‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 355 sur 1238 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

MARTON, FRONTIN, ROSIMOND.

FROlfTIN, â part à Marton,

Encore une petite façon, et nous le tenons, Marton.

MARTON, à part.

Je vais l'achever. {Haut.) Monsieur, ma maîtresse, que j'ai rencontrée en passant, comme elle vous quittait, m'a chargée de vous prier d'une chose qu'elle a oublié de vous dire tantôt, et dont elle n'aurait peut-être pas le temps devons avertir assez tôt; c'est que monsieur le comte pourra vous parler de Dorante, vous faire quelques questions sur son caractère, et elle souhaiterait que vous en disiez du bien ; non pas qu'elle l'aime encore ; mais comme il s'y prend d'une manière à lui plaire, il sera bon, à tout hasard, que monsieur le comte soit prévenu en sa faveur.

ROSIMOND.

Oh! parbleu, c'en est trop; ce trait me pousse à bout: allez, Marton, dites à votre maîtresse que son procédé est injurieux, et que Dorante, pour qui elle veut que je parle, me répondra de l'affront qu'on me fait aujourd'hui.

MARTON

Eh I. monsieur, à qui en avez-vous ? Quel mal vous fait-on 7 Par quel intérêt refusez-vous d'obliger ma maîtresse, qui vous sert actuellement vou»*mêmevei qui, ea revanche, vous demande en grâce de servir votre propre ami ? Je ne vous conçois pasv Frontin, quelle fantaisie lui prend-il donc? Pourquoi se fàche-t-il contre Hortense? Sais-iu ce c^ue c'est t

FRONTIN

Eh l mon enfant, c'est qu'il l'aime.

MARTON

Bon I tu rêves t Cela ne se peut pas. Dit-il vrai, monsieur t

ROSIMOND.

Marton, je saii» au désespoir l

MARTON

Quoi ! vous?

Ne me trahis pas; je rougirais que l'ingrate le sût ; mais, je te l'avoue, Marton, oui, je l'aime, je l'adore, et je ne saurais supporter sa perte.

MARTON

Ah! c'est parler que cela; voilà ce qu'on appelle des expressions.

ROSIMOND.

Garde-toi surtout de les répéter.

MARTON

Voilà qui ne vaut rien ; vous retombez.

FRONTIN

Oui, monsieur, dites toujours: Je l'adore; ce mot-là vous portera bonheur.

ROSIMOND.

L'ingrate!

MARTON

Vous avez tort; car il faut que je me fâche à mon tour. Est-ce que ma maltresse se doute seulement que vous l'aimez? Jamais le mot d'amour est-il sorti de votre bouche pour elle? Il semblait que vous auriez eu peur de compromettre \olre importance; ce n'était pas la peine que votre cœur se développât sérieusement pour ma maîtresse, ni qu'il se mit en frais de sentiment pour elle! Trop heureuse de vous épouser, vous lui faisiez la grâce d'y consentir ! Je ne vous parle si franchement que pour vous mettre au fait de vos torts; il Taut que vous les sentiez ; c'est de vos façons que vous devez rougir, et non pas d'un amour qui ne vous fait qu'honneur.

Si vous saviez le chagrin que nous en avions» Marton et moi ; nous en étions si pénétrés...

ROSIMOND.

Je me suis mal conduit, j'en conviens.

MARTON

Avec tout ce qui peut rendre un bomme aimable, vous n'avez rien oublié pour vous empêcher de l'être. Souvenez-vous des discours de tantôt; j'en étais dans une fureur...

FRONTIN

Oui, elle m'a dit que vous l'aviez scandalisée; car elle est notre amie.

MARTON

C'est un malentendu qui nous sépare; concluons quelque chose. Un mariage arrêté, convenable, dont je faisais cas ; voilà de votre style, et avec qui ? Avec la plus charmante et la plus raisonnable fille du monde, et je dirai même la plus disposée d'abord à vous vouloir du bien.

ROSIMOND.

Ah! Marton, n'en dis pas davantage. J'ouvre les yeux ; je me déteste, et il n'est plus tempsl

MARTON

Je ne dis pas cela, monsieur le marquis; votre état me touche, et peut-être touchera-t-il ma mattresse.

FRONTIN

Cette belle dame a l'air si clément I

Me promettez-vous de rester comme vous êtes? Continuerez-vous d'être aussi aimable que vous l'êtes actuellement? En est-ce fait? N'y a-t-ilplus de petit-maître?

ROSIMOND.

Je suis confus de l'avoir été, Marton.

FRONTIN

Je pleure de joie.

MARTON

Eh bien I portez-lui donc ce cœur tendre et repentant; jetez-vous à ses genoux, et ne vous relevez point qu'elle ne vous ait fait grâce.

Page 1