‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 240 sur 1238 · LA RÉUNION DES AMOURS, SCÈNE XII · texte numérisé non relu

LA RÉUNION DES AMOURS, SCÈNE XII

CUPIOON.

Oh ! de ceux-là, i] n*en a jamais fait, dî moi aoD plus.

l'amour.

De grâce, écoutez-moi, déesse. Qu'est-ce que c'était autrefois que l'envie de plaire ? Je vous en atteste vous-même. Qu'est-ce que c'était que Tamour? je l'appelais tout à l'heure une passion : c'élaitune vertu, déesse; c'était du moins l'origine de toutes les vertus ensemble. La nature me présentait des hommes grossiers, je les polissais ; des tcroces, je les humanisais; des fainéants, dont je ressuscitais les talents enrouis dans l'oisiveté et dans la paresse. Avec moi, le méchant rougissait de l'être. L'espoir de plaire, l'impossibilité d'y arriver autrement que par la vertu, forçaient son àme à devenir estimable. De mon temps, la Pudeur était la plus estimable des Grâces.

CUPIDON

Eh bien ! il ne faut pas faire tant de bruit; c'est encore de même. Je n'en connais point de si piquante, moi, que la Pudeur. Je Tadore, et mes sujets aussi. Us la trouvent si charmante qu'ils la poursuivent partout où ils la trouvent. Mais je m'appelle l'Amour; mon métier n'est pas d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la Sagesse, l'Honneur, qui sont soumis à sa garde, voilà ses ofïlciers; c*est à eux à la défendre du danger qu'elle court; et ce danger, c'est moi. Je suis fait pour être ou son vainqueur ou son vaincu. Nous ne saurions vivre autrement ensemble, et sauve qui peut. Quand je la bats, elle me le pardonne ; quand elle me bat, je ne l'en estime pas moins, et elle ne m'en hait pas davantage. Chaque chose a son contraire ; je suis le sien. Cesi sur la bataille des contraires que tout roule dans la nature. Vous ne savez pas cela, vous ; vous n'êtes point philosophe.

l'amour.

Jugez-nous, déesse, sur ce qu'il vient d'avouer lui-même. N'est-il pas condamnable ? Quelle différence des amants de mon temps aux siens I Que de décence dans les sentiments des miens I Que de dignité dans les transports mêmes I

CUPIOON.

De la dignité dans l'amour I de la décence pour fa dorée du monde 1 voilà des agréments d'une grande ressource ! Il ne sait plus ce qu'il dit. Minerve, toute la nature est intéressée à ce que vous renvoyiez ce vieux garçon-là. Il va l'appauvrir à QQ pointqu'il n'y aura plus que des déserts. Vivrat-elJe de soupirs? Il n'a que cela vaillant. Autant co emporte le vent ; et rien ne reste que des romans de douze tomes : encore, à la fin, n'y aurat-il personne pour les lire. Prenez garde à ce que vous allez faire.

l'amouh.

Juste ciell faut-il...?

CUPIDON

Don ! des apostrophes au ciel I voilà encore de

son jargon. Eh ! morbleu ! qu'il s'en aille. Tenez, mon ami, je veux bien encore vous parler raison. Vous me reprochez ma naissance, parce qu'elle n'est pas méthodique, et qu'il y manque une petite formalité, n'est-ce pas? Eh bien 1 mon enfant, c'est en quoi elle est excellente, admirable ; et vous n'y entendez rien.

MERCURB.

Ceci est nouveau.

CUPIOOX.

Doucement. La nature avait besoin d'un Amour, n'est-il pas vrai ? Comment fallait-il qu'il fût, à votre avis? un conteur de fades sornettes? un trembleur qui a toujours peur d'offenser, qui n'eût fait dire aux femmes que, ma gloire ! et aux hommes que, vos divins appas /Non, cela ne valait rien. C'était un espiègle tel que moi qu'il fallait à la nature; un étourdi sans souci, plus vif que délicat, qui mit toute sa noblesse à tout prendre et à ne rien laisser. Et cet enfanl-là, je vous prie, y avaitil rien de plus sage que de lui donner pour père et pour mère des parents joyeux qui le fissent nattre sans cérémonie dans le sein de la joie? Il ne fallait que le sens commun pour sentir cela. Mais, dites-vous, vous êtes le dieu du vice. Cela n'est pas vrai; je donne de l'amour, voilà tout : le reste vien du cœur des hommes. Les uns y perdent, les au très y gagnent; je ne m'en embarrasse pas. J'allume le feu ; c'estàla raison à le conduire, et je m'en tiens à mon métier de distributeur de flammes au profit de l'univers. En voilà assez; croyez-moi, retirez-vous. C'est l'avis de Minerve.

MINERVE

Je suspends encore mon jugement entre vous deux. Voici la Vertu qui entre ; je ne prononcerai que lorsqu'elle m'aura donné son avis.

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