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LES SINCÈRES, SCÈNE IV

LA M AROUISE.

Imagînez-Tous qu'il Q*a précisément qu'un objet dans la pensée, c'est de se montrer. Quand il rit, quand il s^étonne, quand il vous approuve, c'est qu'il se montre. Se tait-il, cbange-t-il de contenance, se tient-il sérieux, ce n'est rien de tout cela qu'il veut faire, c'est qu'il se montre ; c'est qu'il vous dit : Remarquez mes gestes et mes attitudes; voyez mes grâces dans tout ce que je fais, dans tout ce que je dis; voyez mon air fin, mon air leste, mon air cavalier, mon air dissipé; en voulez-vous du vif, du fripon, de l'agréablement étourdi? en voilà. Il dirait volontiers à tous les amants : n'est-il pas vrai que ma figure vous cbicane? à leurs maîtresses : où en serait votre fidélité, si je voulais? à TindiiTérente : vous n'y tenez point; je vous réveille, n'est-ce pas? à la prude : vous me lorgnez en dessous? à la vertueuse: vous résistez à la tentation de me regarder? à la jeune fille : avouez que votre cœur est. '^mu ? 11 n'y a pas jusqu'à la personne âgée, qui, à ce qu'il croit, dit en elle-même en le voyant : Quel dommage que je ne sois plus jeune!

EBGASTE, riofir.

Ah, ah, ahl je voudrais bien que le personnage vous entendit.

LA MABQUISE.

II sentirait que je n'exagère pas d'un mot. Il a parlé d'un mariage qui a pensé se conclure jpour lui , mais que trois ou quatre femmes jalouses, désespérées et méchantes, ont trouvé sourdement le secret de faire manquer. Cependant il ne sait pas encore ce qui arrivera : il n'y a que les parents de la fille qui se soient dédits; mais elle n'est pas de leur avis. Il sait de bonne part qu'elle est triste, qu'elle est changée; il est même question de pleurs ; elle ne l'a pourtant vu que deux fois. Et ce que je vous dis là , je vous le rends un peu plus clairement qu'il ne l'a conté. Un fat se doute toujours un peu qu'il l'est; et, comme il a peur qu'on ne s'en doute aussi, il biaise, il est fat le plus modestement qu'il lui est possible; et c'est justement cette modestie-là qui rend sa fatuité sensible.

ERGASTB, riant.

Vous avez raison.

LA MARQUISE

A côté de lui était une nouvelle mariée, d'environ trente ans, de ces visages d'un blanc fade, et qui font une physionomie longue et sotte; et cette nouvelle épousée, tellequeje vous la dépeins, avec ce visage qui, à dix ans, était antique, prenait des airs enfantins dans la conversation j vous eussiez dit d'une petite fille qui vient de sortir de dessous l'aile de père et mère. Figurezvous qu'elle est étonnée de la nouveauté de son état; elle n'a point de contenance assurée; ses innocents appas sont encore tout confus de son aventure. Elle n'est pas encore bien sûre qu'il

soit honnête d*avoirun mari; elle baisse les yeux, quand on la regarde; elle ne croit pas qu'il lui soit permis de parler, si on ne l'interroge; elle me faisait toujours une inclination de tête, en me répondant, comme si elle m'avait remerciée de la bonté que j'avais de faire comparaison avec une personne de son âge; elle me traitait comme une mère, moi qui suis plus jeune qu'elle: ah, ah, ahl

ERGASTE

Ah, ah, ahl il est vrai que, si elle a trente ans, elle est à peu près votre aînée de deux.

LA MARQUISE

De près de trois, s'il vous plalt.

EROASTB, rianl.

Est-ce là tout?

LA MARQUISE

Non ; car il faut que je me venge de tout l'ennui que m'ont donné ces originaux. Yis-à-vis de la petite fille de trente ans, était une assez grosse et grande femme de cinquante à cinquante-cinq ans, qui nous étalait glorieusement son embonpoint, et qui prend l'épaisseur de ses charmes pour de la beauté. Elle est veuve, fort riche, et il y avait auprès d'elle un jeune homme, un cadet qui n'a rien, et qui s'épuise en platitudes pour lui faille sa cour. On a parlé du dernier bal de l'Opéra : J'y étais, a-t-elle dit, et j'y trompai mes meilleurs amis; ils ne me reconnurent point. Vous! madame, a-t-il repris, vous n'êtes pas reconnaissÀblel Ahl je vous en défie; je vous reconnus du premier coup d'œil à votre air de tête. Eh! comment cela, monsieur? Oui, madame, à je ne sais quoi de noble et d'aisé qui ne pouvait appartenir qu'à vous; et puis vous êtàtes un gant; et comme, grâce au ciel, nous avons une main qui ne ressemble guère à d'autres, en la voyant je vous nommai. Et cette main sans pair, si vous l'aviez vue, monsieur, est assez blanche, mais large, im vous déplaise, mais charnue, mais boursouffléé, mais courte, et tient au bras le mieux nourri que j'aie vu de ma vie. Je vous en 'parle savamment ; car la grosse dame au grand air de tête prit longtemps du tabac pour exposer cette main unique, qui a de rétofTe pour quatre, et qui finit par des doigts d'une grosseur, d'une brièveté, à la différence de ceux de la petite fille de trente ans qui sont comme des filets.

EBGASTE, riant.

Un peu de variété ne gâte rien.

LA MARQUISE

Notre cercle finissait par un petit homme qu'on trouvait si plaisant, si sémillant, qui ne dit rien et qui parle toujours; c'estrà-dire qu'il a l'action vive, l'esprit froid et la parole éternelle. Il était auprès d'un homme grave qui décide par monosyllabes, et dont la compagnie paraissait faire grand cas; mais, à vous dire vrai, je soupçonne que tout son esprit.est dans sa perruque : elle est

ample et respectable, et je le crois fort borné quand il ne Ta pas. Les grandes perruques m*ont si souvent trompée, que je n*y crois plus.

BRGÂSTE, riani,

n est constant qu'il est de certaines tètes sur lesquelles elles en imposent.

LA MABQUISB.

Grâce au Ciel, la visite a été courte; je n'aurais pu la soutenir longtemps, et je viens respirer avec vous. Quelle difîérence de vous à tout le monde ! Mais dites; sérieusement, vous êtes donc un peu content de moi?

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