LA DOUBLE INCONSTANCE, ACTE I, SCÈNE IV
TRIVELIK.
Oui, sur Silvia.
ARLEQUIN
Ahl Sîlvial hélas! je vous demande pardon; Toyez ce que c*estlje ne savais pas que j*avaisà TOUS parler.
TRIVBLIN.
Vous Tavez perdue depuis deux jours?
ARLEQUIN
Oui^ des Toleurs me l'ont dérobée.
TRIVELIN
Ce ne sont pas des voleurs.
ARLEQUIN
Enfin, si ce ne sont pas des voleurs, ce sont toujours des fripons.
TRIVELIN
Je sais où elle est.
Vous savez où elle est, mon ami, mon valet, mon mattre, mon tout ce qu'il vous plaira ? Que je suis fâché de n'être pas riche I Je vous donnerais tous mes revenus pour gages. Dites, Thonnète homme, de quel côté faut-il tourner? Est-ce à droite, à gauche, ou tout devant moi?
TRIVELIN
Vous la verrez ici.
ARLEQUIN
Mais quand j'y songe, il faut que vous soyez bien bon, bien obligeant pour m'amener ici comme vous faites? 0 Silvia, chère enfant de mon âme ! m'amie ! je pleure de joie I
TRIVELIN, âpart.
De la façon dont ce drôle-là prélude, il ne nous promet rien de bon. {A Arlequin,) Écoutez, j'ai bien autre chose à vous dire.
ARLEQUIN
Allons d'abord voir Silvia ; prenez pitié de mon impatience.
TRIVELIN
Je vous dis que vous la verrez; mais il faut que je vous entretienne auparavant. Vous souvenezvous d'un certain cavalier, qui a rendu cinq ou six visites à Silvia, et que vous avez vu avec elle ?
ARLEQUIN
Oui ; il avait la mine d'un hypocrite.
TRIVELIN
Cet homme-là a trouvé votre maîtresse fort aimable.
ARLEQUIN
Pardi 1 il n'a rien trouvé de nouveau.
TRIVELIN
Et il en a fait au prince un récit qui Ta enchanté.
ARLEQUIN
Le babillard l
TRIVEUN.
Le prince a voulu la voir, et a donné ordre qu'on l'amenât ici.
ARLEQUIN
Mais il me la rendra, comme cela est juste ?
TRIVELIN
Hum! il y a une petite difficulté; il en est devenu amoureux, et souhaiterait d'en être aimé à son tour.
ARLEQUIN
Son tour ne peut pas venir; c'est moi qu'elle aime.
TRIVELIN
Vous n'allez point au fait; écoutez jusqu'au bout.
ARLEQUIN
Mais le voilà, le bout ; est-ce que l'on veut me chicaner mon bon droit?
Vous savez que le prince doit se choisir une femme dans ses états.
ARLEQmN.
Je ne sais point cela; cela m'est inutile.
TRIVELIN
Je vous l'apprends.
ARLEQUIN
Je ne me soucie pas de nouvelles.
TRIVEUN.
Silvia plaît donc au prince, et il voudrait lui plaire avant que de l'épouser. L'amour qu'elle a pour vous fait obstacle à celui qu'il tâche de lui donner pour lui.
ARLEQUIN
Qu'il fasse donc l'amour ailleurs : car il n'aurait que la femme ; moi, j'aurais le cœur; il nous manquerait quelque chose à l'un et à l'autre, et nous serions tous trois mal à notre aise.
TRIVEUN.
Vous avez raison ; mais ne voyez-vous pas que si vous épousiez Silvia, le prince resterait malheureux.
ARLEQUIN
A la vérité il serait d'abord un peu triste; mais il aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console ; au lieu que, s'il l'épouse, il fera pleurer cette pauvre enfant; je pleurerai aussi, moi; il n*y aura que lui qui rira, et il n'y a point de plaisir à rire tout seul.
TRIVEUN.
Seigneur Arlequin, croyez-moi; faîtes quelque chose pour votre maître. Il ne peut se résoudre à quitter Silvia. Je vous dirai même qu'on lui a prédit l'aventure qui la lui a fait connaître, et qu'elle doit être sa femme; il faut que cela arrive; cela est écrit là-haut.
ARLEQUIN
Là-haut on n'écrit pas de telles impertinences; pour marque de cela, si on avait prédit que je dois \ous assommer, vous tuer par derrière, trouvcriez-vous bon que j'accomplisse la prédiction?