LES FAUSSES CONFIDENCES, ACTE II, SCÈNE III
DORANTE
Pour moi, je ne sortirai jamais de chez madame qu'elle ne me congédie.
M. REMI, brusquement»
Vous ne savez ce que vous dites. Il faut pourtant sortir; vous allez voir. Tenez, madame, jugez-en vous-même; voici de quoi il est question. C'est une dame de trente-cinq ans, qu'on dit jolie femme, estimable, et de quelque distinction; qui ne déclare pas son nom; qui dit que j'ai été son procureur; qui a quinze mille livres de rente pour le moins, ce qu'elle prouvera; qui a vu monsieur chez moi, qui lui a parlé, qui sait qu'il n'a pas de bien, et qui offre de l'épouser sans délai : et la personne qui est venue chez moi de sa part doit revenir tantôt pour savoir la réponse, et vous mener tout de suite chez elle. Cela est-il net? Y a-t-il à se consulter là-dessus? Dans deux heures il faut être au logis. Ai-je tort, madame?
ARAHINTB, froidement»
C'est à lui de répondre.
M. REMI
Eh bien? A quoi pense-t-il donc? Viendrez-vous?
DORANTE
Non, monsieur; je ne suis pas dans cette dispo- 8ition*là.
• M. REMI
Hum ! Quoi? entendez-vous ce que je vous dis, qu'elle a quinze mille livres de rente 7 entendezvous?
DORANTE
Oui, monsieur; mais en eût-elle vingt fois davantage, je ne l'épouserais pas ; nous ne serions heureux ni l'un ni l'autre : j'ai le cœur pris; j'aime ailleurs.
H. REMF, d'un ton railleur, et traînant set mots.
J'ai le cœur pris! Voilà qui est fâcheux. Ah, ah! le cœur est admirable ! Je n'aurais jamais deviné la beauté des scrupules de ce cœur-là, qui veut qu'on reste intendant de la maison d'autrui, pendant qu'on peut l'être de la sienne. Est-ce là votre dernier mot, berger fidèle?
Je ne saurais changer de sentiment, monsieur.
M. REMI
Oh! le sot cœur! Mon neveu, vous êtes un imbécile, un insensé, et je tiens celle que vous aimez pour une guenon, si elle n'est pas de mon sentiment. N'cst-il pas vrai, madame, et ne le trouvezvous pas extravagant?
ARAillKTB, doucement.
Ne le querellez point. 11 paraît avoir tort, j'en conviens.
M. REMI, vivement.
Comment! madame, il pourrait...
ARAMINTE
Dans sa façon de penser, je l'excuse. Voyez poupianl, Dorante ; lâchez de vaincre voire penchant, si vous le pouvez : je sais bien que cela est difQcile.
DORANTE
Il n'y a pas de moyen, madame; mon amour m'est plus cher que ma vie.
M. REMI, d'un air étonné.
Ceux qui aiment les beaux sentiments doivent être contents; en voilà un des plus curieux qui se fasse. Vous trouvez donc cela raisomnable, madame?
ARAMINTE
Je vous laisse, parlez-lui vous-même, (a part,) Il me touche tant, qu'il faut que je m'en aille.
{Elle sort,) DORANTE, à part.
Il ne croit pas si bien me servir.