LA SURPRISE DE L'AMOUR, ACTE I, SCÈNE VIIL
lonté poar lai ; la nature n'a manqué que madame. Le soleil n'éclaire qu'elle chez qui notre espèce n'ait point rencontré grâce, et cette seule exception de la loi générale se rencontre ayec un personnage unique; je te le dis en ami, avec un homme qui nous a donné l'exemple d'un fanatisme tout neuf; qui seul de tous les hommes n'a pu s'accoutumer aux coquettes qui fourmillent sur la terre, et qui sont aussi anciennes que le monde ; enfin, qui s'est condamné à venir ici languir de chagrin de ne plus voir de femmes, en expiation du crime qu'il a fait quand il en a vu. Oh! je ne sache point d'aventure qui aille de pair avec la vôtre.
LÉUO, riani, Ahl ah! je te pardonne toutes tes injures en faveur de ces coquettes qui fourmillent sur la terre, et qui sont aussi aussi anciennes que le monde.
LA COMTESSE, riant.
Pour moi, je me sais hon gré que la nature m'ait manquée, et je me passerai bien de la façon qu*elle aurait pu me donner de plus; c'est autant de sauvé, c'est un ridicule de moins.
LE BARON, êérieutemeni.
Madame, n'appelez point cette faiblesse-là ridicule; ménageons les termes. Il peut venir un jour où vous serez bien aise de lui trouver une épithète plus honnête.
LA COMTESSE
Oui, si l'esprit me tourne.
LE BARON
Eh bien ! il vous tournera; c'est si peu de chose que l'esprit! Après tout, il n'est pas encore sûr que la nature vous ait absolument manquée. Hélas I peut-être jouez-vous de votre reste aujourd'hui. Combien voyons-nous de choses qui sont d'abord merveilleuses, et qui finissent par faire rire! Je suis un homme à pronostic ; voulez-vous que je vous dise? tenez, je crois que votre merveilleux est à fin de terme.
LÉUO.
Gela se peut bien, madame, cela se peut bien ; les fous sont quelquefois inspirés.
LA COMTESSE
Vous vous trompez, monsieur, vous vous trompez.
LE BARON, à LéUo,
Mais toi, qui raisonnes, as-tu lu l'histoire romaine?
LÉUO.
Oui; qu'en veux-tu faire de ton histoire romaine?
LE BARON
Te souviens-tu qu'un ambassadeur romain enferma Antiochus dans un cercle qu'il traça autour de lui, et lui déclara la guerre, s'il en sortait avant qu'il eût répondu à sa demande?
LEUO.
Oui, je m'en ressouviens.
LE BARON
Tiens, mon enfant, moi indigne, je te fais un cercle à l'imitation de ce Romain ; et, sous peine des vengeances de l'Amour, qui vaut bien la république de Rome, je t'ordonne de n'en sortir que soupirant pour les beautés de madame; voyons si tu oseras broncher.
LÉLIO, passant le cercle.
Tiens, je suis hors du cercle ; voilà ma réponse : va-t'en la porter à ton benêt d'Amour.
LA COMTESSE
Monsieur le baron, je vous prie, badinez tant qu'il vous plaira, mais ne me mettez point en jeu.
LE BARON
Je ne badine point, madame ; je vous le cautionne garrotté à votre char; il vous aime de ce moment-ci, il a obéi. La peste ! vous ne le verriez pas hors du cercle ; il avait plus de peur qu' Antiochus.
LiîLio riant.
Madame, vous pouvez me donner des rivaux tant qu'il vous plaira; mon amour n'est point jaloux.
LA COMTESSE, embarrassée.
Messieurs, j'entends volontiers raillerie; mais cessons pourtant.
LE BARON
Vous montrez là certaine impatience qui pourra venir à bien; faisons-la profiter par un petit tour de cercle. (Il l'enferme aussi.)
LA COMTESSE, sortant du cercle.
Laissez-moi; qu'est-ce que cela signifie, baron? Ne lisez jamais l'histoire, puisqu'elle ne vous apprend que des polissonneries.
LE BARON
Je vous demande pardon ; mais vous aimerez, s'il vous platt, madame. Lélio est mon ami, et je ne veux point lui donner de maîtresse insensible. LA COMTESSE, sérieusement.
Cherchez-lui donc une maîtresse ailleurs; car il trouverait fort mal son compte ici.
LÉLIO
Madame, je sais le peu que je vaux; on peut se dispenser de me Tappi^endre. Après tout, votre antipathie ne me fait point trembler.
LE BARON
Bon ; voilà de Tamour qui prélude par du dépit.
< LA COMTESSE , à LéUo,
Vous seriez fort à plaindre, monsieur, si mes sentiments ne vous étaient indifîérents.
LE BARON
Ah ! le beau duo 1 Vous ne savez pas encore combien il est tendre.
LA COMTESSE, s'en allant doucement.
En vérité, vos folies me poussent à bout, baron.