AU MÊME
Monsieur,
On me vient de rendre votre lettre du premier de ce mois. Vous voulez que je la doive à la fortune , et moi je la veux devoir à ce- Jui qui me l'a écrite. Vous êtes mon ami , elle est mon ennemie : jugez auquel des deux j'aime mieux avoir affaire. Il y a trop longtemps qu'elle et moi sommes mal ensemble pour me soucier d'y être bien à l'avenir. Je sais que son pouvoir est aussi grand qu'il fut jamais , et que sa volonté n'est pas meilleure ; mais , pour le peu de temps qu'il me reste à vivre , que saurais-je craindre ni d'elle ni de personne ? Qui me voudra nuire , qu'il se hâte ; sinon U y a de l'apparence qu'il ne me trouvera pas au logis. Ce langage-là vous semblera peut-être bien hardi ; mais , tel qu'il est , il est pris dans le sens commun , contre lequel , la religion à part , vous savez qu'il n'y a orateur au monde qui me pût rien persuader. Vous m'obligez de me prier de vous aller voir; et si mes affaires m'en donnaient le loisir, je vous jure que je le ferais plus volontiers que vous ne le sauriez désirer. Mais les melons dont vous me faites fête , quelque bons qu'ils soient , ne valent pas
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ceux de Tépargne. J'ai le courage d'un philosophe pour les choses superflues ; pour les nécessaires y je n'ai autre sentiment que d'uD erocbeteur. II est aisé de se passer de confitures ; mais de paio, il en faut avoir ou mourir. Nous avons ici affaire à un superintendant dont je ne doute point que la probité ne soit hors de toute censure; mais la peur qu'il a de choir le fait aller si bellement» qu'il n'y a patience qui ne se lasse de le solliciter. Vous pouvez penser conune là-dessus feu M. le président Jeannin et M. de Castille , son gendre , sont regrettés , non de moi seulement , mais de tous ceux qui sont en la peine où je suis. L'un est hors du monde , et l'autre hors des affaires; tellement que tout ce que je saurais dire d'eux ne peut être soupçonné de flatterie. Mais il faut avouer que si les finances ont jamais été religieusement et judicieusement administrées, c'a été entre les mains de ces deux grands personnages. Ils aimaient le bon ménage autant que nul autre; mais comme ils savaient qu'il y a des pensions ridiculement obtenues » qui ne peuvent être que ridiculement continuées , aussi reconnaisisaient-îls qu'il y en a de si justes , que les ôtcr ce serait décrier le jugement du prince , et pour peu de chose lui faire perdre Taffectiou de ses sujets , qui lui est plus nécessaire que son argent. Pour moi , je ne dispute de mérite avec personne , et crois que de tous ceux à qui le roi fait du bien il n'y en a pas un qui n'en «oit plus digne que moi. Mais si je n'ai autre avantage , pour le moins ai-je celui de n'être point venu à la cour demander si l'on avait affaire de moi , comme la plupart de ceux qui y font aujourd'hui le plus de bruit. 11 y a , en ce mois où nous sommes , justement vingt ans que le feu roi m'envoya quérir par M. des Yveteaux , me commanda de me tenir près de lui , et m'assura qu'il me ferait du bien. Je n'en nommerai point de petits témoins. I^ reine mère du roi , madame la princesse de Conti , madame de Guise sa mère, monsieur le duc de Bellegarde, et généralement tous ceux qui lors étaient ordinaires au cabinet, savent cette vérité, et savent aussi qu'une infinité de fois il m'a dit que je ne me misse point en peine , et qu'il me donnerait tout sujet d'être contient. A ce compte-là, je ne crois pas que je ne doive , en quelque façon , être tiré hors du commun. Toutefois , pource que les choses ne vont pas toujours comme elles doivent , et que mon ablence diminuerait encore le peu de soin que ma présence fait avoir
de moi, je suis résolu de ne bouger d'ici que je n'aie porté mon affaire à son dernier point. Si, après cela, il me reste encore quelques jours de cette automne , je les vous donnerai de trèsbon cœur. Pour l'hiver, je suis d'avis que nous le passions à Paris. C'est un lieu où toutes choses me nent. Mon quartier, ma rue, ma chambre, mon voisinage, m'y appellent, et m'y proposent un repos que je ne pense point trouver ailleurs. Quand j'étais jeune , le goût de la jeunesse m'y eût ramené ; mais à d'autres saisons , d'autres pensées. Ce n'est plus à un homme de mon âge à chercher les plaisirs ; quand il les chercherait, il ne les trouverait pas : il lui doit suffire de n'être point dans les incommodités. Je finirais ici , mais je sais bien que vous ne serez point marri que je vous conte des nouvelles , sinon pour autre chose , au moins pour vous donner de quoi entretenir la petite noblesse qui vous viendra visiter. Ce que je sais , je le puise en la cour en ovale, où la source n'est pas trop claire ; mais je vous dirai peu de choses dont je n'aie eu la confirmation au cabinet. La Yalteline est toujours nôtre. C'est, à ce que l'on dit , la seule occasion de la venue de M. le légal; mais ses propositions ne plaisent pas; elles sont trouvées trop partiales. Nous avons eu de ses bénédictions , je ne sais s'il aura des nôtres. Les Espagnols sont toujours devant Verrue. C'est un lieu, à ce que disent ceux qui l'ont vu, qui vaut un peu mieux que Chaillot , mais qui n'a garde d'être si bon que Lagny. Cependant , jusques à cette heure , le duc de Feria s'y est morfondu , en dépit même de la canicule. M. le maréchal de Créqui s'est logé entre les assiégés et les assiégeants , où, selon sa coutume, son jugement et son courage font des merveilles. Si vous demandez le succès que j'en attends , je crois que les Espagnols auront vu les clochers et les cheminées de cette bicoque ; mais pour les rues , il faudra qu'ils s'en rapportent à ce que la carte leur en apprendra. Je conseille à ces pauvres gens que , s'ils prétendent à la monarchie universelle , comme on leur veut faire accroire , ou qu'ils aillent plus vite en besogne , ou qu'ils voient d'obtenir un sursois < de la fin du monde, pour achever leur dessein plus à leur aise. Au train qu'ils vont , un
< Oo dit aDjoard*bai sursis. Nous conservons rorthographe de Malherbe toutes les fois qu^elle peut servir à i*histoire de la langue.
