SCÈNE I
FROÎSTIN, LISETTE.
FnONTIX.
Je te dis qu'il est au désespoir, et qu'il aurait déjà disparu si je ne l'arrêtais pas.
LISETTE
Qu'on est sot quand on aime !
FRONTIN
C'est bien pis quand on épouse.
LISETTE
Le plus court serait que ton maître allât se jeter aux pieds de ma maîtresse ; je suis persuadée que cela terminerait tout.
FRONTIN
Il n'y a pas moyen ; il dit qu'il a suffisamment éprouvé le cœur de Lucile, et que ce cœur est si mal disposé pour lui que peut-être publierait-elle l'aveu de son amour pour le perdre.
LISETTE
Quelle imagination!
FRONTIN
Que veux-tu ? Le danger où il est d'épouser Phénice, l'impossibilité où il se trouve de la refuser avec honneur, l'idée qu'il a des sentiments de Lucile, tout cela lui tourne la tête et la tournerait à un autre; il ne voit pas les choses comme nous, il faut le plaindre; malheureusement c'est un garçon qui a de l'esprit; cela fait qu'il subtilise, que son cerveau travaille; et dans de certains embarras, sais-tu bien qu'il n'appartient qu'aux gens d'esprit de n'avoir pas le sens commun? Je l'ai tant éprouvé moi-même I
LISETTE
Quoi qu'il en soit, qu'il se garde bien de s'en aller avant de savoir à quoi s'en tenir ; car j'espère que la difficulté que nous avons fait nattre, et la conduite que nous faisons tenir à Lucile, le tireront d'affaire. Je n'ai pas eu de peine à persuader à ma maîtresse que ce mariage-ci lui faisait une véritable injure, qu'elle avait droit de s'en plaindre, et monsieur Orgon m'a paru aussi très-embarrassé de ce que j'ai été lui dire de sa part; mais toi, de ton côté, qu'as-lu dit au père de Damis? Lui as-tu fait sentir le désagrément qu'il y avait pour son fils de n'entrer dans une maison que pour y brouiller les deux sœurs?
FRONTIN
Je me suis surpassé, ma fille; tu sais le talent que j'ai pour la parole et l'art aveclequel je mens quand il le faut; je lui ai peint Lucile si ennemie de mon maître, remplissant la maison de tant de murmures, menaçant sa sœur d'une rupture si ter-