‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 1050 sur 1238 · LA MÈRE CONFIDENTE, ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

LA MÈRE CONFIDENTE, ACTE III, SCÈNE IV

DORAÏITB.

Par quelle aventure vous trouvé-je dans ce pays-ci?

£RGASTR.

J*y ai quelques amis que j'y suis veau voir; mais qu'y venez-vous faire vous-même? Vous m'avez tout l'air d'y être en bonne fortune ; je viens de vous y voir parler à un domestique, qui vous apporte quelque réponse, ou qui vous y ménage quelque entrevue.

DORANTE

Je ferais scrupule de vous rien déguiser. Il y est question d*amour, monsieur, j'en conviens.

ERGASTB.

Je m'en doutais. On parle ici d'une très-aimable fille, qui s'appelle Angélique. Est-ce à elle que s*adressent vos vœux?

C'est à elle-même.

ERGASTE

Vous avez donc accès chez la mère?

DORANTE

Point du tout, je ne la connais pas ; et c'est par hasard que j'ai vu sa fille.

ERGASTB.

Cet engagement-là ne vous réussira pas. Dorante; vous y perdez votre temps; car Angélique est extrêmement riche : on ne la donnera pas à un homme sans bien.

DORANTE

Aussi la quitterais-je, s'il n'y avait que son bien qui m'arrêtât; mais je l'aime, et j'ai le bonheur d'en être aimé.

ERGASTB.

Vous l'a-t-elle dit positivement?

DORANTE

Oui, je suis sûr de son cœur.

ERGASTB.

C'est beaucoup; mais il vous reste encore un autre inconvénient; c'est qu'on dit que sa mère a pour elle actuellement un riche parti en vue.

DORANTE

Je ne le sais que trop, Angélique m'en a instruit.

Et dans quelle disposition est-elle là-dessus?

DORANTE

Elle est au désespoir I Et dit-on quel homme est ce rival?

ERGASTE

Je le connais; c'est un honnête homme.

DORANTS.

Il faut du moins qu'il soit bien peu délicat, s'il épouse une fille qui ne pourra le souffrir; et puisque vous le connaissez, monsieur, ce serait en vérité lui rendre service, aussi bien qu'à moi, que de lui apprendre combien on le hait d'avance.

ERGASTB.

Mais on prétend qu'il s'en doute un peu.

DORANTE

Il s'en doute et ne se relire pas ! Ce n'est pas là un homme estimable.

ERGASTB.

Vous ne savez pas encore le parti qu'il prendra.

DORANTE

Si Angélique veut m'en croire, je ne le craindrai plus; mais, quoi qu'il arrive, il ne peut l'épouser qu'en m'ôlant la vie.

ERGASTE

Du caractère dont je le connais, je ne crois pas qu'il voulût vous ôter la vôtre, ni que vous fussiez d'humeur à attaquer la sienne; et si vous lui disiez poliment vos raisons, je suis persuadé qu'il y aurait égard. Voulez-vous le voir?

DORANTE

C'est risquer beaucoup. Peut-être avez-vous meilleure opinion de lui qu'il ne mérite. S'il allait me trahir? Et d'ailleurs, où le trouver?

ERGASTE

Ohl rien de plus aisé; car le voilà tout porté pour vous entendre.

DORANTE

Quoi! c'est vous, monsieur?

ERGASTB.

Vous l'avez dit, mon neveu.

DORANTE

Je suis confus de ce qui m'est échappé; et vous avez raison, votre vie est bien en sûreté.

ERGASTB.

La vôtre ne court pas plus de hasard, comme vous voyez.

DORANTE

Elle est plus à vous qu'à moi ; je vous dois tout, et je ne dispute plus Angélique.

ERGASTB.

L'attendez-vous ici?

DORANTE

Oui, monsieur; elle doit y venir; mais je ne la verrai que pour lui apprendre l'impossibilité où je suis de la revoir davantage.

ERGASTE

Point du tout, allez votre chemin. Ma façon d'aimer est plus tranquille que la vôtre; j'en suis plus le maître, et je me sens touché de ce que vous me dites.

DORANTE

Quoi ! vous me laissez la liberté de poursuivre.

ERGASTB.

Liberté tout entière. Continuez, vous dis-je; faites comme si vous ne m'aviez pas vu, et ne dites ici à personne qui je suis, je vous le défends bien. Voici Angélique; elle ne m'aperçoit pas encore ; je vais lui dire un mot en passant, ne vous alarmez point.

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