‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 248 sur 1238 · LUCILE, LISETTE · texte numérisé non relu

LUCILE, LISETTE

LUCILE

Ahl te voilà, Lisette; approche; je viens d'apprendre que Damis est arrivé hier de Paris, qu'il est actuellement chez son père ; et voici une lettre qu'il faut que tu lui rendes, en vertu de laquelle j'espère que je ne l'épouserai point.

LISETTE

Quoil cette idée-là vous dure encore? Non, madame, je ne ferai point votre message ; Damis est l'époux qu'on vous destine; vous y avez consenti, tout le monde est d'accord : entre une épouse et vous il n'y a plus qu'une syllabe de différence, et je ne rendrai point votre lettre; vous avez promis de vous marier.

LUGILB.

Oui, par complaisance pour mon père, il est vrai ; mais y songe-t-il? Qu'est-ce que c'est qu'un mariage comme celui-là? Ne faudrait-il pas être folle pour épouser un homme dont le caractère m*est tout à fait inconnu? D'ailleurs ne sais-tu pas mes sentiments? Je ne veux point ôtre mariée sitôt et ne le serai peut-être jamais.

Vous? Avec ces yeux-là? Je vous en défie, madame.

LUCILE

Quel raisonnement ! Est-ce que des yeux décident de quelque chose?

USBTTE.

Sans difficulté; les vôtres vous condamneDtà vivre en compagnie. Par exemple, examinez-vous : vous ne savez pas les difficultés de l'état austère que vous embrassez; il faut avoir le cœur bien frugtil pour le soutenir; c'est une espèce de solitaire qu'une fille, et votre physionomie n'annonce point de vocation pour cette vie-là.

LUCILE

Ohl ma physionomie ne sait ce qu'elle dit; je sens un fonds de délicatesse et de goût qui serait toujours choqué dans le mariage, et je n'y serais pas heureuse.

LISETTE

Bagatelle! Il ne faut que deux ou trois mois de commerce avec un mari pour expédier votre délicatesse ; allez, déchirez votre lettre.

LUCILE

Je te dis que mon parti est pris, et je veux que lu la portes. Est-ce que tu crois que je me pique d'être plus indifférente qu'une autre? Non, je ne me vante point de cela, et j'aurais tort de le faire; car j'ai Tàme tendre, quoique naturellement ve^ (ueuse : et voilà pourquoi le mariage serait une très-mauvaise condition pour moi. Une âme tendre et douce a des sentiments, elle en demande; elle a besoin d'être aimée parce qu'elle aime, et une âme de cette espèce-là entre les mains d'un mari n'a jamais son nécessaire.

LISETTB.

Ohl dame, ce nécessaire-là est d'une grande dépense, et le cœur d'un mari s'épuise.

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