LA SAGESSE
G Nature ! 6 ma mère ! à déesse éternelle !
Toi que Terreur des lois veut rendre criminelle ,
Je f implore , descends , respire dans mes vers !
O source du génie, âme de Tunivers ,
C*est toi, fille des dieux, toi dont les mains fécondes
Forment la chaîne immense et des temps et des mondes.
Ta volonté suprême est ta suprême loi;
Ton règne illimité n*a de borne que toi.
Loin au delà des cieux où tes flammes circulent,
De ton immensité les bornes se reculent.
C'est ta main qui semait sous tes pas radieux
Leur poussière étoilée aux vastes champs des cieux.
Éclaire des mortels Torgueilleuse ignorance :
O centre qui jamais n'eus de circonférence ,
Comment fis-tu rouler dans le cerclé des ans
Et les rapides jours et les siècles pesants?
Tu dis, et du chaos les gouffres disparurent : La matière , l'espace et le temps accoururent. Autour de toi flottants , les mondes et les deux N'attendaient pour marcher qu'un signe de tes yeux. Tu sortis de toi-même, et ta main sûre et libre Au sein des mouvements balança l'équilibre, Vers un centre commun fit peser tous les corps , Des éléments rivaux assembla les accords , Alluma les soleils , suspendit les planètes , Et crayonna leur route aux rapides comètes î Fit éclore^n jouant les astres et les fleurs , De l'arc brillant des cieux nuança lés couleurs ; Sut diviser l'atome en points inaltérables ,
Enferma dans un gland des forêts innombrables , Brisa Tangle , et du cercle arrondit les contours. Tu commandas aux mers leur fuite et leurs retours , Jetas dans rOcéan les pesantes baleines, Soufflas Pair, et des Yents dispersas les haleines ; Recourbas les vallons , inclinas les coteaux , Du centre des rochers versas Tume des eaux , De chaque être fixas et le germe et l'espace, De rénorme éléphant appesantis la masse , Du ciron invisible arrangeas les ressorts , Et soutins des oiseaux les rapides essors.
Mais rhomme qui respire , étonné de lui-même , Fut le chef-d'œuvre heureux de ton souffle suprême : C'est pour lui que ta main , prodiguant les moissons, Entrelaça les jours, les nuits et les saisons. Toi-même dans son âme imprimas ton image, L'aveu de son bonheur te devint son hommage; Né libre, il ne connut de souverain que toi , Et l'univers naissant applaudit à son roi.
Ah ! combien son erreur a voilé ta lumière ,
Et qu'il s'est égaré de sa route première ,
De ce premier bonheur qu'aux champêtres humains
Offrait ce globe , à peine échappé de tes mains!
Et vous , de la Nature immortelles compagnes, Vous , déités des bois , vous, nymphes des campagnes , Laissez-moi parcourir vos bosquets ombragés , Que l'art contagieux n'a jamais outragés; Ouvrez-moi ces berceaux de Pomone et de Flore, Où sourit la Nature , où l'âme semble éclore.
Guidez mes pas errants aux sources de ces eaux Où Diane se plonge entre mille roseaux; Laissez- moi, le front ceint d'olive et d'amarante , Fouler de vos tapis la richesse odorante; Livrez à mes regards vos asiles secrets ,
S68 FRAGMENT
Ces lacs , ces prés , ces bois , ces grotteâ, ces forêts ; Versez dans tous mes sens F harmonieux délire : Tandis qu'à vos bienfaits je consacre ma lyre , Déesses , prétez-moi l'opibre de vos rameaux ; Je chante un bonheur pur, né du sein des hameaux.
Et toi qui, des grandeurs dédaignant Timposture , Ne connais que Tamour, la gloire et la Nature , Muse, qui sur ma tête as versé tes rayons, Sous les yeux de Paies dirige mes crayons. Des moissons du bonheur viens séparer l'ivraie ; Peins-nous dans les hameaux la sagesse plus vraie , La liberté plus fîère; et d'un vol plus heureux Le génie et l'amour y déployant leurs feux.
De ces divins objets ma lyre est animée. Si du siècle de fer la rouille envenimée A corrompu les cœurs et souillé l'univers , Que du moins l'âge d'or renaisse dans mes vers !
Le sage aime à rêver dans un réduit champêtre ; L'agneau qu'il voit bondir, la brebis qu'il voit paître , Les taureaux qu'il entend mugir dans les vallons, Le fer cultivateur, luisant sur les sillons , Les forêts , les coteaux et leur fertile pente , Un zéphyr qui s'égaye , une onde qui serpente , ' Flattent plus see regards justement enchantés Que le faste indigent des profanes cités.
£h ! que dit à nos cœurs la pompe de nos villes , Ces palais élevés par tant de mains servîtes , Ces rapides coursiers , ces chars tumultueux , Ces dehors imposants d'un ennui fastueux.^ Qu'offrent-ils aux regards ? Des surface-s trompeuses , Des plaisirs inquiets, des misères pompeuses, Le mérite courbé sous le joug des tyrans , Et de l'antique honneur les restes expirants. ÏÀ des crimes heureux le ciel paraît complice ,
Mais rhonneur est Yengé, sa vue est leur supplice ; La richesse est le prix des vices intrigants, Et des larcins de Tor Tor absout ses brigands.
