‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 426 sur 1238 · LE PRÉJUGÉ VAINCU, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

LE PRÉJUGÉ VAINCU, SCÈNE VI

ne peut être qu*ua de ses amis, et, par conséquent uo homme très^stimable, qui doit d'ailleurs avoir un rang, et que vous auriez pu épouser avec TapprobatioD de tout le monde. Cependant ce sont là de ces choses sur lesquelles il est juste que vous restiez ia maltresse.

ANGÉLIQUE

Je sais vos bontés pour moi, mon père; mais je ne croyais pas m'ètre éloignée de vos intentions.

DORANTE

Pour moi, monsieur, la répugnance de madame ne me surprend point. J'aurais assurément souhaité qu'elle ne l'eût point eue; son refus me morliGe plus que je ne puis l'exprimer, mais j'avoue en même temps que je ne le blâme point. Née ce qu'elle est, c'est une noble fierté qui lui sied, et qui est à sa place; aussi le mari que je proposais, et dont je sais les sentiments comme les miens, ii*osait-il se flatter qu'on lui ferait grâce, et ne Toyait que son amour et que son respect qui fussent dignes de madame.

ANGÉLIQUE

La vérité est que je n'aurais pas cru avoir besoin d'excuse auprès de vous, mon père; et je m'imaginais que vous aimeriez mieux me voir au baron, qu'il ne tient qu'à moi d'épouser s'il, gagne son procès.

LB MARQUIS

U Ta gagné, ma flUe; le voilà en état de se marier, et vous serez contente.

ANGÉLIQUE

11 l'a gagné, mon père? Quoi! sitôt?

LE MARQUIS

Oui, ma fille. Voici une lettre que je viens de recevoir de lui, et qu'il a écrite la veille de son départ. U me mande qu'il vient vous offrir sa fortuae, et nous le verrons peut-être ce soir. Vous m'aviez paru jusc[u*ici très-médiocrement prévenue en sa faveur, vous avez changé. Puisse-t-il mériter la préférence que vous lui donnez ! Si vous voulez lire sa lettre, la voilà.

DORANTE

Je pourrais être de trop dans ce moment-ci, monsieur, et je vous laisse seuls.

LE MARQUIS

.\on. Dorante, je n'ai rien à dire, et je n'aurais d^ailleors aucun secret pour vous. Hais, de grâce, satisfaites ma juste curiosité. Quel est cet honnête homme de vos amis qui songeait à ma fille, et qui se serait cru si heureux de partager ses grands biens avec elle? En vérité, nous lui devons du moins de la reconnaissance. U aime tendrement ^ogélique, dites-vous? Où l'a-t-il vue, depuis six *ns qu'elle est sortie de Paris?

DORANTE

Ccst ici, monsieur.

LE MARQUIS

Ici, dites-vous?

Oui, monsieur, et il y possède même une terre.

LE MARQUIS

Je ne me rappelle personne que cela puisse regarder. Son nom, s'il vous plaît ? Vous ne risquez rien à nous le dire.

DORANTE

C'est moi, monsieur.

LE MARQUIS

C'est vous?

AN6ÉUQUE, à part.

Qu'entends-je I

LE MARQUIS

Âh ! Dorante, que je vous regrette!

DORANTE

Oui, monsieur; c'est moi à qui l'amour le plus tendre avait imprudemment suggéré un projet dont il ne me reste plus qu'à demander pardon à madame.

ANGÉLIQUE

Je ne vous en veux point, Dorante; j'en suis bien éloignée, je vous assure.

DORANTE

Vous voyez à présent, madame, quemadouleur tantêt n'était point exagérée, etqu'il n'y avait rien de trop dans mes expressions.

Vous avez raison ; je me trompais.

LE MARQUIS

Sans son inclination pour le baron, je suis persuadé qu'Angélique vous rendrait justice dans cette occurrence-ci; mais il ne me reste plus que l'autorité de père, et vous n'êtes pas homme à vou^ loir que je l'emploie.

DORANTE

Ah ! monsieur, de quoi parlez-vous ? Votre autorité de père 1 Suis je digne que madame vous entende seulement prononcer ces mots-là pour moi I

ANGELIQUE

Je ne vous accuse de rien, et je me retire.

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