‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 367 sur 1238 · LA COMTESSE, LISETTE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, LISETTE

LISETTE

Voici ma maîtresse. De l'humeur dont elle est.

LE LEGS, SCÈNE VL

je crois que cet amonr-ci ne la divertira guère. Gare que Je marquis ne soit bientôt congédié! LA COMTESSE, tenant une lettre,

Teoez, Lisette, dites qu'on porte cette lettre à la poste; en Yoilà dix que j'écris depuis trois semaiaes. La sotte chose qu'un procès I Que j'en suis lasse ! Je ne m'étonne pas s'il y a tant de femmes qui se marient.

USBTTB, riant.

Bon, votre procès! une affaire de mille francs ! Voilà quelque chose de bien considérable pour tous! Avez -vous envie de vous remarier? J'ai Totre aiïaire.

LA COMTESSE

Qu'est-ce que c'est qu'envie de me remarier? Pourquoi me dites-vous cela?

Xe vous fâchez pas ; je ne veux que vous di-

terlir.

LA COMTESSE

Ce pourrait être quelqu'un de Paris qui vous aurait fait une confidence ; en tout cas, ne me le nommez point.

LISETTE

Oh ! il faut pourtant que vous connaissiez celui dont je parle.

LA COMTESSE

Brisons là-dessus. Je rêve à une chose ; le marquis n'a ici qu'un valet de chambre, dont il a peutêtre besoin; et je voulais lui demander s'il n'a pas quelque paquet à mettre à la poste, on le porterait avec le mien. Où est-il le marquis? L'a&-tu TU ce matin ?

LISETTE

Oh! oui; malepeste ! il a ses raisons pour être éTeilléde bonne heure. Revenons au mari que j'ai à TOUS donner, celui qui brûle pour vous, et que TOUS avez enflammé de passion...

LA COMTESSE

Qui est ce benêt-là ?

LISETTE

Vous le devinez.

LA COMTESSE

Celui qui brûle est un sot. Je ne veux rien savoir de Paris.

LISETTE

Ce n'est point de Paris; votre conquête est dans l« château. Yous l'appelez beaêt; moi je vais le flatter; c'est un soupirant qui a l'air fort simple, 00 air de bonhomme. Y ètes-vous ?

LA COMTESSE

>'ol)ement. Qui est-ce qui ressemble à cela?

LISETTE

£b ! le marquis.

LA COMTESSE

Celui qui est avec nous?

LISETTE

Lui-même.

LA COMTESSE

Je n'avais garde d'y être. Où as-tu pris son air simple et de bonhomme 7 Dis donc un air franc et ouvert, à la bonne heure ; il sera reconnaissable.

LISETTE

Bfa foi, madame, je vous le rends comme je le vois.

LA COMTESSE

Tu le vois três-mal, on ne peut pas plus mal ; en mille ans on ne le devinerait pas à ce portraitlà. Mais de qui tiens-tu ce que tu me contes de son amour ?

De lui qui me l'a dit; rien que cela. N'en riezvous pas? Ne faites pas semblant de le savoir. Au reste, il n'y a qu'à vous en débarrasser tout doucement.

LA COMTESSE

Hélas! je ne lui en veux point de mal. C'est un fort honnête homme, un homme dont je fais cas, qui ad'excellentesqualités; et j'aime encore mieux que ce soit lui qu'un autre. Mais ne te trompes-tu pas aussi ? H ne t'aura peut-être parlé que d'estime; il en a beaucoup pour moi, beaucoup; il me l'a marqué en mille occasions d'une manière fort obligeante.

LISETTE

Non, madame, c'est de l'amour qui regarde vos appas; il en a prononcé le mot sans bredouiller comme à l'ordinaire. C'est de la flamme; il languit, il soupire.

LA COMTESSE

Est-il possible ? Sur ce piod-là, je le plains ; car ce n'est pas un étourdi ; il faut qu'il le sente puisqu'il le dit, et ce n'est pas de ces gens-là que je me moque ; jamais leur amour n'est ridicule. Mais il n'osera m'en parler, n'est-ce pas ?

LISETTE

Oh ! ne craignez rien, j'y ai mis bon ordre ; il ne s'y jouera pas. Je lui ai ôté toute espérance ; n'ai-je pas bien fait?

LA COMTESSE

Mais oui, sans doute, oui ; pourvu que vous ne l'ayez pas brusqué, pourtant ; il fallait y prendre garde; c'est un ami que je veux conserver, et vous avez quelquefois le ton dur et revêche, Lisette ; il valait mieux le laisser dire.

Point du tout. Il voulait que je vous parlasse en sa faveur.

LA COMTESSE

Ce pauvre homme I

LISETTE

Et je lui ai répondu que je ne pouvais pas m'en mêler, que je me brouillerais avec vous si je vous en parlais, que vous me donneriez mon congé, et que vous lui donneriez le sien.

LA COMTESSE

Le sien? Quelle grossièreté! Ah! que c'est mal

LE LEGS, SCÈNE X

parler ! Son congé ? Et même est-ce que je vous aurais donné le vôtre? Vous savez bien que non. D'où vient mentir, Lisette ? G*est un ennemi que vous m'allez faire d*un des hommes du monde que je considère le plus, et qui le mérite le mieux. Quel sot langage de domestique! Eh! il était si simple de vous tenir à lui dire : Monsieur, je ne saurais; ce ne sont pas là mes affaires ; parlez-en vous-même. Je voudrais qu'il osât m*en parler, pour raccommoder un peu votre malhonnêteté. Son congé ! son congé ! Il va se croire insulté.

LISETTE

Eh! non, madame; il était impossible de vous en débarrasser à moins de frais. Faut-il que vous Taimiez, de peur de le fâcher ? Voulez-vous être sa femme par politesse, lui qui doit épouser Hortense? Je ne lui ai rien ditdetrop,et vous en voilà quitte. Mais je Taperçois qui vient en rêvant ; évitez-le, vous avez le temps.

LA C0UTB8SB.

L*éviter ? lui qui me voit? Ah ! je m*en garderai bien. Après les discours que vous lui avez tenus, il croirait que je les ai dictés. Non, non, je ne changerai rien à ma façon de vivre avec lui. Allez porter ma lettre.

LISETTE, à part.

Hum 1 il y a ici quelque chose. [Haut.) Madame, je suis d*avis de rester auprès de vous ; cela m*arrive souvent, et vous en serez plus à Tabri d'une déclaration.

LA. COMTESSE

Belle finesse! quand je lui échapperais aujourd'hui, ne me trouverart-il pas demain ? Il faudrait donc vous avoir toujours à mes côtés ? Non, non, partez. S'il me parle, je sais répondre.

USETTB.

Je suis à vous dans Tinstant; je n*ai qu'à donner celte lettre à un laquais.

LA COMTESSE

Non, Lisette; c'est une lettre de conséquence, et vous me ferez plaisir de la porter vous-même, parce que, si le courrier est passé, vous me la rapporterez, et je l'enverrai par une autre voie. Je ne me fie point aux valets, ils ne sont point exacts.

LISETTE

Le courrier ne passe que dans deux heures,

Eh ! allez, vous dis-je. Que sait-on?

LISETTE, â part.

Quel prétexte ! Cette femme-là ne va pas droit avec moi. (£//e<or/.)

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