terme de cinq ou six siècles ne leur fera point de mai. Encore aije peur que , tandis qu'ils seront trois ans à prendre une autre Ostende , on ne leur prenne une autre Écluse en quinze jours , et que de cette façon ils ne soient toujours à recommencer. La partie qui est aujourd'hui dressée contre eux leur va tailler de la besogne ; et si de la circonférence ils ne sont rappelés au centre . , pour le moins sera-t-il malaisé que de cette secousse il ne leur tombe quelque plume de Taile. Les huguenots ont ici leurs députés. Je ne sais si leur intention est aussi bonne que leur langage est honnête ; mais , au pis aller, notre galimatias vaudra bien le leur. Quand ils obtiendront qu*on leur pardomie le passé , s'ils ont ce qu'ils désirent, ils auront plus qu'ils ne doivent espérer. U me semble qu'après quatre-vingts ans il serait temps que , s'ils ne sont las de leur folie , ils le fussent de leur misère. La reine mère a pris ses eaux ; son visage montre l'opération qu'elles ont faite. Il y a vingt-cinq ans que j'ai Thonneur de la connaître et d'en être connu , mais je ne la vis jamais en meilleur état qu'elle est aujourd'hui. Je ne sais à quelle cause je dois rapporter un effet si miraculeux, sinon que, pour les biens extraordinaires qu'elle fait en la terre, elle est extraordinairement comblée des grâces du ciel. Au demeurant, on ne vit jamais témoignages d'affection réciproque, comme ceux que nous voyons tous les jours entre le roi et elle. Chacun sait comme les affaires qu'elle a eues l'ont endettée. Avec tout cela elle donne au roi l'entretènement de six mille hommes de pied et six cents chevaux. Dieu fasse vivre cette grande reine ! Une des considérations dont je console ma vieillesse , c'est que je serai hors du monde quand elle en partira. M. le cardinal de Richelieu a été si mal , que j'ai été huit ou dix jours que je n'entrais jamais au château qu'avec appréhension d'ouïr cette funeste voix : Le grand Pan est mort, A cette heure , grâces à l'ange protecteur de la France, il est hors de péril , et les gens de bien hors de crainte. Il s'en est allé cherdier quelque repos en sa maison de Limours. De là il faisait compte d'aller à Forges prendre des eaux. Mais , soit qu'il ait estimé n'en avoir plus de besoin , soit que , comme il est tout généreux et tout né à la gloire , il ait voulu , aux dépens même de sa santé , demeurer en un lieu où il pût continuer à Leurs Majestés l'assiduité de son service , il a rompu son voyage. Vous savez que mon
humeur n'est ni de flatter ni de mentir ; mais je vous jure qu'il y a en cet homme quelque chose qui excède l'humanité , et que , si notre vaisseau doit jamais vaincre les tempêtes , ce sera tandis que celte glorieuse main en tiendra le gouvernaiL Les autres pilotes me diminuent la peur, celui-ci me la fait ignorer. La sainte vie du roi lui attire toutes sortes de bonnes fortunes ; mais , à mon gré , la plus visible et la plus éminente est celle d'avour en ses affaires l'assistance de cet incomparable prélat. Jusques ici, quand il nous a fallu bâtir de neuf, ou réparer quelque ruine , le plâtre seul a été mis en ceuvre ; aujourd'hui nous ne voyons plus employer que du marbre ; et , comme les conseils sont judicieux et fidèles, les exécutions sont diligentes et magnanimes. Vous direz que, l'honorant comme je fais, je devrais lui en avoir donné quelque témoignage par mes écrits. Il est vrai ; mais vous savez aussi bien que moi qu'un esprit troublé n'est capable de rien faire qui soit net. Toutes offrandes ne sont pas propres à un autel de la grandeur du sien. J'ai quelques petites affaires d'où il faut quê je sorte devant que d'entreprendre ce que je lui prépare. Jusques à ce que cela soit , j'aime mieux m'en taire que de dire chose quî soit indigne de lui et de moi. C'a toujours été mon avis , qu'on ne saurait trop penser à ce qu'on ne saurait assez bien faire. Adieu , monsieur. Je suis votre serviteur très-humble et très-affectionné.
À Fontaine-Bieau, leio de septembre 1625.