‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 540 sur 1238 · LA SURPRISE DE L'AMOUR, ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

LA SURPRISE DE L'AMOUR, ACTE II, SCÈNE VI

ABLBQUIN.

Pardi I non; c'est de la comtesse.

Eb ! de qui diantre me parles-tu donc, butor?

ARLEQUIN

Moi? de Colombine. Ce n'était donc pas à cause d'elle que tous Touliez me mener à Constantinople?

lÂUO,

Peste soit de Tanimal avec son galimatias!

ARLBQUnr.

Je croyais que c'était pour moi que vous vouliez voyager.

utuo.

Oh 1 qu'il ne t'arrive plus de faire de ces méprises-là ; car j'étais certain que tu n'avais rien remarqué pour moi dans la comtesse.

ARLEQUIN

Si fait; j'ai remarqué qu'elle vous aimera bientôt.

LàldO.

Ta rêves.

ARLEQUIN

Et je remarque que vous l'aimerez aussi.

LBUO.

Moi, l'aimerl moi, l'aimer! Tiens, tu me feras plaisir de savoir adroitement de Colombine les dispositions où elle se trouve, car je veux savoir à quoi m'en tenir; et si, contre toute apparence, il se trouvait dans son cœur une ombre de penchant pour moi, vite à cheval ; je pars.

ARLEQUIN

BoD ! et vous partez demain pour Paris.

LéLIO.

Qui est-ce qui t'a dit cela?

* ARLEQUIN

Vous, il n'y a qu'un moment; mais c'est que la mémoire vous manque, comme à moi. Voulezvous que je vous dise? Il est bien aisé de voir que Je coear vous démange : vous parlez tout seul; vous faites des discours qui ont dix lieues de long; vous voulez aller en Turquie; vous mettez vos bottes, vous les 6tez ; vous partez, vous restez ; et puis du noir, et puis du blanc. Pardi! quand on ne sait ni ce qu'on dit ni ce qu'on fait, ce n'est pas pour des prunes. Et moi, que ferai-je après? Quand je vois mon maître qui perd l'esprit, le mien s'en va de compagnie.

LÉUO.

ie te dis qu'il ne me reste plus qu'une simple curiosité, c'est de savoir s'il ne se passerait pas quelque chose dans le cœur de la comtesse, et je donnerais tout à l'heure cent écus pour avoir soupçonné juste. Tâchons de le savoir.

ARLEQUIN

Mais, encore une fois, je vous dis que Colombine m'attrapera ; je le sens bien.

LÉUO.

Écoute; après tout, mon pauvre Arlequin, si tu

te fais tant de violence pour ne pas aimer cette fille-là, je ne t'ai jamais conseillé l'impossible.

ARLEQUIN

Par la mardi! vous parlez d'or; vous m'ôtez plus de cent pesants de dessus le corps, et vous prenez bien la chose. Franchement, monsieur, la femme est un peu vaurienne; mais elle a du bon. Entre nous, je la crois plus ratière que malicieuse. Je m'en vais tâcher de rencontrer Colombine, et je ferai votre affaire. Je ne veux pas l'aimer; mais si j'ai tant de peine à me retenir, adieu paniers, je me laisserai aller. Si vous m'en croyez, vous ferez de même. Être amoureux et ne l'être pas, ma foi ! je donnerais le choix pour un liard. C'est misère; j'aime mieux la misère gaillarde que la misère triste. Adieu; je vais travailler pour vous.

LÉUO.

Attends... Tiens, ce n'est pas la peine que tu y ailles.

Pourquoi ?

ARLEQUIN

lAuo.

C'est que ce que je pourrais apprendre ne me servirait de rien. Si elle m'aime, que m'importe? Si elle ne m'aime pas, je n'ai pas besoin de le savoir. Ainsi je ferai mieux de rester comme je suis.

ARLEQUIN

Monsieur, si je deviens amoureux, je veux avoir la consolation que vous le soyez aussi, afin qu'on dise toujours, tel valet, tel maître. Je ne m'embarrasse pas d'être ridicule, pourvu que je vous ressemble. Si la comtesse vous aime, je viendrai vitement vous le dire, afin que cela vous achève; par bonheur vous êtes déjà bien avancé, et cela me fait grand plaisir. Je m'en vais voir l'air du bureau.

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