‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 269 sur 1238 · LUCILE, DAMIS · texte numérisé non relu

LUCILE, DAMIS

DÂMIS.

Dès demain, si on me raisonne! Eh bien! madame, dans ce qui vient de se passer, j'ai fait du mieux que j'ai pu ; j'ai lâché, dans mes réponses, de ménager vos dispositions et la bienséance ; mais que pensez-vous de ce qu'ils disent?

LUCILR.

Qu'effectivement ceci commence à devenir difficile.

DAMIS

Très-difficile, au moins.

LUCILE

Oui, il en faut convenir, nous aurons de la peine à nous tirer d'affaire.

Tant de peine, que je ne voudrais pas gager que nous nous en tirions.

L0CILE

Comment ferons-nous donc?

DAMIS

Ma foi, je D'en sais rien.

LUCILE

Vous n'en savez rien, Damis; voilà qui est à m'crveille; mais je vous avertis d'y songer pourtant; car j« De suis pas obligée d'avoir plus d'imagination que vous.

DAMIS

Oh r parbleu, madame, je ne vous en demande pas non plus au delà de ce que j'en ai; cela ne serait pas juste.

LUCILE

Mais, prenez donc garde; si nous en manquons Fun et l'autre, comme il y a toute apparence, je ?ous prie de me dire où cela nous conduira?

DAMIS

Je dirai encore de même, je n'en sais rien, et nous verrons.

LUCILE

Le prenez-vous sur ce ton-là, monsieur? Oh!

j'en dirai bien autant; je n*en sais rien, et nous verrons.

Mais oui, madame, nous verrons; je n'y sache que cela, moi. Que puîs-je répondre de mieux?

LUCILE

Quelque chose de plus net, de plus positif, de plus clair; nous verrons ne signifie rien; nous verrons qu'on nous mariera, voilà ce que nous ve^ rons; êles-vous curieux de voir cela? Car votre tranquillité m'enchante; d'où vient-elle? Quoi! que voulez-vous dire? Vous fiez-vous à ce que votre père et le mien voient que leur projet ne vous plaît pas? Vous pourriez vous y tromper.

DAMIS

Je m'y tromperais sans difficulté; car ils ne voient point ce que vous dites là.

LUCILE

Ils ne le voient point?

DAMIS

Non, madame, ils ne sauraient le voir ; cela n'est pas possible ; il y a de certaines figures, de certaines physionomies qu'on ne saurait soupçonner d'être indifférentes. Qui est-ce qui croira que je ne vous aime pas, par exemple? Personne. Nous avons beau faire, il n'y a pas d'industrie qui puisse le persuader.

LUCILE

Gela est vrai, vous verrez que tout le monde est aveugle I Cependant, monsieur, comme il s'agit ici d'affaires sérieuses, voudriez-vous bien supprimer votre qui esi-ce qui croira, qui n'est pas de mon goût, et qui a tout l'air d'une plaisanterie que je ne mérite pas ? Car, que signifient, je vous prie, ces physionomies qu'on ne saurait soupçonner d'être indifférentes? Eh ! que sont-elles donc? je vous le demande. De quoi voulez-vous qu'on les soupçonne? Est-ce qu'il faut absolument qu'on les aime? Est-ce que j'ai une de ces physionomiesL-là, moi? Est-ce qu'on ne saurait s^empècher de m'aimer quand on me voit? Vous vous trompez, monsieur, il en faut tout rabattre; j'ai mille preuves du contraire, et je ne suis point de ce sentiment-là. Tenez, j'en suis aussi peu que vous, qui vous di vertissez à faire semblant d'en être, et vous voye? ce que deviennent ces sortes de sentiments quand on les presse.

DAMIS

n vous est fort aisé de les réduire à rien, parce que je vous laisse dire, et que, moyennant cela, vous en faites ce qui vous plaît; mais je me lais, madame, je me tais.

LUCILE

Je me tais, madame, je me tais. Ne diraît-onpas que vous y entendez finesse, avec votre sérieux? Qu'est-ce que c'est que ces discours-là, que j'ai la sotte bonté de relever, et qui nous écartent du but? Est-ce que vous avez envie de vous dédire?

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