SCÈNE I
ARTHENICE, M«* SORBIN.
ARTHENICE.
Ah çal madame Sorbin, ou plutôt ma compagne, car vous Têtes, puisque les femmes de votre état viennent de vous revêtir du même pouvoir dont les femmes nobles m'ont revêtue moi-même, donnons-nous la main, unissons-nous et n'ayons qu'un même esprit toutes deux.
MADAME SORBIN, M donnant la main.
Conclusion, il n'y a plus qu'une femme et qu'une pensée ici.
ARTHENICE.
Nous voici chargées du plus grand intérêt que notre sexe ait jamais eu, et cela dans la conjoncture du monde la plus favorable pour discuter notre droit vis-à-vis les hommes.
MADAME SORBIN
Oh! pour cette fois-ci, messieurs, nous compterons ensemble.
ARTHENICE.
Depuis qu'il a fallu nous sauver avec eux dans cette lie où nous sommes fixées, le gouvernement de notre patrie a cessé.
MADAME SORBIN
Oui, il en faut un tout neuf ici, et l'heure est venue; nous voici en place d'avoir justice et de sortir de l'humilité ridicule qu'on nous a imposée depuis le commencement du monde : plutôt mourir que d'endurer plus longtemps nos affronts.
i. Cette pièce, qui ne fignre dans aucune des deui seules éditions des Œuvres eomplitet de Marioaux, publiées, l'une en 1781, l'autre en 1825-1830, a été retrouvée par M. Edouard Fournier, dans le Mercwe de France de décembre 1750; elle est précédée de cette mention :
« La comédie luiTante a été jouée dans une société et n'a pas été imprimée ; on y reconnaîtra aisément la manière fine et ingénieuse de M. de Marivaui. i
Fort bien, vous sentez-vous en effet an courage qui réponde à la dignité de votre emploi ?
MADAME SORBIN
Tenez, je me soucie aujourd'hui de la vie comme d'un fétu ; en un mot comme en cent, je me sacrifie, je l'entreprends. Madame Sorbin veut vivre dans l'histoire et non pas dans le monde.
ARTHENICE.
Je vous garantis un nom immortel.
MADAME SORBIN
Nous, dans vingt mille ans, nous serons encore la nouvelle du jour.
ARTHENICE.
Et quand même nous ne réussirions pas, nos petites-filles réussiront.
MADAME SORBIN
Je vous dis que les hommes n'en reviendront jamais. Au surplus, vous qui m'exhortez, il y a ici un certain M. Timagène qui court après votre cœur; court-il encore? Ne l'a-t-il pas pris? Ce serait là un furieux sujet de faiblesse humaine. Prenez-y garde.
ARTHENICE.
Qu'est-ce que c'est que Timagène, madame Sorbin? je ne le connais plus depuis notre projet; tenez ferme et ne songez qu'à m'imiter.
MADAME SORBIN
Qui? moi! Et où est l'embarras? Je n'ai qu'un mari, qu'est-ce que cela coûte à laisser? ce n'est pas là une affaire de cœur.
ARTHENICE.
Oh 1 j'en conviens.
MADAME SORBIN
Ah ça I vous savez bien que les hommes von* dans un moment s'assembler sous des tentes afin d'y choisir entre eux deux hommes qui nous feront des lois; on a battu le tambour pour convoquer l'assemblée