‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 1076 sur 1238 · LES FAUSSES CONFIDENCES , ACTE I , SCÈNE XIV · texte numérisé non relu

LES FAUSSES CONFIDENCES , ACTE I , SCÈNE XIV

ARAMINTE

Gela est fâcheux. Mais où m'a-t-il vue avant que de venir chez moi, Dubois?

DUBOIS

Hélas ! madame, ce fut un jour que vous sortîtes de rOpéra, qu'il perdit la raison; c'était un vendredi, je m'en ressouviens ; oui^ un vendredi, il vous vit descendre l'escalier, à ce qu'il me raconta, et vous suivit jusqu'à votre carrosse : il avait demandé votre nom, et je le trouvai qui était 4;omme extasié; il ne remuait p.cs.

ARAMINTB.

Quelle aventure!

DUBOIS

J'eus beau lui crier : Monsieur ! Point de nouvelles; il n'y avait plus personne au logis. A la fin pourtant, il revint à lui avec un air égaré ; je le jetai dans une voiture , et nous retournâmes à la maison. J'espérais que cela se passerait, car je l'aimais. C'est le meilleur maître. Point du tout, il n'y avait plus de ressource : ce bon sens, cet esprit jovial, cette humeur charmante , vous aviez tout expédié ; et dès le lendemain nous ne fîmes plus tous deux, lui, que rêver à vous, que vous aimer; moi , qu'épier, depuis le matin jusqu'au soir, où vous alliez.

ARAMIMTE.

Tu m'étonnes à un point...

DUBOIS

Je me fis même ami d'un de vos gens qui n'y est plus; un garçon fort exact, et qui m'introduisait, et à qui je payais bouteille. C'est à la comédie qu'on va, me disait-il; et je courais faire mon rapport, sur lequel, dès quatre heures, mon homme était à la porte. C'est chez mademoiselle celle-ci, c'est chez madame celle-là; et, sur cet avis, nous allions toute la soirée habiter la rue, ne vous déplaise, pour voir madame entrer et sortir, lui dans un fiacre, et moi derrière; tous deux morfondus et gelés, car c'était dans l'hiver; lui, ne s'en souciant guère; moi, jurant par-ci par-là pour me soulager.

ARAHINTE.

Est-il possible?

DUBOIS

Oui, madame. A la fin, ce train de vie m'ennuya; ma santé s'altérait, la sienne aussi. Je lui fis accroire que vous étiez à la campagne, il le crut, et j'eus quelque repos ; mais n'alla-t-il pas, deux jours après, vous rencontrer aux Tuileries, où il avait été s'attrister de votre absence ! Au retour il était furieux, il voulut me battre, tout bon qu'il est; je ne le voulus point, et je le quittai. Mon bonheur ensuite m'a mis chez madamei où, à force de se démener, je le trouve parvenu à votre intendance; ce qu'il ne troquerait pas contre la place d'un empereur.

ARAHINTE.

Y a-t-il rien de si particulier? Je suis si lasse d'avoir des gens qui me trompent, que je me ré-

jouissais de l'avoir, parce qu'il a de la probité : ce n'est pas que je sois fâchée, car je suis bien audessus de cela.

DUBOIS

Il y aura de la bonté à le renvoyer. Plus il voit madame, plus il s'achève.

ARAMINTE

Vraiment, je le renverrai bien; mais ce n'est pas là ce qui le guérira. D'ailleurs, je ne sais que dire à monsieur Rémi, qui me l'a recommandé, et ceci m'embarrasse. Je ne vois pas trop comment m'en défaire honnêtement.

DUBOIS

Oui; mais vous en ferez un incurable, madame. ARAMINTE, vivement.

Oh! tant pis pour lui. Je suis dans des circonstances où je ne saurais me passer d'un intendant : et puis il n'y a pas tant de risque que tu le crois; au contraire, s'il y avait quelque chose qui pût ramener cet homme, c'est l'habitude de me voir plus qu'il n'a fait : ce serait même un service à lui rendre.

DUBOIS

Oui, c'est un remède bien innocent. Premièrement, il ne vous dira mot; jamais vous n'entendrez parler de son amour.

ARAHINTE.

En es-tu bien sûr?

DUBOIS

Oh! il ne faut pas en avoir peur; il mourrait plutêt. Il a un respect, une adoration, une humilité pour vous, qui n'est pas concevable. Est-ce que vous croyez qu'il songe à être aimé? nullement. Il dit que dans l'univers il n'y a personne qui le mérite; il ne veut que vous voir, vous considérer, regarder vos yeux, vos grâces, votre belle taille; et puis c'est tout : il me l'a dit mille fois.

ARAMINTE, haussant les épaules.

Voilà qui est bien digne de compassion! Allons, je patienterai quelques jours en attendant que j'en aie un autre. Au surplus, ne crains rien, je suis contente de toi, je récompenserai ton zèle, et je ne veux pas que tu me quittes; entends-tu, Dubois?

DUBOIS

Madame, je vous suis dévoué pour la vie.

ARAMINTE

J'aurai soin de toi. Surtout qu'il ne sache pas que je suis instruite; garde un profond secret, et que tout le monde, jusqu'à Marthon, ignore ce que tu m'as dit : ce sont de ces choses qui ne doivent jamais percer.

DUBOIS

Je n'en ai jamais parlé qu'à madame.

ARAMINTE

Le voici qui revient ; va-t'en.

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