne conviennent point de la certitude des principes de physique ; ils ne connaissent point la nature des corps en général ni de leurs qualités ; ils en tombent d'accord eux-mêmes. Cependant ils s'imaginent pouvoir rendre raison pourquoi , par exemple, les cheveux des vieillards blanchissent et que leurs dents deviennent noires, et de semblables questions qui dépendent de tant de causes qu'il n'es' pas possible d'en donner jamais de raison assurée ; car il est nécessaire pour cela de savoir au vnii en quoi consiste la blancheur des cheveux en particulier, les humeurs dont ils sont nourris, les filtres qui sont dans le corps pour laisser passer ces humeurs , la confonnation de la racine des cheveux ou de la peau où elles passent et la différence de toutes ces choses dans un jeune homme et dans un vieillard, ce qui est absolument impossible ou du moins très-difficile à connaître.

II. Aristote, par exemple, a prétendu ne pas ignorer la cause de celte blancheur qui arri\e aux cheveux des vieillards; il en a donné plusic'.irs raierons en différents endroits de ses livres. Mais

parce que c'est le génie de la nature, il n'en est pas demeuré là ; il a pénétré bien plus avant. Il a encore découvert que la cause qui rendait blancs les cheveux des vieillards était celle-là môme qui faisait que quelques personnes et quelques chevaux ont un œil bleu et l'autre d'une atitre couleur. Voici ses paroles : ÉT«po7Xauxot ^î ^ficXtffTa 7tvovTat v.at ot ovOpa-Vot vat ot Innoi $ià. Tr,y oOtj^v

oiTiov, y/vTTgp 6 ^Êv avOpwTTo; 7rs)»toûTat povov *.. Cela est assez surprenant, mais il n'y a rien de caché à ce grand homme, et il rend raison d'un si grand nombre de choses dans presque tous ses ouvrages de physique que les plus éclairés de ces temps-ci croient impénétrables, que c'est avec raison qu'on dit de lui qu'il nous a été donné de Dieu afin que nous n'ignorassions rien de ce qui peut être connu. Aristotelis doctrina est summa veritas , quoniam ejus intellectus fuit finis humani intellectus. Quare bene dicitur de illo quod ipse fuit creaius et datus nobis divina providentia , ut non iynoremus possibilia sciri. Averroès devait même dire que la divine providence nous avait donné Âristote pour nous apprendre ce qu'il n'est pas possible de savoir. Car il est vrai que ce philosophe ne nous apprend pas seulement les choses que l'on peut savoir ; mais, puisqu'il le faut croire sur sa parole, sa doctrine étant la souveraine vérité, summa veritas, il nous apprend même les choses qu'il est impossible de savoir.

Certainement il faut avoir bien de la foi pour croire ainsi Aristote lorsqu'il ne nous donne que des raisons de logique et qu'il n'explique les effets de la nature aue par les notions confuses des sens ; principalement lorsqu'il décide hardiment sur des questions qu'on ne voit pas qu'il soit possible aux hommes de pouvoir jamais résoudre. Aussi Aristote prend-il un soin particulier d'avertir qu'il faut le croire sur sa parole ; car c'est un axiome incontestable à cet auteur qu'il faut que le disciple croie, $sî Triffriusiv tôv ttav9àvovTa,

11 est vrai que les disciples sont obligés quelquefois de croire leur maitrC) mais leur foi ne doit s'étendre qu'aux expériences et aux faits ; car s'ils veulent devenir véritablement philosophes , ils doivent examiner les raisons de leurs maîtres et ne les recevoir qu'après qu'ils en ont reconnu l'évidence par leur propre lumière. Mais, pour être philosophe péripatélicien , il est seulement nécessaire de croire et de retenir, et il faut apporter la même disposition d'esprit à la lecture de cette philosophie qu'à la lecture de quelque histoire; car si on prend Ja liberté de faire usage de son esprit et

l. Liv. 5, De geiier. anim., ch. 1.

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de sa raison , il ne faut pas espérer de devenir grand philosophe ; ^eî '•fy.o TTtcTSustv tov p-avôàvovTa.

Mais la raison pour laquelle Aristote et un très-grand nombre d'autres philosophes ont prétendu savoir ce qui ne se peut jamais savoir, c'est qu'ils n'ont pas bien,connu la différence qu'il y a entre savoir et savoir, entre avoir une connaissance certaine et évidente et n'en avoir qu'une vraisemblable ; et la raison pourquoi ils n'ont pas bien fait ce discernement, c'est que les sujets auxquels ils se sont appliqués ayant toujours eu plus d'étendue que leur esprit, ils n'en ont ordinairement vu que quelques parties sans pouvoir les embrasser toutes ensemble, ce qui sulïit bien pour découvrir plusieurs vraisemblances, mais non pas pour découvrir la vérité avec évidence. Outre que ne cherchant la science que par vanité, et les vraisemblances étant plus propres pour gagner l'estime des hommes que la vérité môme, à cause qu'elles sont plus proportionnées à la portée ordinaire des esprits, ils ont négligé de chercher les moyens nécessaires pour augmenter la capacité de l'esprit et lui donner plus d'étendue qu'il n'en a , de sorte qu'ils n'ont pu pénétrer le fond des vérités un peu cachées.

