‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 378 sur 1238 · SCÈNE XIX · texte numérisé non relu

SCÈNE XIX

LE MARQUIS, LA COMTESSE

LE MARQUIS

Eh bien ! suis-je assez à plaindre?

LA COMTESSE

Eh ! monsieur, délivrez -vous d'elle, et donnezlui les deux cent mille francs.

LE MARQUIS

Deux cent mille francs plutêt que de l'épouser! Non, parbleu! je n'irai pas m'incommoder jusquelà, je ne pourrais pas les trouver sans me déranger.

LA COMTESSE

Ne vous ai-je pas dit que j'ai justement la moitié de celte somme-là toute prête? A l'égard du reste, on tâchera de vous la faire.

Eh! quand on emprunte, ne faut-il pas rendre? Si vous aviez voulu de moi, à la bonne heure; mais dès qu'il n'y a rien à faire, je reliens la demoiselle ; elle serait trop chère à renvoyer.

LA COMTESSE

Trop chère! Prenez donc garde, vous parlez comme eux. Seriez-vous capable de sentiments si mesquins? Il vaudrait mieux qu'il vous en coûtât

tout votre bien que de la retenir, puisque vous ne Taimez pas, monsieur.

LE MARQUIS

Eh! en aimerais-je une autre davantage? A l'exception de vous, toute femme m'est égale; brune, blonde, petite ou grande, tout cela revient au même, puisque je ne vous ai pas, que je ne puis vous avoir, et qu'il n'y a que vous que j'aimais.

LA COMTESSE

Voyez donc comment vous ferez; car enfin, estce une nécessité que je vous épouse à cause de ia situation désagréable où vous êtes? En vérilc, cela me parait bien fort, marquis.

LE MARQUIS

Ohl je ne dis pas que ce soit une nécessité; vous me faites plus ridicule que je ne le suis. Je sais que vous n'êtes obligée à rien. Ce n'est pas votre faute si je vous aime, et je ne prétends pas que vous m'aimiez ; je ne vous en parle point non plus.

LA COMTESSE

Vous faites fort bien, monsieur; votre discrétion est tout à fait raisonnable; je m'y attendais, et vous avez tort de croire que je vous fais plus ridicule que vous ne rêtes.

LE MARQUIS

Tout le mal qu'il y a, c'est que j'épouserai celte fille-ci avec un peu plus de peine que je n'en aurais eu sans vous. Voilà toute l'obligation que je vous ai. Adieu, comtesse.

LA COMTESSE

Adieu, marquis; vous vous en allez donc gaillardement comme cela, sans imaginer d'autre expédient que ce contrat extravagant!

LE MARQUIS

Eh! quel expédient? Je n'en savais qu'un qui n'a pas réussi, et je n'en sais plus. Je suis votre très-humble serviteur.

LA COMTESSE

Bonsoir, monsieur. Ne perdez point de temps en révérences, la chose presse.

Page 1