‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 501 sur 1238 · ARLEQUIN POLI PAR L'AMOUR, SCÈNE XU · texte numérisé non relu

ARLEQUIN POLI PAR L'AMOUR, SCÈNE XU

ABLBQUIN.

Et moi, je ne Teux pas que vous disiez comme

cela. (Il veut Ivù baiier la main.)

8ILVIA, retirant ta main.

Ne me baisez pas la main, au moins.

ARLEQUIN

Ne Yoi!à-t-il pas encore I Allez, vous êtes une trompeuse. [Il pleure,)

SILVIA, tendrement^ en lui prenant le menton.

Hélas I mon petit amant, ne pleurez pas.

ARLEQUIN, eontittuant de gémir.

Vous m'aviez promis votre amitié.

SILVIA

Eh ! je vous l'ai donnée.

ARLEQUIN

Non ; quand on aime les gens, on ne les empêche pas de baiser sa main.(J?ii lui offrant la sienne.)TeneZj voilà la mienne; voyez si je ferai comme vous.

SILVIA, se reêtouvenant des conseils de ta cousine^ et à

part.

Oh! ma cousine dira ce qu'elle voudra, mais je ne puis y tenir, {ffaut,) Là, là, consolez- vous, mon ami, et baisez ma main puisque vous en avez envie; baisez. Mais écoutez, n'allez pas me demander combien je vous aime ; car je vous en dirais toujours la moitié moins qu'il n'y en a. Gela n'empêchera pas que, dans le fond, je ne vous aime de tout mon cœur; mais vous ne devez pas le savoir, parce que cela vous ôterait votre amitié ; on me l'a dit.

ARLEQUIN, tristement.

Tous ceux qui vous ont ditcela ont fait un mensonge; ce sont des causeurs qui n'entendeat rien à notre affaire. Le cœur me bat quand je baise votre main et que vous dites que vous m'aimez, et c'est marque que ces choses-là sont bonnes à mon amitié.

SILVIA

Cela se peut bien, car la mienne eu va de mieux en mieux aussi, mais n'importe; puisqu'on dit que cela ne vaut rien, faisons un marché, de peur d'accident. Toutes les fois que vous me demanderez si j'ai beaucoup d'amitié pour vous, je vous répondrai que je n'en ai guère, et cela ne sera pourtant pas vrai ; et quand vous voudrez me baiser la main, je ne le voudrai pas, et pourtant j'en aurai envie.

ARLEQUIN, riant.

Eh I eh I cela sera drôle I je le veux bien ; mais, avant ce marché-là, laissez-moi baiser votre main à mon aise; cela ne sera pas du jeu.

SILVIA

Baisez, cela est juste.

ARLEQUIN lui baise et rebaise la main; et après, Jaîsant réflexion au plaisir qu^il vient d^avoir, il dit :

Oh ! mais, mon amie, peut-être que le marché nous fâchera tous deux.

SILVIA

Eh! quand cela nous fâchera tout de bon, ne sommes-nous pas les maîtres?

ARLEQUIN

Il est vrai, mon amie. Cela est donc arrêté?

SILVIA

Oui.

ARLEQUIN

Cela sera tout divertissant : voyons pour voir.

^Arlequin ici badine^ et Pinterroge pour rire.) M'aimez-

VOUS beaucoup?

SILVIA

Pas beaucoup.

ARLEQUIN, sérieusement.

Ce n'est que pour rire au moins; autrement...

SILVIA, riani.

Eh ! sans doute.

ARLEQUIN, poursuivant toujours la badinerie, et riant,

Ahl ah! ah! Donnez-moi votre main, ma mignonne.

8ILVU.

Je ne le veux pas.

ARLEQUIN, souriant.

Je sais pourtant que vous le voudriez bien.

SILVIA

Plus que vous; mais je ne veux pas le dire. ARLEQUIN, souriant encore ici; puis changeant defaçon^ et

tristement.

Je veux la baiser, ou je serai fâché.

SILVIA

Vous badinez, mon ami?

ARLEQUIN, toujours tristement.

Non.

SILVIA

Quoi! c'est tout de bon?

ARLEQUIN

Tout de bon.

SILVIA, en lui tendant la main. Tenez donc.

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