III-IV. Les seuls géomètres ont bien reconnu le peu d'étendue de Tesprit ; du moins se sont-ils conduits dans leurs études d'une manière qui marque qu'ils la connaissent parfaitement, surtout ceux (jui se sont servis de l'algèbre et de l'analyse que Viète et Descartes ont renouvelée et perfectionnée en ce siècle. Cela paraît en ce que ces personnes ne se sont point avisées de résoudre des difficultés fort composées qu'après avoir connu très-clairement les plus simples dont elles dépendent : ils ne se sont appliqués à la considération des lignes courbes comme des sections coniques qu'après qu'ils ont bien possédé la géométrie ordinaire. Mais ce qui est de particulier aux analystes, c'est que, voyant que leur esprit ne pouvait pas être en même teuips appliqué à plusieurs figures, et qu'il ne pouvait pas même imaginer des solides qui eussent plus de trois dimensions, quoiqu'il soit souvent nécessaire d'en concevoir qui en aient davant-age, ils se sont servis des lettres ordinaires qui nous sont fort familières ahn d'exprimer et d'abréger leurs idées. Ainsi l'esprit n'étant point embarrassé ni occupé dans la représentation qu'il serait obligé de se faire de plusieurs figures et d'un nombre infini de lignes, il peut apercevoir tout d'une vue ce qu'il ne lui serait pas possible de voir autrement, parce que l'esprit peut pénétrer bien plus avant et s'étendre à beaucoup plus de choses lorsque sa capacité i st bien ménagée.

De sorte que toute l'adresse (pi'il y a pour le rendre plu< p^'^nc-

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Irant et plus étendu consiste, comme nous l'expliquerons ailleurs *, à bien ménager ses forces et sa capacité, ne l'employant pas mal à propos à des choses qui ne hii sont point nécessaires pour découvrir la vérité qu'il cherche, et c'est ce qu'il faut bien remarquer» Car cela seul fait bien voir que les logiques ordinaires sont plus propres pour diminuer la capacité de l'esprit que pour Taugmenter; parce qu'il est visible que si on veut se servir, dans la recherche de quelque vérité, des règles qu'elles nous donnent, la capacité de l'esprit en sera partagée, de sorte qu'il en aura moins pour être attentif et pour comprendre toute l'étendue du sujet qu'il examine.

Il paraît donc assez, par ce que l'on vient de dire, que la plupart des hommes n'ont guère fait de réflexion sur la nature de l'esprit quand ils ont voulu l'employer à la recherche de la vérité ; qu'ils n'ont jamais été bien convaincus de son peu d'étendue et de la nécessité qu'il y a de la bien ménager et même de l'augmenter, et que cela est une des causes les plus considérables de leurs er* reurs et de ce qu'ils ont si mal réussi dans leurs études.

Ce n'est pas pourtant qu'on prétende qu'il y ait eu quelques personnes qui n'aient pas su que leur esprit fût borné et qu'il eût peu de capacité et d'étendue. Tout le monde l'a su sans doute et tout le monde l'avoue, mais la plupart ne le savent que confusément et ne le confessent que de bouche. La conduite qu'ils tiennent dans leurs études dément leur propre confession ^ puisqu'ils agissent comme s'ils croyaient véritablement que leur esprit n'eût point de bornes, et qu'ils veulent pénétrer des choses qui dépendent d'un très-grand nombre de causes dont il n'y en a d'ordinaire pas une qui leur soit connue. . ' 1

V. Il y a encore un autre défaut assez ordinaire aux personnes d'étude : c'est qu'ils s'appliquent à trop de sciences à la fois, et que, s'ils étudient six heures le jour, ils étudient quelquefois six choses difTérentes. Il est visible que ce défaut procède de la même cause que les autres dont on vient de parler ; car il y a grande apparence que si ceux qui étudient de cette manière connaissaient évidemment qu'elle n'est pas proportionnée avec la capacité de leur esprit et qu'elle est plus propre pour le remplir de confusion et d'erreur que d'une véritable science, ils ne se laisseraient pas emporter aux mouvements déréglés de leur passion et de leur vanité : car en effet ce n'est pas le moyen de la satisfaire, puisque c'est justement le moyen de ne rien savoir.

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