Je sais trop que Voltaire, abusant du génie, Aux champêtres vertus prodigua l'ironie; £t , refusant ses mains au culte de Cérès , A d'un vers dédaigneux insulté nos guérets ; Jeux sanglants de l'esprit, funeste badinage, Plus cruel que le fer instrument du carnage , Qui , dépouillant le cœur de sa noble fierté, A la mollesse, à l'or, vendit sa liberté! Malheureux qiii changeait, avec trop d'imprudence, Aux festins des tyrans la sobre indépendance; Prodigieux mortel , homme unique et divers , Tantôt avec les dieux planant sur Tunivers , Tantôt jusqu'à 2^ïle abaissé dans la fange , De force et de faiblesse incroyable mélange ; Homme au-dessus des rois , s'il les eût isnorés . Et le dieu des talents , s'il les eût révérés. Mais , du cygne français > diffamant l'harmonie , Il courut dans le Nord flatter la tyrannie. Longtemps de rois en rois son orgueil a rampé Sous un joug éclatant que ses pleurs ont trempé. Enfin il guide au port une orageuse vie , Et redemande aux champs sa liberté ravie : Les champs et la Nature animent ses accents, Et ce bonheur si pur a son dernier encens.
O maison d'Àristippe 1 ô jardins d'Épicure * I Cest vous qu'il implorait dans sa retraite obscure ; De ses destins errants il a fixé le cours Près d'un lac et des bois, loin des trompeuses cours. Là ce vieillard fameux jouit de sa mémoire; Il rallume sa vie au flambeau de la gloire.
> Le grand Rousseau. {Note de l'auteur,)
' Ce vers est dfl M. de Voltaire lui-même. (/(/.}
KO
590 FRAGMENT
Cornélie a volé dans ses bras généreux ; (1 a tout expié-, puisqu*il fait des heureux. Ainsi , quand de Vénus les flammes sont éteintes, Quand de Tambition il sent moins les atteintes , Le cœur revole aux champs dont il fiit séparé : U ramène au bonheur son hommage égaré.
Heureux qui^ soulevant une chaîne importune , Détache ses destins du char de la Fortune, Et, sans la fatiguer de soupirs éternels. Cultive de ses mains les guérets paternels ! Moins envié peut-être, et plus digne d'envie. Aux mortels indiscrets il dérobe sa vie ; Loin des cris insensés dXin vulgaire odieux], L'innocence des champs rend l'homme égal aux dieux. Libre au sein des forêts , sa vertu solitaire
Y rompt des préjugés la chaîne héréditaire,
Y jette aux aquilons nos stupides erreurs , Et le sombre avenir et ses pâles terreurs.
Oui , la cour de Paies est l'asile du sage ; C'est là que de son âme il fait l'apprentissage; Et, rendant la Nature à ses antiques droits, Du fond de ses déserts interroge les rois. 11 pénètre ces cœurs fiers de notre faiblesse. De ses frêles appuis dépouille leur mollesse; Et tous ces dieux mortels , ouvrages de nos mains , Rentrent à ses regards au niveau des humains.
Tel à des yeux divers le spectacle varie , Tel aux yeux du pasteur, couché dans la prairie , Le chêne qui déploie un front démesuré Semble être un citoyen de l'empire azuré. Mais au regard perçant de l'aigle vigilante. Qui pénètre des airs la voûte étmcelante , L'orgueil du chêne rentre au niveau des sillons, Et se mêle aux tapis de nos humbles valions. Mais la fierté de l'aigle errante sur la nue
Des regards du soleil esta peine connue, Et ce même soleil n'est aux regards des dieux Qu'une étincelle, un point dans l'abîme des deux.
Voilà donc tes degrés, ô superbe existence ! £t du monarque au sage il est plus de distance Que du sage aux dieux même : image de ces dieu> Son âme en réfléchit quelques traits à nos yeux.
Roi superbe, ta cour aura peine à comprendre Ces nobles vérités qu'ici j'ose Rapprendre. Sur le sage oublié tu versas tes mépris ; Mais d'un sage et d'un roi distingue enfin le prix. Dépouille ta couronne et l'orgueil d'un vain titre; Prends le tombeau pour juge, et la mort pour arbitr> L'un meurt , et dans la poudre il reste confondu ; L'autre , s*ouvrant le ciel dont il est descendu , Y vole sur un char que la gloire soulève : Ainsi le vil plomb tombe> et la flamme s'élève; Aux jours des souverains leur règne est limité. Mais l'empire du sage est l'immortalité.
sua LE PRINTEMPS.
L'affreux hiver expire , et l'aimable printemps, Vainqueur des aquilons , renaît sur nos rivages. Il nous ramène encor les beaux jours , les ombrages , Et ces jeunes gazons si connus des amants. Sur nos champs refleuris il étend ses conquêtes, Il caresse les airs , il endort les tempêtes , Il éveille l'aurore, il épure les cîeux , Et prête au dieu du jour un char plus radieux. Il rend aux naïades tremblantes Le folâtre argent des ruisseaux , Leur tendre ramage aux oiseaux,